Rencontre avec le poète franco-péruvien Jorge Ivan Segura : Le poète ne devrait pas rester indifférent aux fractures du monde

Par |2026-11-06T10:48:25+01:00 6 novembre 2026|Catégories : Jorge Ivan Segura, Rencontres|

Cer­taines ren­con­tres com­men­cent par quelques mots et se pour­suiv­ent longtemps dans la mémoire. Celle avec Jorge Ivan Segu­ra a com­mencé à Stras­bourg, dans ces lieux où la poésie quitte la page pour devenir partage, dia­logue et présence. Je l’ai décou­vert au fil d’ateliers de créa­tion poé­tique mul­ti­lingue, auprès des étu­di­ants et du pub­lic de Sci­ences Po Stras­bourg, puis dans l’univers de La cabane, au parc de l’Orangerie.

J’y ai ren­con­tré un poète, mais aus­si un passeur : un homme qui croit aux mots comme espaces de lib­erté, de trans­mis­sion et de résis­tance, capa­bles de reli­er les langues, les cul­tures et les êtres. Poète venu du Pérou, Jorge Ivan Segu­ra inscrit aujourd’hui sa voix dans le paysage poé­tique stras­bour­geois. Jorge Ivan Segu­ra vit et tra­vaille à Stras­bourg comme pro­fesseur d’anglais et d’espagnol. Il a pub­lié dans des revues numériques telles que Lichen, Oupoli, Souf­fle inédit… et finalise actuelle­ment un recueil inti­t­ulé Clartés du loin­tain, mêlant les sci­ences du cos­mos et la réflex­ion his­torique. Il est par ailleurs tra­duc­teur de poésie en anglais et en français, et ani­me égale­ment des ate­liers d’écriture multilingue.

C’est cette voix, mais aus­si l’homme qui la porte, que nous avons souhaité ren­con­tr­er et com­pren­dre sa vision à tra­vers cet entretien.

Jorge Iván Segu­ra. lit un poème tiré du recueil Bosque de For­mas. À la Sala Ate­nea, en 2024. Zoila Capris­tan.

Pour com­mencer, com­ment votre par­cours s’est-il con­stru­it à l’intersection de la créa­tion poé­tique, de la réflex­ion cri­tique et de la médi­a­tion lit­téraire à tra­vers l’animation d’ateliers ?
J’ai com­mencé à écrire très jeune, au Pérou. Je tenais un jour­nal, mais ce n’était pas un jour­nal comme les autres, j’y inven­tais des mon­des qui n’existaient pas. Plus tard, à l’adolescence, la décou­verte d’autres langues, notam­ment l’anglais et le français, est venue enrichir mon rap­port à l’écriture. Le français m’a par­ti­c­ulière­ment mar­qué. Dès que je me suis sen­ti un peu plus à l’aise dans cette langue, j’ai com­mencé à écrire de petits textes secrets dans mes car­nets. Je voulais, d’une cer­taine manière, émuler les grands auteurs français que je lisais à l’époque. Au Pérou, j’ai pub­lié un recueil qui est passé rel­a­tive­ment inaperçu, mais ma véri­ta­ble pas­sion était déjà l’écriture en langue française. Une fois instal­lé à Stras­bourg, j’ai pour­suivi cette pra­tique et je me suis pro­gres­sive­ment intéressé à la réflex­ion sur le fait poé­tique, ain­si qu’aux liens entre écri­t­ure créa­tive et mul­ti­lin­guisme. Mon désir de trans­mis­sion et de partage m’a ensuite con­duit assez naturelle­ment vers l’animation d’ateliers d’écriture poé­tique. Je dirais donc que ces ate­liers sont le pro­longe­ment de ma pro­pre réflex­ion sur l’écriture : ils me per­me­t­tent de partager une expéri­ence, mais aus­si d’ouvrir un espace où cha­cun peut explor­er sa voix, sa langue et son imaginaire.
Com­ment les étu­di­ants pren­nent-ils part à ces espaces de ren­con­tre autour de la poésie, et de quelle manière leurs voix ou leurs sen­si­bil­ités enrichissent-elles les échanges ? 
Les étudian.t.e.s et les participan.t.e.s des ate­liers et des ren­con­tres poé­tiques que nous ani­mons jouent un rôle cen­tral. Si l’objectif ultime de ces moments est de trans­met­tre et de faire cir­culer le poé­tique et le lit­téraire, les étu­di­ants et les par­tic­i­pants en sont véri­ta­ble­ment l’âme et le corps. Âme et corps dans le sens d’un mou­ve­ment à tra­vers lequel chacu.n.e trans­forme et fait naître de nou­velles voies créa­tives. Je suis très sen­si­ble à cette dynamique et me laisse volon­tiers porter par elle. Dans ces ate­liers et dans ces ren­con­tres, nous essayons de met­tre le pub­lic, les participan.t.e.s et les ani­ma­teurices sur un même pied d’égalité, pour que tout le monde puisse réfléchir, réa­gir et apporter sa pierre à l’édifice.
À Sci­ences Po Stras­bourg comme dans le cadre uni­ver­si­taire , vous créez régulière­ment des espaces de ren­con­tre entre les poètes, les étu­di­ants et le pub­lic : qu’est-ce qui se joue, selon vous, dans ces dia­logues où la poésie se partage et se transmet ?
 C’est un peu dans la con­ti­nu­ité de la ques­tion précé­dente. Deux aspects me sem­blent essen­tiels dans ces ren­con­tres. Le pre­mier con­cerne ce que l’invit.é.e peut nous trans­met­tre de sa con­nais­sance et de son expéri­ence du poé­tique. Par le biais de sa vision per­son­nelle, sa sin­gu­lar­ité et son rap­port à l’écriture, chaque auteurice inter­roge de nou­veaux pans de la réal­ité, ce qui sus­cite à son tour des réac­tions et des ques­tion­nements chez le pub­lic et des échanges entre eux. Dans les ren­con­tres que j’ai ani­mées, nous sommes par­tis à la décou­verte d’écritures intimistes et d’écritures davan­tage portées sur le col­lec­tif et le poli­tique, sur l’histoire ou les sci­ences.  Lors des ate­liers, nous avons égale­ment puisé dans les créa­tiv­ités, les pra­tiques et les tech­niques d’écrivains roman­tiques, sur­réal­istes, marx­istes, et dans des langues dif­férentes… Le sec­ond aspect essen­tiel est la place lais­sée au pub­lic, la pos­si­bil­ité d’interagir avec l’invit.é.e, avec l’animateurice, mais aus­si avec les autres participan.t.e.s. C’est dans cette cir­cu­la­tion de la parole que peut émerg­er une nou­velle étape de con­nais­sance, de réflex­ion et de créativité.

Avez-vous déjà été touché par la force poé­tique d’une langue que vous ne maîtrisiez pas pleinement ?
Oui. Lorsque j’étais enfant, ma grand-mère et ma mère par­laient quechua, surtout lorsqu’elles abor­daient des sujets sen­si­bles ou réservés aux adultes. Elles ne nous ont pas appris cette langue (ce que je regrette) car, à cette époque-là, le quechua avait mau­vaise répu­ta­tion ; la langue de ma grand-mère était con­sid­érée comme une langue inférieure. Elle est encore perçue ain­si aujourd’hui.
Pour­tant, cette langue très riche a repris du poil de la bête et a pour­suivi son développe­ment grâce à l’héritage de ses plus anciens défenseurs du XXe siècle.
L’arabe est une autre langue qui m’a beau­coup touché par sa musi­cal­ité et par l’émotion que j’ai ressen­tie en enten­dant sa poésie lue à voix haute ou déclamée. Son écri­t­ure offre égale­ment de nom­breuses pos­si­bil­ités poé­tiques, tant sur le plan séman­tique et sym­bol­ique que sur le plan spa­tial, de dis­po­si­tion sur la page.
À la croisée de la poésie, de la trans­mis­sion et de l’ex­i­gence cri­tique, quelles tra­jec­toires se répon­dent aujour­d’hui dans votre par­cours et votre pra­tique ?
La poésie appelle la trans­mis­sion et cela a été comme ça depuis très longtemps. Trans­mis­sion des sou­venirs per­son­nels et col­lec­tifs, qui devi­en­nent un mou­ve­ment, l’écho de la chair. Un mou­ve­ment à tra­vers les sonorités et les rythmes, et c’est à tra­vers ce rythme, pul­sa­tion jazz ou pul­sa­tion à tem­po réguli­er, que nous enlaçons l’autre, les autres. Ce lien est déjà poé­tique, c’est une trans­mis­sion. Nous sommes ain­si remis aux temps des orig­ines où toute com­mu­ni­ca­tion nous rap­pelle la nature. La poésie est pan­théisme dans son rythme et dans sa sonorité.
Je con­sid­ère que la poésie est égale­ment une forme de réflex­ion sur la réal­ité. Cette réflex­ion se décline en deux volets. Le pre­mier nous invite à nous inter­roger sur la place de l’être humain dans le cos­mos et dans la nature et c’est ain­si que nous pou­vons faire appel au pan­théisme de la poésie. Le sec­ond con­cerne les iné­gal­ités de toutes sortes que nous avons créées, sur lesquelles il est néces­saire de réfléchir et aux­quelles il faut s’opposer. Le poème ne change pas directe­ment le monde. Toute­fois, en tra­vail­lant sur le lan­gage, la poésie con­stru­it le soubasse­ment et le pili­er de la transformation.
Quel lien Stras­bourg tisse-t-elle avec votre par­cours poé­tique et intellectuel ?
Stras­bourg est une ville qui m’a beau­coup appris sur le plan per­son­nel et, par con­séquent, sur le plan intel­lectuel. Je ne peux pas dis­soci­er ces deux aspects.
Je suis arrivé à Stras­bourg il y a vingt-deux ans pour y pour­suiv­re des études de tra­duc­tion. Pour tout un tas de raisons, j’y ai tra­ver­sé une péri­ode de pré­car­ité. J’ai heureuse­ment été épaulé par mon entourage ; sans cet entourage, je crois que j’aurais pu sombrer.
Une telle expéri­ence con­duit néces­saire­ment à des réflex­ions, à des lec­tures et à des relec­tures. La pen­sée de Bour­dieu, par exem­ple (qui est décriée par cer­tains comme mécan­iste et déter­min­iste), me sem­ble à cet égard d’une grande actualité.
C’est égale­ment à Stras­bourg que j’ai lu l’Opéra de l’espace de Charles Dobzyn­s­ki, une œuvre qui m’a amené à retra­vailler mon recueil Clartés du loin­tain.
Mon par­cours poé­tique et intel­lectuel est donc lié à ma vie stras­bour­geoise. Il reste égale­ment mar­qué par Lyon, la ville où j’ai passé mes pre­mières années, et par Lima et le Pérou, où je suis né et où vivent mes par­ents, et la plu­part de mem­bres de ma famille élargie.
Qu’a‑t-elle façon­né par­ti­c­ulière­ment en vous — dans l’écriture, dans le geste de trans­met­tre, dans la pen­sée même du poème ? 
Cette ques­tion est liée à la précé­dente. Quand j’ai quit­té le Pérou, je voy­ais mon écri­t­ure comme étant ren­fer­mée et sans solu­tion de con­ti­nu­ité. Je voulais pro­pos­er une poésie de la réalité.
Pour ce faire, je suis tout d’abord passé par les sci­ences, surtout la vul­gar­i­sa­tion des dis­ci­plines qui étu­di­ent le cos­mos. Ensuite, mes expéri­ences per­son­nelles m’ont con­duit à des lec­tures et à des réflex­ions sur les sociétés et sur les inégalités.
Du côté de la trans­mis­sion de la poésie, je me suis engagé dans plusieurs asso­ci­a­tions et col­lec­tifs désireux de partager la poésie et l’acte poé­tique avec le plus grand nom­bre. C’est ain­si que, tout naturelle­ment, j’ai dévelop­pé des pro­jets d’ateliers d’écriture et de ren­con­tres littéraires.
Enfin, je ne peux pas pass­er sous silence le fait qu’ici, j’ai mieux com­pris toute la richesse de la dimen­sion plurilingue et mul­ti­lingue, et la manière dont celle-ci peut nour­rir l’acte poé­tique, alors que le Pérou, mon pays d’origine, est un cas exem­plaire de la façon dont les langues coex­is­tent et sont mar­gin­al­isées. J’étais cer­taine­ment aveuglé par le dis­cours dom­i­nant sur les langues au Pérou.
En résumé, Stras­bourg est une ville qui m’a beau­coup nour­ri et qui m’a per­mis de dévelop­per à la fois mon écri­t­ure et ma manière de trans­met­tre la poésie.

 

La grand-mère péru­vi­enne du poète Jorge Ivan Segura. 

Votre réponse et votre tra­vail por­tent la trace de l’im­mi­gra­tion et de l’en­gage­ment asso­ci­atif. Peut-on enten­dre une langue, la sen­tir vibr­er, avant même d’en saisir le sens ?
Je le dis­ais tout à l’heure, je crois que la poésie est aus­si pan­théisme, dans son rythme et dans sa sonorité. Et c’est peut-être par ce biais que nous pou­vons être touchés par une langue avant même de la com­pren­dre pleinement.
La voix, son mou­ve­ment, ses inflex­ions vien­nent de la res­pi­ra­tion, et plus pro­fondé­ment encore, du corps. Elles trans­met­tent déjà un mou­ve­ment. Et ce mou­ve­ment appar­tient lui-même à la nature, et notre corps fait par­tie de la nature, de ce qui est apparu aux origines.
Donc, je crois, que nous pou­vons ressen­tir une autre langue. Nous ressen­tons aus­si toute une com­mu­nauté qui s’exprime d’une autre manière, une com­mu­nauté de corps liés par une voix, par des rythmes et des res­pi­ra­tions qui lui sont pro­pres. Enten­dre ces voix, percevoir les mou­ve­ments qu’elles por­tent, c’est déjà entrevoir ce qui fait communauté.
Et der­rière cette com­mu­nauté, il y a toute une his­toire de trans­mis­sions. Ce qui se trans­met dans le temps, de généra­tion en généra­tion, avec tout ce que cette trans­mis­sion porte aus­si d’inégalités, de soumis­sions et de dominations.
Entre mul­ti­lin­guisme et plurilin­guisme, quelle nuance faites-vous per­son­nelle­ment dans votre approche de la poésie et de la transmission ? 
Enfant, j’étais déjà apprenant de langues étrangères, et, dans ma vie adulte, je suis devenu enseignant de langues et tra­duc­teur. Mon approche du mul­ti­lin­guisme et du plurilin­guisme est pour cette rai­son influ­encée par les pré­con­i­sa­tions du Con­seil de l’Europe, plus pré­cisé­ment par le Cadre européen com­mun de référence pour les langues.
Pour­tant, dans ma vie quo­ti­di­enne et dans ma pra­tique lit­téraire, je ne fais pas de sépa­ra­tion très stricte entre les deux. À Stras­bourg, je passe con­stam­ment d’une langue à une autre au cours d’une même journée. Je par­le anglais avec des am.i.e.s ven.u.e.s des États-Unis, français avec des poètes stras­bour­geois, espag­nol avec mes cama­rades de route. Je passe aus­si du temps à essay­er de com­pren­dre d’autres langues. Depuis peu, je me suis mis à appren­dre l’arabe, qui est, comme je le dis­ais tout à l’heure, une langue qui me fascine. Et l’apprentissage du quechua me tient par­ti­c­ulière­ment à cœur car c’est la langue de ma grand-mère.
Pass­er d’une langue à une autre, mais aus­si devenir médi­a­teur entre plusieurs langues, est une sorte de mou­ve­ment per­pétuel. Le fait d’être tra­duc­teur joue un rôle impor­tant dans cette manière d’habiter les langues, c’est pass­er d’un sys­tème à un autre, tout en essayant de main­tenir un lien entre eux.
Avant, ce mou­ve­ment fai­sait par­fois que mon esprit restait comme coincé entre deux ou trois langues. Avec le temps, j’ai mieux com­pris ce mécan­isme. Aujourd’hui, de manière plus con­sciente, j’essaie au con­traire de faire ressur­gir ces mélanges qui exis­taient déjà dans ma tête, afin de con­stru­ire une poésie qui reflète aus­si les trans­for­ma­tions du monde.
Il y a der­rière cela la dimen­sion du poli­tique. Celle d’imaginer des langues qui pour­raient coex­is­ter sans que l’une soit placée au-dessus de l’autre, sans repro­duire entre elles les iné­gal­ités ou les rap­ports de dom­i­na­tion qui exis­tent dans les sociétés. Être mul­ti­lingue ou plurilingue, pour moi, c’est affirmer cette lib­erté et que toutes les langues peu­vent se tenir sur un même plan, cha­cune avec son his­toire, sa mémoire et son pro­pre bagage culturel.
La lit­téra­ture spang­lish con­stitue pour moi une source d’inspiration par­mi d’autres. C’est aus­si l’une des direc­tions que j’explore dans mon deux­ième recueil, actuelle­ment en cours d’écriture. Et je ne suis pas le seul à tra­vailler dans cette direc­tion. Tout un mou­ve­ment d’écritures mul­ti­lingues s’est dévelop­pé peu à peu. Je pense notam­ment à Jean-René Las­salle et à ses expéri­men­ta­tions par­ti­c­ulière­ment rich­es en poésie multilingue.
Du Pérou à aujourd’hui, qu’est-ce que les langues et les héritages cul­turels ont déposé dans votre con­cep­tion de la poésie ? 
 Pour répon­dre à cette ques­tion, je vais dis­tinguer d’abord mon rap­port aux langues, puis mon rap­port aux héritages cul­turels. Tout cela est pour moi très per­son­nel, très intime, même s’il existe plusieurs niveaux de réflex­ion intellectuelle.
Je suis né à Lima, une ville où l’espagnol domine très large­ment. C’est la langue des affaires, de la poli­tique, des insti­tu­tions, du fonc­tion­nement quo­ti­di­en de la ville. Mais Lima con­cen­tre égale­ment une très impor­tante pop­u­la­tion de locu­teurs du quechua. Pen­dant très longtemps, cette langue et ceux qui la par­lent ont été placés dans une sit­u­a­tion de désa­van­tage face à l’espagnol et ont subi dif­férentes formes de mar­gin­al­i­sa­tion. Pour­tant, le quechua et ses locu­teurs ont résisté, à Lima comme dans de nom­breuses autres villes et régions du Pérou.
Ce qui m’intéresse beau­coup aujourd’hui, c’est que le quechua développe aus­si une lit­téra­ture con­tem­po­raine par­ti­c­ulière­ment vivante. Pen­dant longtemps, il y a eu une ten­dance à glo­ri­fi­er son passé, comme si cette langue était dev­enue une langue morte. Mais ce n’est absol­u­ment pas le cas. C’est une langue vivante, qui con­tin­ue de se trans­former et de pro­duire de nou­velles formes littéraires.
Après avoir vécu plus de deux décen­nies en France, j’ai aus­si con­sti­tué mon pro­pre héritage cul­turel et per­son­nel, lié à ce pays. J’y ai observé d’autres formes d’inégalités entre les langues. D’un côté, nous trou­vons le français, langue cen­tral­isée et pres­tigieuse ; de l’autre, les langues régionales, qui restent sou­vent dans les marges, ain­si que les nom­breuses langues apportées et par­lées par les pop­u­la­tions issues de l’immigration. Elles aus­si sont très peu visibles.
La ques­tion de l’héritage cul­turel est tout aus­si impor­tante pour moi. Au Pérou, mon édu­ca­tion s’est faite dans un envi­ron­nement où l’espagnol occu­pait une posi­tion dom­i­nante. C’était en grande par­tie un univers mono­lingue, avec quelques ouver­tures vers les langues étrangères —dans ma sit­u­a­tion per­son­nelle, il s’agissait du français et de l’anglais. C’est un para­doxe, puisque le Pérou est un pays d’une très grande diver­sité lin­guis­tique et cul­turelle, mais cette diver­sité était très peu représen­tée dans mon envi­ron­nement éducatif.
Le cas qui me touche le plus directe­ment est celui de la famille de ma mère (et dans une moin­dre mesure, celle de mon père), por­teuse d’un héritage cul­turel andin et quechua que je n’ai pas véri­ta­ble­ment pu explor­er lorsque j’étais enfant pour les raisons his­toriques, sociales et per­son­nelles que je viens d’évoquer. Mon cas est celui d’un grand nom­bre d’habitants du Pérou. Une par­tie de mon rap­port actuel à l’héritage cul­turel con­siste donc à revenir vers cette his­toire per­son­nelle et col­lec­tive, mais égale­ment à l’interroger à tra­vers l’histoire de la société péru­vi­enne et, désor­mais, à tra­vers mon expéri­ence de la société française et européenne et de leurs histoires.
Je dirais alors que tout cela nour­rit ma con­cep­tion de la poésie sous la forme d’une inter­ro­ga­tion con­stante, d’une cri­tique con­stante. La poésie devient pour moi un espace où l’on peut ques­tion­ner les rap­ports entre les langues, leur cir­cu­la­tion, leurs iné­gal­ités, mais aus­si les dif­férentes formes de trans­mis­sion et de communication.
À cela s’ajoute mon intérêt pour d’autres types de lan­gages, notam­ment le lan­gage des sci­ences qui étu­di­ent le cos­mos. Il con­stitue l’une des sources de Clartés du loin­tain, le recueil que je suis en train d’achever et pour lequel je cherche un éditeur.
Pour finir, il y a une sorte de con­tra­dic­tion qui m’intéresse pro­fondé­ment. Celle de l’objectivité et de la sub­jec­tiv­ité, ou, si l’on veut, une forme d’objectivité sub­jec­tive. Je crois juste­ment que la poésie est l’espace où ces deux dimen­sions peu­vent se ren­con­tr­er. C’est aus­si pour cela que la réflex­ion sur les langues, l’(H)histoire, les lan­gages sci­en­tifiques et les échanges lin­guis­tiques, les formes de com­mu­ni­ca­tion occu­pent une place impor­tante dans mon travail.
Une dernière ques­tion, comme un hori­zon : que peut encore la poésie face aux frac­tures, aux vio­lences, aux silences de notre époque ?
La poésie n’est pas un remède mir­a­cle capa­ble de résoudre les frac­tures et les vio­lences du monde con­tem­po­rain. Mais elle peut les inter­roger, les cri­ti­quer et inspir­er des lende­mains meilleurs.
En tout cas, la poésie que je cherche à dévelop­per est une poésie qui tente de porter un regard objec­tif à par­tir d’une sub­jec­tiv­ité, comme je l’évoquais précédem­ment. Ce regard passe par une inter­ro­ga­tion et réflex­ion con­stante de la réal­ité et par sa cri­tique sous des formes très diverses.
La poésie peut être un chant enragé, une réflex­ion, mais aus­si une forme de fusion avec ce que j’appellerais sa nature pan­théiste. Elle doit rester en mou­ve­ment, dans une recherche per­ma­nente, capa­ble de déplac­er notre regard et notre manière d’appréhender le réel.
Je crois surtout que la poésie ne doit pas laiss­er indif­férent. Elle peut trou­bler, ques­tion­ner, provo­quer une émo­tion ou ouvrir un espace de réflexion.
De ce fait, l’écrivain, le poète, comme tout être appar­tenant à une société, à la polis, ne devrait pas rester indif­férent aux sociétés où iel habite et devrait s’opposer aux iné­gal­ités, aux frac­tures et aux vio­lences du monde et les critiquer.
C’est pré­cisé­ment à ce niveau-là que la poésie peut, selon moi, répon­dre aux frac­tures et aux vio­lences du monde contemporain.

Présentation de l’auteur

Jorge Ivan Segura

Jorge Ivan Segu­ra vit et tra­vaille à Stras­bourg comme pro­fesseur d’anglais et d’espagnol. Il  traduit notam­ment des poètes espag­nols, anglais et français, et ani­me des ate­liers d’écriture.

Bibliographie

Jorge Ivan Segu­ra a pub­lié dans des revues numériques telles que Lichen, Oupoli et Souf­fle inédit, et pré­pare actuelle­ment un recueil inti­t­ulé Clartés du loin­tain, mêlant les sci­ences du cos­mos et la réflex­ion historique. 

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

mm

Hanen Marouani

Hanen Marouani est une poétesse, tra­duc­trice et chercheuse tuniso-ital­i­enne. Doc­teure en langue et lit­téra­ture français­es, elle a con­sacré sa thèse au dis­cours rap­porté dans les réc­its d’Albert Camus, qu’elle abor­de selon une approche énon­cia­tive et styl­is­tique. Son œuvre poé­tique, tra­ver­sée par une quête de lib­erté, de lumière et d’humanité, réu­nit plusieurs recueils pub­liés et récom­pen­sés : — Tout ira bien…, Le Lys Bleu, Paris, 2021 ; — Le sourire mouil­lé de pleurs, L’Harmattan, Paris, 2020 ; — Le soleil de nuit, Alyssa édi­tion et dif­fu­sion, Tunis, 2020 ; — Les Pro­fondeurs de l’Invisible, Édilivre, Paris, 2019. Ses textes, traduits en plusieurs langues, fig­urent dans des antholo­gies, revues et ouvrages col­lec­tifs à l’international. Lau­réate du pre­mier Prix de la Fran­coph­o­nie Europoésie UNICEF à Paris, elle a égale­ment été dis­tin­guée à Lyon en 2022 pour son œuvre poé­tique. Par­al­lèle­ment à son tra­vail d’écriture, elle s’illustre comme tra­duc­trice lit­téraire, ayant traduit de l’arabe vers le français des poèmes du poète pales­tinien Mohamed Bakria et du poète syrien Ado­nis. Elle a été for­mée au Col­lège Inter­na­tion­al des Tra­duc­teurs Lit­téraires d’Arles, où elle a appro­fon­di sa réflex­ion sur la tra­duc­tion comme pas­sage, dia­logue et recréa­tion poé­tique. Ses séjours en Roumanie, en France et en Algérie ont nour­ri sa réflex­ion sur la diver­sité, le dia­logue des cul­tures et la créa­tion partagée. Active dans le domaine asso­ci­atif, elle s’engage pour la défense des droits des femmes et des enfants et ani­me des ate­liers autour de la langue, de la poésie et de la tra­duc­tion. Elle par­ticipe régulière­ment à des col­lo­ques, lec­tures et événe­ments cul­turels en Europe et dans le monde fran­coph­o­ne. Sa poésie se veut une tra­ver­sée vers la lib­erté intérieure, un espace où la parole devient souf­fle, mémoire et résistance.
[print-me]

Sommaires

Aller en haut