> Contre le simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France. Réponses de Marc Delouze

Contre le simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France. Réponses de Marc Delouze

Par |2018-10-15T19:18:38+00:00 20 septembre 2016|Catégories : Rencontres|

 

Il est assez réjouis­sant de lire que Baudelaire  a lui aus­si  pu dire des sot­tises, mais sur­tout que l’on peut être un lec­teur et un auteur sans tom­ber dans le féti­chisme auquel invite sou­vent la cita­tion de la troi­sième ques­tion.

En guise de pré­sen­ta­tion, citons ces mots de Jean Miniac dans un récent article de la Quinzaine lit­té­raire : « Marc Delouze est un poète de la res­pon­sa­bi­li­té. En ces temps de cynisme géné­ra­li­sé, ce mot peut avoir quelque chose de rin­gard. On s’en arran­ge­ra, si l’on prend garde d’oublier que l’on passe très aisé­ment du sta­tut de nan­ti à celui de vic­time — la vie, hélas, nous en donne tous les jours l’exemple ! Alors il est impor­tant de savoir qu’une conscience veille et prend en charge les dou­leurs enfouies, recluses, “ano­ny­mi­sées” en quelque sorte par le carac­tère innom­brable et mas­sif du meurtre comme ce fut le cas dans les tra­gé­dies qu’évoque notre poète (les sys­tèmes tota­li­taires nazi et sovié­tique sans oublier Hiroshima). Le poème dra­ma­tique de Marc Delouze cherche à rendre à chaque voix un visage, à chaque visage une voix ».

E.P.

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1)    Recours au Poème affirme l’idée d’une poé­sie conçue comme action poli­tique et méta-poé­tique révo­lu­tion­naire : et vous ? (vous pou­vez, natu­rel­le­ment, ne pas être en accord avec nous, ou à être d’accord dans un sens dia­mé­tra­le­ment oppo­sé au nôtre)

Il n’existe en effet pas UNE poé­sie, mais une infi­ni­té de poé­sies (autant que de poètes ?). Il se peut que l’une d’elles cor­res­ponde à votre affir­ma­tion… il se peut que la mienne tente plus sim­ple­ment de répondre à mon besoin de voir la réa­li­té der­rière la réa­li­té, le silence qui fait sens der­rière les paroles brouillées – ce qui est peut-être aus­si une manière d’action méta-poé­tique ?

 

2)    « Là où croît le péril croît aus­si ce qui sauve ». Cette affir­ma­tion de Hölderlin parait-elle d’actualité ?

Wir sind nichts, was wir suchen ist alles : nous ne sommes rien, ce que nous recher­chons est tout – cette affir­ma­tion de Johann Christian Friedrich Hölderlin, est sans doute une approche de réponse. Mais cette ten­ta­tive d’optimisme s’est fra­cas­sée, pour le poète, contre le mur de la folie les qua­rante der­nières années de sa vie.

Là où croît le péril, s’approche aus­si la mort… qui est aus­si une forme de sau­ve­tage !

 

3)    « Vous pou­vez vivre trois jours sans pain ; – sans poé­sie, jamais ; et ceux d’entre vous qui disent le contraire se trompent : ils ne se connaissent pas ». Placez-vous la poé­sie à la hau­teur de cette pen­sée de Baudelaire ?

Baudelaire a dit pas mal de conne­ries, comme tous les génies. Cette asser­tion en est une – et d’une colos­sale obs­cé­ni­té !

 

4)    Dans Préface, texte com­mu­né­ment connu sous le titre La leçon de poé­sie, Léo Ferré chante : « La poé­sie contem­po­raine ne chante plus, elle rampe (…) A l'école de la poé­sie, on n'apprend pas. ON SE BAT ! ». Rampez-vous, ou vous bat­tez-vous ?

Plutôt que « la poé­sie », j’aurais plu­tôt écris « les poètes ». Quand à choi­sir entre ram­per et se battre, ce qui se cache der­rière ces deux verbes me fait fré­mir d’instinct. Entre la sou­mis­sion de l’esclave et la « com­ba­ti­vi­té » du puis­sant (qui accouche de l’ultra libé­ral d’une part, du sta­kha­no­viste d’autre part – Ferré pro­cé­dant vague­ment des deux), mon cœur ne balance pas, mais se retourne. Le poète que l’on dit que je suis refuse seule­ment ce qui lui semble contraire aux valeurs huma­nistes, et tente d’argumenter (dans le sens pre­mier de « rai­son­ner afin de don­ner des preuves ») par la seule force de l’exemplarité d’une parole qui essaye de ne pas tri­cher avec elle-même.

 

5)    Une ques­tion double, pour ter­mi­ner : Pourquoi des poètes (Heidegger) ?  En pro­lon­ge­ment de la belle phrase (détour­née) de Bernanos : la poé­sie, pour quoi faire ?

La poé­sie pour ne sur­tout rien faire – ce qui me semble la posi­tion, aujourd’hui, la plus révo­lu­tion­naire qui soit. Mais n’oublions pas qu’au bout du compte (à rebours ?) le monde est beau comme une ques­tion sans réponse…

 

12 juillet 2015, Fécamp.

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