Giuliano Ladolfi et la nouvelle école lyrique
Qu’est-ce qu’une école en arts ? Un groupe de gens qui se connaissent s’apprécient, partagent une conception commune de leur art et mettent en commun leurs forces pour la défendre et se faire connaître, même si chacun conserve sa sensibilité particulière et poursuit sa propre stratégie dans la course aux prix. Il peut arriver que l’un d’entre eux, plus connu ou plus charismatique apparaisse comme leur chef mais c’est loin d’être toujours le cas. Dans les arts plastiques le fait d’avoir été l’élève d’un maître peut avoir son importance. En littérature c’est évidemment différent (bien que la multiplication des ateliers d’écriture soit en train de changer les choses à cet égard pour le roman, surtout dans les pays anglo-saxons).
Dans la poésie en langue française – ce ne fut pas le cas dans le passé – on n’évoque guère d’écoles aujourd’hui. Il en existe pourtant au moins une qui a par ailleurs la caractéristique d’être internationale puisqu’elle déborde sur l’Italie et la Roumanie, soutenue par une maison d’édition dans chacun de ces pays. Il s’agit d’un petit groupe de poètes autour principalement de Denis Emorine (France), Sonia Elvireanu (Roumanie) et Giuliano Ladolfi (Italie), les deux derniers qui écrivent aussi bien en français que dans leur langue maternelle servant de passeurs avec de nombreuses traductions à leur actif. Tandis que Denis Emorine est traduit à la fois en italien et en roumain par Giuliano Ladolfi et Sonia Elvireanu, le premier traduit la seconde du français à l’italien et la seconde traduit le premier du français au roumain. Dans le cas présent, Giuliano Ladolfi s’est traduit lui-même de l’italien au français, traduction sur la base de laquelle Sonia Elvireanu a donné une version roumaine du texte. Sonia Elvireanu qui est par ailleurs l’interprète de ses propres textes du roumain au français comme de ceux du poète Michel Ducobu, a traduit dans l’autre sens des textes de Marilyne Bertoncini et de Patrick Devaux.
Tous ces poètes ont en commun la pratique du vers libre – ce qui n’étonnera personne – et une tonalité lyrique1 déclinée par certains sur le mode de l’élégie, chez d’autres dans une veine mystique comme chez Giuliano Ladolfi dans l’ouvrage présenté ici.

La Nuit lumineuse de Marie
La première partie de cet ouvrage, La Nuit obscure de Marie, reprise du texte publié en italien en 2021 et en français en 2023, a déjà fait l’objet d’une recension ici-même2. Ce texte évoque à la fois la révolte de Marie face à l’exécution de son fils, comme si Dieu les avait, elle comme lui, abandonnés et, ce qui nous avait surtout marqué, la relation entre Marie et Joseph, le sacrifice de Joseph acceptant que Marie porte un enfant qui n’est pas de lui, la tendresse de Marie envers un époux si bon. La Nuit lumineuse de Marie, deuxième partie de l’ouvrage est située après la Résurrection du Christ, d’où le titre qui englobe les deux : Des ténèbres à la lumière, Le Monde recréé de Marie.
Cette lumière nouvelle, d’abord perçue avec la violence d’un coup de foudre, est ensuite ressentie comme une fusion : « Toi, fruit de mes entrailles, tu t’es immergée / en moi et moi en toi ».
Notre horizon est le vol
d’un faucon qui ne voit pas
l’univers au-dessus de lui.
[…] L’esprit
étend l’existence au-delà des cieux.
Marie comprend alors que le sacrifice du Christ sur « la croix n’a pas été la fin / mais la porte pour consacrer l’être / humain dans une dimension éclatante / que seule la douleur peut ouvrir ». Le rôle de Marie, néanmoins, ne sera pas que d’adoration : « Tu as transformé mes ténèbres / dans une échelle lumineuse / de mère privée d’un fils / je suis la mère de l’humanité ». Marie sera donc protectrice, « Tu veux que mon manteau couvre / chaque être et qu’il ouvre / tout son cœur à l’espoir ». Comme l’indique l’Ave Maria (« Priez pour nous »), elle sera l’avocate de l’humanité, des « pauvres pécheurs » auprès de Dieu.
Marie invoque à nouveau Joseph dans cet opus, amour et reconnaissance mêlés. Elle en parle au passé, conforme en ceci aux Évangiles qui ne mentionnent la présence de Joseph ni au moment de la mort de Jésus ni après. « Joseph, Joseph… je t’ai aimé / avec un sentiment très doux. / Je te rejoindrai bientôt […] Dieu t’a mis à mes côtés […] Tu as cru / tu n’as jamais douté… […] Sa main a réalisé / le mystère par ton amour ».
Le « mystère », c’est évidemment celui de la fécondation de Marie par l’ange, que Joseph a acceptée. Il n’a « jamais douté » mais non sans douleur, comme le montrait La Nuit obscure de Marie. Ce premier ouvrage et La Nuit lumineuse de Marie venue après rappellent avec les mots du poète la destinée unique de l’humble épouse d’un charpentier appelée à devenir la mère d’un homme révéré comme Dieu. Précieuse lecture pour des lecteurs de tradition chrétienne ou non.
De la poésie à la littérature d’aujourd’hui : Giuliano Ladolfi — Le journaliste littéraire et technophobe Luigi Ferraiuolo, pour l’émission « La Compania del Libro » (www.lacompagniadellibro.tv2000.it) de Tv2000, présente la nouvelle maison d’édition Giuliano Ladolfi et ses fondateurs, Giuliano Ladolfi et Giulio Greco. 2012.
Notes
(1) C’est pourquoi, bien qu’également traduit en roumain par S. Elvireanu (Tropiques suivi de Miserere / Tropice urmat deMiserere, 2020), étant nous-même poète bien peu lyrique et adepte du vers métré et rimé ou du vers libéré (le vers « blanc ») plutôt que du vers libre, nous nous excluons de cette école.
(2) Traductions croisées : Sonia Elvireanu et Giuliano Ladolfi, Recours au poème n° 222, septembre-octobre 2023 — https://www.recoursaupoeme.fr/traductions-croisees-sonia-elvireanu-et-giuliano-ladolfi/
Présentation de l’auteur
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