Felouques — Ahlem Ghayaza : la Tunisie au cœur des mots, de la mémoire et de l’exil

Par |2026-11-06T10:48:20+01:00 6 novembre 2026|Catégories : Ahlem Ghayaza, Essais & Chroniques|

Ahlem Ghayaza est née et a gran­di en Tunisie, où elle a suivi sa sco­lar­ité dans l’école publique tunisi­enne. Nor­mali­enne, agrégée de lit­téra­ture française et doc­teure en langue et lit­téra­ture français­es, elle est enseignante uni­ver­si­taire, jour­nal­iste, auteure jeunesse et parolière, elle est égale­ment con­nue du pub­lic fran­coph­o­ne pour ses nom­breuses années d’animation radio­phonique. Son par­cours, à la croisée de la lit­téra­ture, des médias et des pra­tiques cul­turelles, témoigne d’un pro­fond attache­ment à la trans­mis­sion et aux dif­férentes formes d’expression artistique.

Engagée dans le com­bat pour le respect des droits de l’homme en Tunisie, la défense de la cause des minorités et l’égalité des chances. Son engage­ment s’étend égale­ment aux enjeux envi­ron­nemen­taux ain­si qu’à la pro­tec­tion du vivant et au bien-être ani­mal. Très investie dans le tis­su asso­ci­atif tunisien, elle par­ticipe et con­tribue à des ini­tia­tives en faveur de la cause ani­male et de la sen­si­bil­i­sa­tion à la pro­tec­tion du vivant. Cette atten­tion portée aux plus vul­nérables, qu’il s’agisse des êtres humains ou du monde ani­mal, nour­rit aus­si sa sen­si­bil­ité littéraire.

Dans sa poésie, elle explore l’amour et le désamour, les blessures intimes et col­lec­tives, mais aus­si les aspi­ra­tions et les désil­lu­sions d’une jeunesse con­fron­tée aux incer­ti­tudes d’un monde en crise. Ses textes font enten­dre une voix à la fois sen­si­ble, engagée et pro­fondé­ment attachée à la Tunisie

Son recueil Felouques, paru en 2022 en coédi­tion aux Édi­tions 55 et chez Ori­ents Édi­tions, con­stitue une ren­con­tre sin­gulière entre poésie et pho­togra­phie. Conçu comme un dia­logue à qua­tre mains avec le pho­tographe Pierre Gassin, l’ouvrage fait altern­er ses poèmes et les pho­togra­phies de ce dernier, tis­sant entre les mots et les images un jeu de cor­re­spon­dances, de réso­nances et d’échos autour de la Tunisie, de Kerken­nah, de l’enfance et de l’imaginaire méditer­ranéen. Les pho­togra­phies n’y illus­trent pas sim­ple­ment les textes : elles leur répon­dent, les pro­lon­gent et ouvrent un autre espace de lec­ture. Felouques s’affirme ain­si comme un beau livre où se ren­con­trent deux sen­si­bil­ités et deux regards, dans un véri­ta­ble com­pagnon­nage artis­tique méditer­ranéen. (Ori­ents Édi­tions)

Ahlem Ghayaza, Felouques, pho­togra­phies de Pierre Gassin, Edi­tions 55 et Ori­ents Edi­tions, 2022, 35 €.

Dès que l’on prend Felouques entre les mains, le livre se révèle comme bien plus qu’un recueil : il devient la matéri­al­i­sa­tion d’un par­cours et d’une mémoire. L’alternance entre les poèmes d’Ahlem Ghayaza et les pho­togra­phies de Pierre Gassin, la qual­ité du papi­er et la présence d’une feuille trans­par­ente évo­quant les anciens cahiers de réc­i­ta­tion de l’école publique tunisi­enne — ces espaces où l’élève écrivait, dessi­nait, appre­nait et imag­i­nait — font dia­loguer poésie, image, péd­a­gogie et créa­tion. Cette con­cep­tion du livre rap­pelle ain­si, avec une force presque émou­vante, le chemin accom­pli par celle qui fut enfant de cette école avant de devenir uni­ver­si­taire, spé­cial­iste de lit­téra­ture, poète, chroniqueuse et jour­nal­iste fran­coph­o­ne : comme si le cahi­er de l’enfance, devenu livre de poésie et d’images, témoignait à lui seul de la puis­sance féconde de l’éducation et de la créa­tion dans la con­struc­tion d’un destin.

 

Extrait du poème Errance du recueil Felouques  d’Ahlem Ghayaza. Palais de la photographie.

C’est pré­cisé­ment de cette mémoire de l’enfance et de cet ancrage pre­mier que naît, dans Felouques une autre expéri­ence : celle de l’éloignement. Les trois poèmes que nous avons choi­sis s’inscrivent dans ce pro­longe­ment et per­me­t­tent de pass­er naturelle­ment du « cahi­er de l’enfance à la mémoire de la patrie », de l’apprentissage de la langue à la quête d’un « chez-soi ». Ils don­nent voix à une expéri­ence où l’exil ne rompt jamais com­plète­ment l’appartenance : même lorsqu’elle habite ailleurs, la poète demeure habitée par son pays. À tra­vers les images du corps blessé, de la terre natale, de la felouque sans ancrage et du désir de retour, ces textes font enten­dre la ten­sion entre « déracin­e­ment et enracin­e­ment, éloigne­ment et fidél­ité, exil et appar­te­nance ». Ain­si, le livre que l’on tient entre les mains devient lui-même le trait d’union entre deux rives : celle de l’enfance qui a for­mé la poète et celle de l’exil qui a nour­ri sa parole.

 

Poèmes extraits de son recueil sur l’exil :

I

Je suis le men­di­ant à qui l’on a coupé la main
Et qui la tend espérant un rien
Mes ter­ri­bles et grands oub­lis qui me guet­tent
Dans ma soif je sais que c’est vous qui le faites
Que pour le sein salé je sois la bouche qui tète

Je suis la bouche sans vis­age et je suis l’or­eille sans la
Mais à toi mon pays j’of­fre la lumière du matin
Qui trans­forme les dra­peaux en mâts
Et la mis­ère en rires de joie
D’un coup de pat­te elle efface les fron­tières
Et ouvre les toits
Car mon pays tu es mon bras lorsque mon bras s’en va.

II

Mon pays
Pour te sauver
Je n’ai que des mots
Syl­labes d’en­fants
Col­orées d’en­cre de vent
Mon pays tu ploies
Sous leurs chapelles de plomb
De haine de char­bon
Et moi pour t’aimer
Je n’ai que mon souf­fle
À l’eau de fleur en coton

Valsent les pis­senl­its
Sur les tapis de safran
Bruis­sent les rumeurs
Sur les toits du monde
Enneigés de con­ju­ra­tions
Mon pays à qua­tre pattes
Tu avances clopin-clopant
Vers le crois­sant et l’é­toile
Plan­tés dans mon ven­tre
Sur la riv­ière de sang
Immac­ulé enfantement

III

Lorsque tu plies ton corps comme on plie bagage
Mon cœur rem­pli de sel lorgne le ciel sans empreintes
Tel le jardin sur­pris tout à coup du silence des plantes
Nulle terre ne me porte
Bois fumant libre des étreintes
Je suis la felouque sans mer et sans ancrage
Entre deux rives je rêve d’un chez-soi
Mais les dessins sont traîtres et les algues sont cres­son
Sevrée de ce poi­son je suis privée de mirages
Et tu as plié ton corps comme on plie sa rage
Tu as plié ton corps comme on fait naufrage

Présentation de l’auteur

Ahlem Ghayaza

Ahlem Ghayaza est née et a gran­di en Tunisie où elle a fréquen­té l’école publique tunisi­enne.  Nor­mali­enne, agrégée de lit­téra­ture française, jour­nal­iste, elle est con­nue surtout par le pub­lic en tant qu’animatrice à la radio francophone. 

Engagée dans le com­bat pour le respect des droits de l’homme en Tunisie, la cause des minorités, l’égalité des chances, ses poèmes chantent l’amour et le désamour, les espoirs sou­vent déçus d’une jeunesse en sur­sis dans un monde en naufrage. 

Bibliographie 

  • Felouques, Ori­ents Édi­tions, 2021.
  • L’Odyssée de Tam­ra, La Voix du livre, 2025.

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

mm

Hanen Marouani

Hanen Marouani est une poétesse, tra­duc­trice et chercheuse tuniso-ital­i­enne. Doc­teure en langue et lit­téra­ture français­es, elle a con­sacré sa thèse au dis­cours rap­porté dans les réc­its d’Albert Camus, qu’elle abor­de selon une approche énon­cia­tive et styl­is­tique. Son œuvre poé­tique, tra­ver­sée par une quête de lib­erté, de lumière et d’humanité, réu­nit plusieurs recueils pub­liés et récom­pen­sés : — Tout ira bien…, Le Lys Bleu, Paris, 2021 ; — Le sourire mouil­lé de pleurs, L’Harmattan, Paris, 2020 ; — Le soleil de nuit, Alyssa édi­tion et dif­fu­sion, Tunis, 2020 ; — Les Pro­fondeurs de l’Invisible, Édilivre, Paris, 2019. Ses textes, traduits en plusieurs langues, fig­urent dans des antholo­gies, revues et ouvrages col­lec­tifs à l’international. Lau­réate du pre­mier Prix de la Fran­coph­o­nie Europoésie UNICEF à Paris, elle a égale­ment été dis­tin­guée à Lyon en 2022 pour son œuvre poé­tique. Par­al­lèle­ment à son tra­vail d’écriture, elle s’illustre comme tra­duc­trice lit­téraire, ayant traduit de l’arabe vers le français des poèmes du poète pales­tinien Mohamed Bakria et du poète syrien Ado­nis. Elle a été for­mée au Col­lège Inter­na­tion­al des Tra­duc­teurs Lit­téraires d’Arles, où elle a appro­fon­di sa réflex­ion sur la tra­duc­tion comme pas­sage, dia­logue et recréa­tion poé­tique. Ses séjours en Roumanie, en France et en Algérie ont nour­ri sa réflex­ion sur la diver­sité, le dia­logue des cul­tures et la créa­tion partagée. Active dans le domaine asso­ci­atif, elle s’engage pour la défense des droits des femmes et des enfants et ani­me des ate­liers autour de la langue, de la poésie et de la tra­duc­tion. Elle par­ticipe régulière­ment à des col­lo­ques, lec­tures et événe­ments cul­turels en Europe et dans le monde fran­coph­o­ne. Sa poésie se veut une tra­ver­sée vers la lib­erté intérieure, un espace où la parole devient souf­fle, mémoire et résistance.
[print-me]

Sommaires

Aller en haut