Ahlem Ghayaza est née et a grandi en Tunisie, où elle a suivi sa scolarité dans l’école publique tunisienne. Normalienne, agrégée de littérature française et docteure en langue et littérature françaises, elle est enseignante universitaire, journaliste, auteure jeunesse et parolière, elle est également connue du public francophone pour ses nombreuses années d’animation radiophonique. Son parcours, à la croisée de la littérature, des médias et des pratiques culturelles, témoigne d’un profond attachement à la transmission et aux différentes formes d’expression artistique.
Engagée dans le combat pour le respect des droits de l’homme en Tunisie, la défense de la cause des minorités et l’égalité des chances. Son engagement s’étend également aux enjeux environnementaux ainsi qu’à la protection du vivant et au bien-être animal. Très investie dans le tissu associatif tunisien, elle participe et contribue à des initiatives en faveur de la cause animale et de la sensibilisation à la protection du vivant. Cette attention portée aux plus vulnérables, qu’il s’agisse des êtres humains ou du monde animal, nourrit aussi sa sensibilité littéraire.
Dans sa poésie, elle explore l’amour et le désamour, les blessures intimes et collectives, mais aussi les aspirations et les désillusions d’une jeunesse confrontée aux incertitudes d’un monde en crise. Ses textes font entendre une voix à la fois sensible, engagée et profondément attachée à la Tunisie
Son recueil Felouques, paru en 2022 en coédition aux Éditions 55 et chez Orients Éditions, constitue une rencontre singulière entre poésie et photographie. Conçu comme un dialogue à quatre mains avec le photographe Pierre Gassin, l’ouvrage fait alterner ses poèmes et les photographies de ce dernier, tissant entre les mots et les images un jeu de correspondances, de résonances et d’échos autour de la Tunisie, de Kerkennah, de l’enfance et de l’imaginaire méditerranéen. Les photographies n’y illustrent pas simplement les textes : elles leur répondent, les prolongent et ouvrent un autre espace de lecture. Felouques s’affirme ainsi comme un beau livre où se rencontrent deux sensibilités et deux regards, dans un véritable compagnonnage artistique méditerranéen. (Orients Éditions)

Ahlem Ghayaza, Felouques, photographies de Pierre Gassin, Editions 55 et Orients Editions, 2022, 35 €.
Dès que l’on prend Felouques entre les mains, le livre se révèle comme bien plus qu’un recueil : il devient la matérialisation d’un parcours et d’une mémoire. L’alternance entre les poèmes d’Ahlem Ghayaza et les photographies de Pierre Gassin, la qualité du papier et la présence d’une feuille transparente évoquant les anciens cahiers de récitation de l’école publique tunisienne — ces espaces où l’élève écrivait, dessinait, apprenait et imaginait — font dialoguer poésie, image, pédagogie et création. Cette conception du livre rappelle ainsi, avec une force presque émouvante, le chemin accompli par celle qui fut enfant de cette école avant de devenir universitaire, spécialiste de littérature, poète, chroniqueuse et journaliste francophone : comme si le cahier de l’enfance, devenu livre de poésie et d’images, témoignait à lui seul de la puissance féconde de l’éducation et de la création dans la construction d’un destin.
Extrait du poème Errance du recueil Felouques d’Ahlem Ghayaza. Palais de la photographie.
C’est précisément de cette mémoire de l’enfance et de cet ancrage premier que naît, dans Felouques une autre expérience : celle de l’éloignement. Les trois poèmes que nous avons choisis s’inscrivent dans ce prolongement et permettent de passer naturellement du « cahier de l’enfance à la mémoire de la patrie », de l’apprentissage de la langue à la quête d’un « chez-soi ». Ils donnent voix à une expérience où l’exil ne rompt jamais complètement l’appartenance : même lorsqu’elle habite ailleurs, la poète demeure habitée par son pays. À travers les images du corps blessé, de la terre natale, de la felouque sans ancrage et du désir de retour, ces textes font entendre la tension entre « déracinement et enracinement, éloignement et fidélité, exil et appartenance ». Ainsi, le livre que l’on tient entre les mains devient lui-même le trait d’union entre deux rives : celle de l’enfance qui a formé la poète et celle de l’exil qui a nourri sa parole.
Poèmes extraits de son recueil sur l’exil :
I
Je suis le mendiant à qui l’on a coupé la main
Et qui la tend espérant un rien
Mes terribles et grands oublis qui me guettent
Dans ma soif je sais que c’est vous qui le faites
Que pour le sein salé je sois la bouche qui tète
Je suis la bouche sans visage et je suis l’oreille sans la
Mais à toi mon pays j’offre la lumière du matin
Qui transforme les drapeaux en mâts
Et la misère en rires de joie
D’un coup de patte elle efface les frontières
Et ouvre les toits
Car mon pays tu es mon bras lorsque mon bras s’en va.
II
Mon pays
Pour te sauver
Je n’ai que des mots
Syllabes d’enfants
Colorées d’encre de vent
Mon pays tu ploies
Sous leurs chapelles de plomb
De haine de charbon
Et moi pour t’aimer
Je n’ai que mon souffle
À l’eau de fleur en coton
Valsent les pissenlits
Sur les tapis de safran
Bruissent les rumeurs
Sur les toits du monde
Enneigés de conjurations
Mon pays à quatre pattes
Tu avances clopin-clopant
Vers le croissant et l’étoile
Plantés dans mon ventre
Sur la rivière de sang
Immaculé enfantement
III
Lorsque tu plies ton corps comme on plie bagage
Mon cœur rempli de sel lorgne le ciel sans empreintes
Tel le jardin surpris tout à coup du silence des plantes
Nulle terre ne me porte
Bois fumant libre des étreintes
Je suis la felouque sans mer et sans ancrage
Entre deux rives je rêve d’un chez-soi
Mais les dessins sont traîtres et les algues sont cresson
Sevrée de ce poison je suis privée de mirages
Et tu as plié ton corps comme on plie sa rage
Tu as plié ton corps comme on fait naufrage
Présentation de l’auteur
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