> Marc Ross, Manuel et François

Marc Ross, Manuel et François

Par |2018-12-04T17:07:37+00:00 3 décembre 2018|Catégories : Marc Ross, Poèmes|

Manuel et François – suivi de Badlands

         

Manuel et François

            à mon grand-père,

 

 

Les mots impuis­sants trouvent le temps long
Des notes se conver­tissent en syl­labes d’espoir
Dans un han­gar ser­vant d’hôpital pro­vi­soire
Les ombres déli­cates trouvent la nuit démente

Partout des cris des pleurs et des gémis­se­ments !
Parmi tant d’affligés et de corps mal­me­nés
D’odeurs pes­ti­len­tielles et de mâchoires closes
Des bouches sont là pour faire briller l’histoire

Parlons de Manuel sol­dat brave et fou­gueux  
Au 96èmerégi­ment d’infanterie celui d’Apollinaire
Manuel Martinez recherche son jeune frère
Et la page décline son matri­cule : R 2414 !

À por­tée de regard du diable en uni­forme
Un homme se relève se signe d’une croix
L’artilleur du groupe 6 se trouve peut-être 
Parmi ces estro­piés à la tête ban­dée

 

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–   Où es-tu François réponds ? Et cesse de mou­rir !
Mère ne sort déjà plus de la chambre endeuillée !
La guerre lui a pris en plus de son mari
José son fils aîné tom­bé aux Dardanelles ! 

Comment s’y retrou­ver les bles­sés se res­semblent
À croire que ces fan­tômes sont tous sourds et aveugles !
Malgré le brou­ha­ha il faut qu’oreille entende
Un air remue cou­ver­tures et oreillers pour­ris !

Ne sachant com­ment faire pour retrou­ver
Son cadet Manuel eut l’idée de sif­fler
De la même manière qu’ils com­mu­ni­quaient
Lorsqu’ils étaient enfants à Merdja Sidi Abed

Allez ! Siffle Manuel… Ravive la mémoire
Dieu n’est pas insen­sible à cette mélo­die !
Ce qua­train visible sait faire preuve d’indulgence 
Porté à bout de bras l’écho n’est pas per­du !

Voilà les murs les lits aver­tis de la par­ti­tion !
Vous savez les lèvres tissent tant d’histoires
Que sans d’autres armes qu’un regard éten­dard
Les sons prennent allure pour rap­pro­cher les êtres

Ô trouble confu­sion !…  Entends-tu ce que j’entends ?
La suite de sons trouve lieu de misé­ri­corde
Quelques accords jaillissent de cet ori­fice
La bouche en coeur abrite mille char­don­ne­rets 

Devant pareil fes­tin le silence fleu­rit enfin
Les poi­lus allon­gés s’étonnent de l’instant    
Deux sol­dats salués offrent un fameux duo
Et leur musique réveille tous les humbles dam­nés

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Cousu de cica­trices François trône dans la pénombre
L’hymne fra­ter­nel fait val­ser ses tym­pans
Et la joie comme flam­beau de fête semble
Se tenir debout sur la table des convives

–  Ô frère pro­tec­teur ! Manuel mon ami !
 N’est-ce pas là mirage encore à l’affût ?
 Je rêve du pays     Je rêve d’idées folles  
 De cares­ser encore l’herbe de nos cabrioles !

–  Musique d’os et de chair ! Tu es vivant François !
 Prends ta sacoche usée moi j’ai mon balu­chon
 Il faut s’enfuir   Regarde ! La lune est rouge sang 
 Des baïon­nettes entrent encore par la fenêtre !

–  Manuel ! Je m’étonne des ténèbres atten­tives
 Nous sif­flons tous les deux avec tant d’allégresse
 Que la chambre en béquilles appa­raît plus sereine
 Et la belle com­pa­gnie semble amie du bien !

  – Chaque note te sert d’échelle mon beau François
 Et Le poème en fleurs se pour­suit dans tes yeux 
 Allez viens avec moi ! Partons sans crier gare !
 Laissons visions d’horreur cita­tions et médailles

 

Des sol­dats obs­ti­nés vont mou­rir au com­bat
Mais nos deux grands gaillards gardent un souffle de vie
N’en déplaise au gueu­lard au capi­taine obs­cène
Ils s’écartent pour un temps du désastre boueux !      

Une musique éloigne Manuel et François
De la pire malé­dic­tion     Comme un cri de vic­toire
Un train les attend à Soissons pour les rame­ner
Chez eux     Sur le lieu même où la mère habite.

— —  — —

Manuel Martinez  (1894 – 1981) – 96èmerégi­ment d’infanterie
François Martinez (1897 – 1980)  – 6èmegroupe d’artillerie à pied d’Afrique

José Martinez (1891 – 1915)  – 3èmerégi­ment de zouaves

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*

BADLANDS

(mau­vaises terres)  

 

« On ne vend pas la terre sur laquelle on marche »

Crazy Horse

 

Flash éclair  Grand vent  Soleil brû­lant

Quelques taches par­se­mées de gené­vrier 

Dans la région sau­vage du ruis­seau Sauge

Les Arikaras les pre­miers à sub­sis­ter

Autour de ces rochers

Mis à nus   Déposés

 

Dénoncées mau­vaises terres à tra­ver­ser

Par les cra­po­teux trap­peurs fran­çais

Mutilées par des sol­dats ivres

De vul­gaires mar­chands

Monnayant eau de feu contre bain de sang

Sur ces arpents de terre vio­lée

Passent en amont   Passe le temps

Paissent encore quelques bisons

 

Flash éclair   Grand vent   Soleil brû­lant

Quelques taches par­se­mées de gené­vrier

Hommes condam­nés à regar­der l’herbe pous­ser !

Des indiens Lakotas les der­niers à sub­sis­ter

Autour de ces rochers

Mis à nus   Déposés.

 

 

témoi­gnage de la Grande Guerre, et Badlands, par Marc Ross (poème et voix) et Claudine Ross (marion­nettes)

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