Votre réponse et votre travail portent la trace de l’immigration et de l’engagement associatif. Peut-on entendre une langue, la sentir vibrer, avant même d’en saisir le sens ?
Je le disais tout à l’heure, je crois que la poésie est aussi panthéisme, dans son rythme et dans sa sonorité. Et c’est peut-être par ce biais que nous pouvons être touchés par une langue avant même de la comprendre pleinement.
La voix, son mouvement, ses inflexions viennent de la respiration, et plus profondément encore, du corps. Elles transmettent déjà un mouvement. Et ce mouvement appartient lui-même à la nature, et notre corps fait partie de la nature, de ce qui est apparu aux origines.
Donc, je crois, que nous pouvons ressentir une autre langue. Nous ressentons aussi toute une communauté qui s’exprime d’une autre manière, une communauté de corps liés par une voix, par des rythmes et des respirations qui lui sont propres. Entendre ces voix, percevoir les mouvements qu’elles portent, c’est déjà entrevoir ce qui fait communauté.
Et derrière cette communauté, il y a toute une histoire de transmissions. Ce qui se transmet dans le temps, de génération en génération, avec tout ce que cette transmission porte aussi d’inégalités, de soumissions et de dominations.
Entre multilinguisme et plurilinguisme, quelle nuance faites-vous personnellement dans votre approche de la poésie et de la transmission ?
Enfant, j’étais déjà apprenant de langues étrangères, et, dans ma vie adulte, je suis devenu enseignant de langues et traducteur. Mon approche du multilinguisme et du plurilinguisme est pour cette raison influencée par les préconisations du Conseil de l’Europe, plus précisément par le Cadre européen commun de référence pour les langues.
Pourtant, dans ma vie quotidienne et dans ma pratique littéraire, je ne fais pas de séparation très stricte entre les deux. À Strasbourg, je passe constamment d’une langue à une autre au cours d’une même journée. Je parle anglais avec des am.i.e.s ven.u.e.s des États-Unis, français avec des poètes strasbourgeois, espagnol avec mes camarades de route. Je passe aussi du temps à essayer de comprendre d’autres langues. Depuis peu, je me suis mis à apprendre l’arabe, qui est, comme je le disais tout à l’heure, une langue qui me fascine. Et l’apprentissage du quechua me tient particulièrement à cœur car c’est la langue de ma grand-mère.
Passer d’une langue à une autre, mais aussi devenir médiateur entre plusieurs langues, est une sorte de mouvement perpétuel. Le fait d’être traducteur joue un rôle important dans cette manière d’habiter les langues, c’est passer d’un système à un autre, tout en essayant de maintenir un lien entre eux.
Avant, ce mouvement faisait parfois que mon esprit restait comme coincé entre deux ou trois langues. Avec le temps, j’ai mieux compris ce mécanisme. Aujourd’hui, de manière plus consciente, j’essaie au contraire de faire ressurgir ces mélanges qui existaient déjà dans ma tête, afin de construire une poésie qui reflète aussi les transformations du monde.
Il y a derrière cela la dimension du politique. Celle d’imaginer des langues qui pourraient coexister sans que l’une soit placée au-dessus de l’autre, sans reproduire entre elles les inégalités ou les rapports de domination qui existent dans les sociétés. Être multilingue ou plurilingue, pour moi, c’est affirmer cette liberté et que toutes les langues peuvent se tenir sur un même plan, chacune avec son histoire, sa mémoire et son propre bagage culturel.
La littérature spanglish constitue pour moi une source d’inspiration parmi d’autres. C’est aussi l’une des directions que j’explore dans mon deuxième recueil, actuellement en cours d’écriture. Et je ne suis pas le seul à travailler dans cette direction. Tout un mouvement d’écritures multilingues s’est développé peu à peu. Je pense notamment à Jean-René Lassalle et à ses expérimentations particulièrement riches en poésie multilingue.
Du Pérou à aujourd’hui, qu’est-ce que les langues et les héritages culturels ont déposé dans votre conception de la poésie ?
Pour répondre à cette question, je vais distinguer d’abord mon rapport aux langues, puis mon rapport aux héritages culturels. Tout cela est pour moi très personnel, très intime, même s’il existe plusieurs niveaux de réflexion intellectuelle.
Je suis né à Lima, une ville où l’espagnol domine très largement. C’est la langue des affaires, de la politique, des institutions, du fonctionnement quotidien de la ville. Mais Lima concentre également une très importante population de locuteurs du quechua. Pendant très longtemps, cette langue et ceux qui la parlent ont été placés dans une situation de désavantage face à l’espagnol et ont subi différentes formes de marginalisation. Pourtant, le quechua et ses locuteurs ont résisté, à Lima comme dans de nombreuses autres villes et régions du Pérou.
Ce qui m’intéresse beaucoup aujourd’hui, c’est que le quechua développe aussi une littérature contemporaine particulièrement vivante. Pendant longtemps, il y a eu une tendance à glorifier son passé, comme si cette langue était devenue une langue morte. Mais ce n’est absolument pas le cas. C’est une langue vivante, qui continue de se transformer et de produire de nouvelles formes littéraires.
Après avoir vécu plus de deux décennies en France, j’ai aussi constitué mon propre héritage culturel et personnel, lié à ce pays. J’y ai observé d’autres formes d’inégalités entre les langues. D’un côté, nous trouvons le français, langue centralisée et prestigieuse ; de l’autre, les langues régionales, qui restent souvent dans les marges, ainsi que les nombreuses langues apportées et parlées par les populations issues de l’immigration. Elles aussi sont très peu visibles.
La question de l’héritage culturel est tout aussi importante pour moi. Au Pérou, mon éducation s’est faite dans un environnement où l’espagnol occupait une position dominante. C’était en grande partie un univers monolingue, avec quelques ouvertures vers les langues étrangères —dans ma situation personnelle, il s’agissait du français et de l’anglais. C’est un paradoxe, puisque le Pérou est un pays d’une très grande diversité linguistique et culturelle, mais cette diversité était très peu représentée dans mon environnement éducatif.
Le cas qui me touche le plus directement est celui de la famille de ma mère (et dans une moindre mesure, celle de mon père), porteuse d’un héritage culturel andin et quechua que je n’ai pas véritablement pu explorer lorsque j’étais enfant pour les raisons historiques, sociales et personnelles que je viens d’évoquer. Mon cas est celui d’un grand nombre d’habitants du Pérou. Une partie de mon rapport actuel à l’héritage culturel consiste donc à revenir vers cette histoire personnelle et collective, mais également à l’interroger à travers l’histoire de la société péruvienne et, désormais, à travers mon expérience de la société française et européenne et de leurs histoires.
Je dirais alors que tout cela nourrit ma conception de la poésie sous la forme d’une interrogation constante, d’une critique constante. La poésie devient pour moi un espace où l’on peut questionner les rapports entre les langues, leur circulation, leurs inégalités, mais aussi les différentes formes de transmission et de communication.
À cela s’ajoute mon intérêt pour d’autres types de langages, notamment le langage des sciences qui étudient le cosmos. Il constitue l’une des sources de Clartés du lointain, le recueil que je suis en train d’achever et pour lequel je cherche un éditeur.
Pour finir, il y a une sorte de contradiction qui m’intéresse profondément. Celle de l’objectivité et de la subjectivité, ou, si l’on veut, une forme d’objectivité subjective. Je crois justement que la poésie est l’espace où ces deux dimensions peuvent se rencontrer. C’est aussi pour cela que la réflexion sur les langues, l’(H)histoire, les langages scientifiques et les échanges linguistiques, les formes de communication occupent une place importante dans mon travail.
Une dernière question, comme un horizon : que peut encore la poésie face aux fractures, aux violences, aux silences de notre époque ?
La poésie n’est pas un remède miracle capable de résoudre les fractures et les violences du monde contemporain. Mais elle peut les interroger, les critiquer et inspirer des lendemains meilleurs.
En tout cas, la poésie que je cherche à développer est une poésie qui tente de porter un regard objectif à partir d’une subjectivité, comme je l’évoquais précédemment. Ce regard passe par une interrogation et réflexion constante de la réalité et par sa critique sous des formes très diverses.
La poésie peut être un chant enragé, une réflexion, mais aussi une forme de fusion avec ce que j’appellerais sa nature panthéiste. Elle doit rester en mouvement, dans une recherche permanente, capable de déplacer notre regard et notre manière d’appréhender le réel.
Je crois surtout que la poésie ne doit pas laisser indifférent. Elle peut troubler, questionner, provoquer une émotion ou ouvrir un espace de réflexion.
De ce fait, l’écrivain, le poète, comme tout être appartenant à une société, à la polis, ne devrait pas rester indifférent aux sociétés où iel habite et devrait s’opposer aux inégalités, aux fractures et aux violences du monde et les critiquer.
C’est précisément à ce niveau-là que la poésie peut, selon moi, répondre aux fractures et aux violences du monde contemporain.