l’effacement soit ma façon de resplendir

Par |2021-03-02T09:34:33+01:00 25 février 2021|

Philippe Jac­cot­tet, lau­réat de nom­breux prix dont le Goncourt de la poésie en 2003, et pub­lié dans les édi­tions « La Pléi­ade » en 2014, est décédé dans la nuit de mer­cre­di à jeu­di 24 févri­er à l’âge de 95 ans. Il s’est éteint à son domi­cile de Grig­nan, dans la Drôme.

Il a fait par­tie du petit groupe d’écrivains admis de son vivant à la Bib­lio­thèque de la Pléi­ade de la mai­son d’édi­tion Gal­li­mard. Né en 1925 à Moudon, et a été sco­lar­isé à Lau­sanne où il suiv­ra les cours de Lit­téra­ture à l’u­ni­ver­sité. En 1953 il  pub­lie son pre­mier recueil chez Gal­li­mard, L’Ef­fraie et Autres Poésies.

Deux ren­con­tres vont don­ner une impul­sion impor­tante à sa voca­tion. Celle de Gus­tave Roud, d’abord, qui devien­dra son ami, et le mod­èle d’une con­cep­tion de la poésie. Autre ren­con­tre déci­sive, l’éditeur Hen­ry-Louis Mer­mod, qui lui con­fie une pre­mière tra­duc­tion, celle de  La Mort à Venise, de Thomas Mann, et pub­lie en 1947 son poème Requiem, inspiré par un trag­ique épisode du maquis du Vercors.

En 1946 Philippe Jac­cot­tet  décou­vre l’Italie; lors d’un pre­mier voy­age à Rome, il fait la con­nais­sance d’Ungaretti, dont il sera bien­tôt l’ami et plus tard le tra­duc­teur. Il s’installe à Paris où il tra­vaille pour Mer­mod et décou­vre le milieu lit­téraire. Il y noue des ami­tiés avec Fran­cis Ponge, Hen­ri Thomas, Pierre Leyris. Au con­tact de ces fortes per­son­nal­ités, Jac­cot­tet mûrit ses choix poé­tiques et per­son­nels. Après L’Effraie Philippe Jac­cot­tet entérine une col­lab­o­ra­tion avec la NRF, qui dur­era quar­ante ans. La même année, il épouse la pein­tre Anne-Marie Haesler, d’origine neuchâteloise, et le cou­ple s’installe défini­tive­ment à Grig­nan, dans la Drôme.

A Grig­nan, loin du milieu lit­téraire, ses tra­duc­tions et son tra­vail de cri­tique per­me­t­tent à Philippe Jac­cot­tet de vivre tout en sauve­g­ar­dant  l’espace de lib­erté dans lequel il pour­ra déploy­er son écri­t­ure poé­tique. Les ami­tiés, les fêtes, la musique, con­stituent aus­si cet art de vivre que le poète a su préserv­er, entre intim­ité et soli­tude et une pléi­ade d’amis et de rencontres. 

Avec une immense œuvre poé­tique et cri­tique, ses tra­duc­tions, guidées par le souci de trou­ver la parole juste, ont fait con­naître en France l’écrivain autrichien Musil (L’Homme sans qual­ités), le Russe Man­del­stam, l’I­tal­ien Ungaret­ti ain­si qu’une part con­sid­érable de Rilke – dont la Cor­re­spon­dance avec Lou Andreas-Salomé. On lui doit égale­ment une trans­po­si­tion de L’Odyssée d’Homère, des vers de Hölder­lin et de Mort à Venise de Thomas Mann.

Un immense Poète, Homme non moins con­sid­érable, nous a quittés.

Que la fin nous illumine

Som­bre enne­mi qui nous com­bats et nous resserres,
laisse-moi, dans le peu de jours que je détiens,
vouer ma faib­lesse et ma force à la lumière :
et que je sois changé en éclair à la fin.

Moins il y a d’avidité et de faconde
en nos pro­pos, mieux on les nég­lige pour voir
jusque dans leur hési­ta­tion briller le monde
entre le matin ivre et la légèreté du soir.

Moins nos larmes appa­raîtront brouil­lant nos yeux
et nos per­son­nes par la crainte garrottées,
plus les regards iront s’éclaircissant et mieux
les égarés ver­ront les portes enterrées.

L’effacement soit ma façon de resplendir,
la pau­vreté sur­charge de fruits notre table,
la mort, prochaine ou vague selon son désir,
soit l’aliment de la lumière inépuisable.

© Gal­li­mard   

Comme le Mar­tin pêcheur prend feu, Philippe Jac­cot­tet, lu par l’au­teur, “Poème”, 2016.

Présentation de l’auteur

Philippe Jaccottet

Philippe Jac­cot­tet est un écrivain, poète, cri­tique lit­téraire et tra­duc­teur suisse vau­dois, né à Moudon le 30 juin 1925 et décédé à Grig­nan le 24 févri­er 2021.  Il est l’époux de l’il­lus­tra­trice et pein­tre Anne-Marie Jac­cot­tet, née Haesler.Après des études de let­tres à l’u­ni­ver­sité de Lau­sanne, il a habité paris où il a été le cor­re­spon­dantde l’édi­teur vau­dois Mer­mod. En 1953, il s’est établi à Grig­nan, dans la Drôme (Provence), où il a vécu. 
Il a traduit du grec, de l’alle­mand, de l’i­tal­ien et de l’es­pag­nol — les poètes Hölder­lin, Rilke, Man­del­stam, Novalis, Thomas Mann (“La Mort à Venise”), Musil, et de son ami Giuseppe Ungaretti. 
Il noue des rela­tions d’ami­tié avec de nom­breux poètes et auteurs comme Fran­cis Ponge, Jean Paul­han, Yves Bon­nefoy, Pierre Leyris, André Dhô­tel. Il a égale­ment col­laboré à “La Nou­velle Revue française”.
Il a reçu de nom­breuses dis­tinc­tions pres­tigieuses, comme la pris Goncourt de la poésie en 2013, et a été pub­lié dans la col­lec­tion La Pléi­ade en 2014. Un nom­bre con­sid­érable d’es­sais ont été con­sacrés à son oeu­vre. Ain­si, “Creazione e traduzione in Philippe Jac­cot­tet”, sous la direc­tion de F. Melzi d’Er­il Kau­cisvili (1998) ; de Mat­tia Cava­di­ni, “Il poeta ammu­toli­to. Let­ter­atu­ra sen­za io: un aspet­to del­la post­moder­nità poet­i­ca. Philippe Jac­cot­tet e Fabio Puster­la (2004).

Œuvres poétiques  

Requiem, Mer­mod, 1947. L’Effraie et autres poésies, Gal­li­mard, 1953 dans la col­lec­tion «Méta­mor­phoses» ; 1979 dans la col­lec­tion «Blanche». L’Ignorant, Gal­li­mard, 1958. L’Obscurité, Gal­li­mard, 1961. La Semai­son, Lau­sanne, Pay­ot, 1963. Airs, Gal­li­mard, 1967. Paysages avec fig­ures absentes, Gal­li­mard, 1970 et 1976. Chants d’en bas, Lau­sanne, Pay­ot, 1974. À la lumière d’hiv­er, Gal­li­mard, 1974. À tra­vers un Verg­er, illus­tra­tions de Pierre Tal Coat, Fata Mor­gana, 1975. Les Cor­morans, gravures de Denise Este­ban, Idumée, Mar­seille, 1980. Des his­toires de pas­sage. Prose 1948–1978, Lau­sanne, Roth & Sauter, 1983. Pen­sées sous les nuages, Gal­li­mard, 1983. La Semai­son, Car­nets 1954–1967, Gal­li­mard, 1984. Cahi­er de ver­dure, Gal­li­mard, 1990. Libret­to, La Dogana, 1990. Poésie, 1946–1967, Poésie/Gallimard, Paris, (1971) 1990. Requiem (1946) ; suivi de Remar­ques (1990), Fata Mor­gana, 1991. Cristal et fumée, Fata Mor­gana, 1993. À la lumière d’hiv­er ; précédé de Leçons ; et de Chants d’en bas ; et suivi de Pen­sées sous les nuages, Gal­li­mard, 1994. Après beau­coup d’an­nées, Gal­li­mard, 1994. Autriche, Édi­tions L’Âge d’homme, 1994. Eaux prodigues, Nass­er Assar, lith­o­gra­phies, La Sétérée, J. Clerc, 1994. La Sec­onde Semai­son : car­nets 1980–1994, Gal­li­mard, 1996. Beau­re­gard, post­face. d’Adrien Pasquali, Édi­tions Zoé, 1997. Paysages avec fig­ures absentes, Gal­li­mard, (1976) 1997, coll. « Poésie ». Obser­va­tions et autres notes anci­ennes : 1947–1962, Gal­li­mard, 1998. À tra­vers un verg­er ; suivi de Les cor­morans ; et de Beau­re­gard, Gal­li­mard, 2000. Car­nets 1995–1998 : la semai­son III, Gal­li­mard, 2001. Notes du ravin, Fata Mor­gana, 2001. Et, néan­moins : pros­es et poésies, Gal­li­mard, 2001. Nuages, Philippe Jac­cot­tet, Alexan­dre Hol­lan, Fata Mor­gana, 2002. Cahi­er de ver­dure ; suivi de Après beau­coup d’an­nées, Gal­li­mard, coll. « Poésie/Gallimard », 2003. Tru­inas / le 21 avril 2001, Genève, La Dogana, 2004. Israël, cahi­er bleu, Fata Mor­gana, 2004. Un calme feu, Fata Mor­gana, 2007. Ce peu de bruits, Gal­li­mard, 2008. Le Cours de la Broye : suite moudon­noise, Moudon, Empreintes, 2008. Couleur de terre, par Anne-Marie et Philippe Jac­cot­tet, Fata Mor­gana, 2009. La prom­e­nade sous les arbres, Édi­tions La Bib­lio­thèque des Arts, 1er octo­bre 2009 (1re édi­tion : 1988). Le retour des trou­peaux et Le com­bat iné­gal dans En un com­bat iné­gal, La Dogana, 2010. L’en­cre serait de l’om­bre, Notes, pros­es et poèmes choi­sis par l’au­teur, 1946–2008, Gal­li­mard, coll. « Poésie/Gallimard », 2011.

Essais

L’En­tre­tien des mus­es, Paris, Gal­li­mard, 1968, Rilke par lui-même, Paris, Édi­tions du Seuil, 1971., Adieu à Gus­tave Roudavec Mau­rice Chap­paz et Jacques Ches­sex, Vevey, Bertil Gal­land, 1977, Une trans­ac­tion secrète. Lec­tures de poésie, Paris, Gal­li­mard, coll. « Blanche », 1987, Écrits pour papi­er jour­nal : chroniques 1951–1970, textes réu­nis et présen­tés par Jean Pierre Vidal, Paris, Gal­li­mard, 1994, Tout n’est pas dit. Bil­lets pour la Béroche : 1956–1964, Cognac, Le temps qu’il fait, 1994. Réédi­tion en 2015, Le Bol du pèlerin (Moran­di), La Dogana, 2001, À par­tir du mot Russie, Mont­pel­li­er, Fata Mor­gana, 2002, Gus­tave Roud, présen­ta­tion et choix de textes par Philippe Jac­cot­tet, Paris, Seghers, 2002, De la poésie, entre­tien avec Rey­nald André Chalard, Paris, Arléa, 2005, et 2007 en for­mat poche-Arléa ; nou­velle édi­tion revue et aug­men­tée, Paris, Arléa, 2020, Remar­ques sur Palézieux, Mont­pel­li­er, Fata Mor­gana, 2005, Dans l’eau du jour, Gérard de Palézieux, Édi­tions de la revue con­férence, 2009, Avec Hen­ri Thomas, Mont­pel­li­er, Fata Mor­gana, 2018.

Correspondances

André Dhô­tel, A tort et à tra­vers, cat­a­logue de l’ex­po­si­tion de la Bib­lio­thèque munic­i­pale de Charleville-Méz­ières avec des let­tres de Jac­cot­tet, 2000, Cor­re­spon­dance, 1942 — 1976 / Philippe Jac­cot­tet, Gus­tave Roud ; éd. établie, annotée et présen­tée par José-Flo­re Tap­py, Paris, Gal­li­mard, 2002, Philippe Jac­cot­tet, Giuseppe Ungaret­ti Cor­re­spon­dance (1946–1970) — Jac­cot­tet tra­duc­teur d’Un­garet­ti, Édi­tion de José-Flo­re Tap­py, Paris, Gal­li­mard, coll. « Les Cahiers de la NRF », 21-11-2008, 256 p, Pépiement des ombres. Philippe Jac­cot­tet & Hen­ri Thomas, édi­tion établie par Philippe Blanc, post­face d’Hervé Fer­rage, dessins d’Anne-Marie Jac­cot­tet, Saint-Clé­­ment-de-Riv­ière, Fata Mor­gana, 2018, 248 p.

Traductions

La Mort à Venise, Thomas Mann, Mer­mod, Lau­sanne, 1947 ; La Bib­lio­thèque des Arts, Lau­sanne, 1994, Le Vais­seau des morts, B. Tra­ven, Paris, Cal­­mann-Lévy, 1954, L’Odyssée, Homère, Paris, Club français du Livre, 1955 ; rééd. Paris, La Décou­verte, 2016, L’œu­vre de Robert Musil, de 1957 (L’Homme sans qual­ités) à 1989 (Pros­es épars­es), Paris, Édi­tions du Seuil, Un cœur aride, Car­lo Cas­so­la, Paris, Édi­tions du Seuil, 1964, Une liai­son, Car­lo Cas­so­la, Paris, Édi­tions du Seuil, 1971, Hypéri­on ou l’Er­mite de Grèce, Friedrich Hölder­lin, Mer­mod, Lau­sanne, 1957 ; rééd. Paris, Gal­li­mard, coll. « Poésie », 1973, Œuvres, Friedrich Hölder­lin, sous la direc­tion de Philippe Jac­cot­tet, Paris, Gal­li­mard, coll. « Bib­lio­thèque de la Pléi­ade », 1967, L’œu­vre de Rain­er Maria Rilke, de 1972 à 2008 (avec Les Élé­gies de Duino chez La Dogana, Mali­na, Inge­borg Bach­mann, Paris, Édi­tions du Seuil, 1973, Vie d’un homme, Poésie 1914–1970, Giuseppe Ungaret­ti, tra­duc­tion de Philippe Jac­cot­tet, Pierre Jean Jou­ve, Jean Les­cure, André Pieyre de Man­di­ar­gues, Fran­cis Ponge et Armand Robin, Paris, Gal­li­mard et Minu­it, 1973, Haïku présen­tés et tran­scrits par Philippe Jac­cot­tet, Mont­pel­li­er, Fata Mor­gana, 1996, D’une lyre à cinq cordes, tra­duc­tions de Philippe Jac­cot­tet 1946–1995, Paris, Gal­li­mard, 1997.

Anthologies

Une con­stel­la­tion, tout près, Genève, La Dogana, 2002, D’autres astres, plus loin, épars. Poètes européens du xxe siè­cle, Genève, La Dogana, 2005.

Préfaces

À vos mar­ques de Jean-Michel Frank, Obsid­i­ane, 1989, Œuvre poé­tique, pein­tures et dessins de Béa­trice Dou­vre, Mon­téli­mar, Voix d’encre, 2000, Les Marges du jour de Jean-Pierre Lemaire, Genève, La Dogana, 2011, L’é­ter­nité dans l’in­stant. Poèmes 1944–1999 de Remo Fasani, traduits de l’i­tal­ien par Chris­t­ian Viredaz, Genève, Samiz­dat, 2008.

Exposition

« Philippe Jac­cot­tet et les pein­tres : François de Asis, Nass­er Assar, Claude Garache, Alber­to Gia­comet­ti, Jean-Claude Hes­sel­barth, Alexan­dre Hol­lan, Anne-Marie Jac­cot­tet et Gérard de Palézieux », Aix-en-Provence, galerie Alain Paire, au .

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