> Ada Mondès, Des errances

Ada Mondès, Des errances

Par | 2018-05-09T20:30:21+00:00 5 mai 2018|Catégories : Ada Mondès, Poèmes|

 

Des errances

 

Là où les Hommes oublient d’aller

les mon­tagnes sont cri­blées de fleurs et de trous de ser­rures

orbites creuses de géants

bouche de la fée pétri­fiée dans le sel

des enfants d’argile

des gale­ries pour l’âme

Si je marche là-bas

ma clé ima­gi­naire m’ouvre toutes les portes

les sanc­tuaires dans la roche

La poé­sie tou­jours a sa demeure dans le ventre des mon­tagnes

là où toutes les pierres ont un visage

 

 

Une mai­son borgne

petit jar­din triste grillage

trois fleurs fraîches accro­chées là tou­jours

comme une erreur dans la gri­saille

un point d’interrogation sur des lèvres absentes

au milieu d’une phrase que per­sonne n’écoute

c’est la mère

la femme qui n’est plus que mère à force de cha­grin

les fleurs ont l’air fausses

tant elle choi­sit les plus belles

tant elles brillent

drôle d’éclat tout contre le bitume

sou­vent des roses

il aimait ça

ou peut-être que c’est elle qui s’en est convain­cue

à force d’en poser à côté de son som­meil – avant

main­te­nant à côté de son sou­ve­nir

ado­ra­tion pour le fils

l’aura chaude qui éma­nait de sa bouche d’enfant

embel­lis­sait les fleurs

trois fleurs par jour

tout contre la route

c’est tout ce qui lui reste

son rituel de mère

mau­dite route qu’il lui faut fleu­rir

sa rou­tine de deuil

sou­vent des roses

rare­ment des tour­ne­sols

il ne fera plus jamais soleil

 

 

A comme Achète

 

tous les livres dans les rayons

comme la viande sous plas­tique

les tonnes d’animaux sacri­fiés

les corps en vitrine

les corps dans les images

les corps dans les rues

les maga­sins les étals du gas­pillage

des chaus­sures pour tou­jours trop petites

des valises qui ne voya­ge­ront pas

des man­teaux qui ne tien­dront jamais assez chaud

 

mais tu rêves d’enfiler une taille 36 d’avoir des plus gros seins des plus longs che­veux des ongles plus nacrés des dents éblouis­santes un nez plus petit une bouche plus sexy des poi­gnets plus fins un cul plus bom­bé des jambes plus sveltes des coudes plus arron­dis un sexe plus docile une peau plus hydra­tée une langue plus courte une nuque plus élan­cée des pieds plus étroits des cuisses plus fermes des côtes plus appa­rentes des abdo­mi­naux plus mar­qués des sour­cils plus des­si­nés des oreilles plus dis­crètes des poils plus blonds des os plus légers

et tu dis­pa­raî­trais pour de bon dis­pa­rais déjà dans cette absence de volume occi­den­tale dans ce voca­bu­laire de l’économie de l’augmentation de la réduc­tion de l’esthétique plas­tique de la non accep­ta­tion du non débor­dant du non déran­geant du non voyant du non témoin du non cou­pable

du non dit du non vécu

du non vivant

 

Je pense à toi dans la planche de bois tra­ver­sée chaque matin comme un pont sur l’exil dans la jungle où il pleut comme pour la toute der­nière fois à fer­mer les yeux dans l’odeur de rhum vieux et de pous­sière l’eau rem­plit la pièce le lit se sou­lève et part à la dérive dans la forêt de café de ser­pents et de cacao pas tout à fait rouge je t’écris de cette mai­son sur le vide que per­sonne ne s’est jamais don­né la peine de finir ma porte est tom­bée ce matin comme une cou­pure dedans dehors le pay­sage sai­gnait par cette enca­drure trop blanche ma peau le bois bles­sé s’accroche à ma main un couple de chauve-sou­ris me réveille parce qu’il est l’heure du manque je t’écris même quand je ne t’écris pas je t’écris c’est aus­si je te mets en mots je te prends à ma guise je te couche ici c’est sou­vent c’est tou­jours ton absence qui me pousse à dire cette vie invi­sible que je ranime pour toi avec la sau­va­ge­rie de croire qu’on peut seule aimer pour deux dans la touf­feur suave des fleurs finis­santes je t’efface dans des pays ima­gi­naires je t’écris dans l’odeur d’allumette cra­quée je te crie d’un par­quet vio­lé par des vies plus humbles je t’écris jusqu’à ce que la pluie enfin entre dans la chambre

 

Corps

 

ma dis­tance offerte

mon labo­ra­toire et ma sur­prise sans cesse renou­ve­lés

je ne croyais pas que j’aurais ces deux yeux-là

leur forme ovale et noire pour m’observer moi-même

et le monde et au-delà

ces ongles ron­gés pour tou­jours

des che­veux chan­geant de cou­leur dans l’âge et l’été

des chiffres mètre kilos cen­ti­mètres

ces pieds qui marchent

hanches faites pour la danse

peau que tatouages et cica­trices veulent mar­quer

pour un petit tou­jours

corps qui charme et m’inquiète

étonne de res­ter en état de fonc­tion

par­fois m’irrite me désole

quand me tra­hit indi­cible aban­don

c’est tou­jours une ques­tion de pertes

dents qui tombent comme des énigmes

corps ma contrainte quo­ti­dienne

qui a tou­jours faim et chaud et froid et som­meil

l’origine ou le pro­lon­ge­ment de mon être pen­sant

pesant corps dési­rant

corps vivant corps vécu mon enfer de femme

sous le joug de la répres­sion

des liquides des odeurs des poils

rides ou microbes graisse

cernes un étal de fai­blesses

tu es moi

corps sym­bole bou­clier

vitrine mille fois vidée

avide de vie de tou­chers de fré­mir de goû­ter

de sen­tir d’enlacer de cou­rir

d’écrire sous l’écorce

ce sans cesse éclore encore

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