Giuliano Ladolfi, Des ténèbres à la lumière : le monde recréé de Marie

Par |2026-09-06T08:30:08+02:00 6 septembre 2026|Catégories : Essais & Chroniques, Giuliano Ladolfi|

Giu­liano Ladolfi et la nou­velle école lyrique

Qu’est-ce qu’une école en arts ? Un groupe de gens qui se con­nais­sent s’apprécient, parta­gent une con­cep­tion com­mune de leur art et met­tent en com­mun leurs forces pour la défendre et se faire con­naître, même si cha­cun con­serve sa sen­si­bil­ité par­ti­c­ulière et pour­suit sa pro­pre stratégie dans la course aux prix. Il peut arriv­er que l’un d’entre eux, plus con­nu ou plus charis­ma­tique appa­raisse comme leur chef mais c’est loin d’être tou­jours le cas. Dans les arts plas­tiques le fait d’avoir été l’élève d’un maître peut avoir son impor­tance. En lit­téra­ture c’est évidem­ment dif­férent (bien que la mul­ti­pli­ca­tion des ate­liers d’écriture soit en train de chang­er les choses à cet égard pour le roman, surtout dans les pays anglo-saxons).

Dans la poésie en langue française – ce ne fut pas le cas dans le passé – on n’évoque guère d’écoles aujourd’hui. Il en existe pour­tant au moins une qui a par ailleurs la car­ac­téris­tique d’être inter­na­tionale puisqu’elle débor­de sur l’Italie et la Roumanie, soutenue par une mai­son d’édition dans cha­cun de ces pays. Il s’agit d’un petit groupe de poètes autour prin­ci­pale­ment de Denis Emorine (France), Sonia Elvire­anu (Roumanie) et Giu­liano Ladolfi (Ital­ie), les deux derniers qui écrivent aus­si bien en français que dans leur langue mater­nelle ser­vant de passeurs avec de nom­breuses tra­duc­tions à leur act­if. Tan­dis que Denis Emorine est traduit à la fois en ital­ien et en roumain par Giu­liano Ladolfi et Sonia Elvire­anu, le pre­mier traduit la sec­onde du français à l’italien et la sec­onde traduit le pre­mier du français au roumain. Dans le cas présent, Giu­liano Ladolfi s’est traduit lui-même de l’italien au français, tra­duc­tion sur la base de laque­lle Sonia Elvire­anu a don­né une ver­sion roumaine du texte. Sonia Elvire­anu qui est par ailleurs l’interprète de ses pro­pres textes du roumain au français comme de ceux du poète Michel Ducobu, a traduit dans l’autre sens des textes de Mar­i­lyne Bertonci­ni et de Patrick Devaux.

Tous ces poètes ont en com­mun la pra­tique du vers libre – ce qui n’étonnera per­son­ne – et une tonal­ité lyrique1 déclinée par cer­tains sur le mode de l’élégie, chez d’autres dans une veine mys­tique comme chez Giu­liano Ladolfi dans l’ouvrage présen­té ici. 

La Nuit lumineuse de Marie

La pre­mière par­tie de cet ouvrage, La Nuit obscure de Marie, reprise du texte pub­lié en ital­ien en 2021 et en français en 2023, a déjà fait l’objet d’une recen­sion ici-même2. Ce texte évoque à la fois la révolte de Marie face à l’exécution de son fils, comme si Dieu les avait, elle comme lui, aban­don­nés et, ce qui nous avait surtout mar­qué, la rela­tion entre Marie et Joseph, le sac­ri­fice de Joseph accep­tant que Marie porte un enfant qui n’est pas de lui, la ten­dresse de Marie envers un époux si bon. La Nuit lumineuse de Marie, deux­ième par­tie de l’ouvrage est située après la Résur­rec­tion du Christ, d’où le titre qui englobe les deux : Des ténèbres à la lumière, Le Monde recréé de Marie.

Cette lumière nou­velle, d’abord perçue avec la vio­lence d’un coup de foudre, est ensuite ressen­tie comme une fusion : « Toi, fruit de mes entrailles, tu t’es immergée / en moi et moi en toi ».

Notre hori­zon est le vol
d’un fau­con qui ne voit pas
l’univers au-dessus de lui.
[…] L’esprit
étend l’existence au-delà des cieux. 

Marie com­prend alors que le sac­ri­fice du Christ sur « la croix n’a pas été la fin / mais la porte pour con­sacr­er l’être / humain dans une dimen­sion écla­tante / que seule la douleur peut ouvrir ». Le rôle de Marie, néan­moins, ne sera pas que d’adoration : «  Tu as trans­for­mé mes ténèbres / dans une échelle lumineuse / de mère privée d’un fils / je suis la mère de l’humanité ». Marie sera donc pro­tec­trice, « Tu veux que mon man­teau cou­vre / chaque être et qu’il ouvre / tout son cœur à l’espoir ». Comme l’indique l’Ave Maria (« Priez pour nous »), elle sera l’avocate de l’humanité, des « pau­vres pécheurs » auprès de Dieu.

Marie invoque à nou­veau Joseph dans cet opus, amour et recon­nais­sance mêlés. Elle en par­le au passé, con­forme en ceci aux Évangiles qui ne men­tion­nent la présence de Joseph ni au moment de la mort de Jésus ni après. « Joseph, Joseph… je t’ai aimé / avec un sen­ti­ment très doux. / Je te rejoindrai bien­tôt […] Dieu t’a mis à mes côtés […] Tu as cru / tu n’as jamais douté… […] Sa main a réal­isé / le mys­tère par ton amour ».

Le « mys­tère », c’est évidem­ment celui de la fécon­da­tion de Marie par l’ange, que Joseph a accep­tée. Il n’a « jamais douté » mais non sans douleur, comme le mon­trait La Nuit obscure de Marie. Ce pre­mier ouvrage et La Nuit lumineuse de Marie venue après rap­pel­lent avec les mots du poète la des­tinée unique de l’humble épouse d’un char­p­en­tier appelée à devenir la mère d’un homme révéré comme Dieu. Pré­cieuse lec­ture pour des lecteurs  de tra­di­tion chré­ti­enne ou non. 

 

 

 

De la poésie à la lit­téra­ture d’au­jour­d’hui : Giu­liano Ladolfi — Le jour­nal­iste lit­téraire et techno­phobe Lui­gi Fer­raiuo­lo, pour l’émis­sion « La Com­pa­nia del Libro » (www.lacompagniadellibro.tv2000.it) de Tv2000, présente la nou­velle mai­son d’édi­tion Giu­liano Ladolfi et ses fon­da­teurs, Giu­liano Ladolfi et Giulio Gre­co. 2012.

Notes

(1) C’est pourquoi, bien qu’également traduit en roumain par S. Elvire­anu (Tropiques suivi de Mis­erere / Trop­ice urmat deMis­erere, 2020), étant nous-même poète bien peu lyrique et adepte du vers métré et rimé ou du vers libéré (le vers « blanc ») plutôt que du vers libre, nous nous exclu­ons de cette école.

(2) Tra­duc­tions croisées : Sonia Elvire­anu et Giu­liano Ladolfi, Recours au poème n° 222, sep­tem­bre-octo­bre 2023 — https://www.recoursaupoeme.fr/traductions-croisees-sonia-elvireanu-et-giuliano-ladolfi/

Présentation de l’auteur

Giuliano Ladolfi

Giu­liano Ladolfi (1949), est un poète ital­ien diplômé en lit­téra­ture à l’U­ni­ver­sité catholique de Milan avec une thèse sur la péd­a­gogie. Il a tra­vail­lé comme chef d’étab­lisse­ment. Il a pub­lié quelques recueils de poésie et des essais et a fondé la revue de poésie, de cri­tique et de lit­téra­ture “Ate­lier”, où il con­sid­ère de manière par­ti­c­ulière l’esthé­tique et la poésie du XXe siè­cle. Il est égale­ment édi­teur, organ­isa­teur et ora­teur de nom­breuses con­férences littéraires.

Poèmes choi­sis

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Giuliano Ladolfi, Au milieu du gué

Comme je ne pra­tique pas la langue de Dante, j’ai véri­fié dans un dic­tio­n­naire le sens attribué en français au mot ital­ien : attes­ta­to, qui donne son nom au recueil de Giu­liano Ladolfi. […]

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Michel Herland

Michel Her­land est pro­fesseur des uni­ver­sités. En dehors de ses ouvrages et arti­cles pro­fes­sion­nels en sci­ences économiques, il est l’auteur d’un essai, Let­tres sur la jus­tice sociale à un ami de l’humanité (2006), de deux romans, L’Esclave (2014) et La Mutine (2018), de trois recueils de poésies, Haïkus-Mar­tinique (2018) et Tropiques suivi de Mis­erere (2020, éd. bilingue français-roumain), L’Homme qui voulait pein­dre des fresques (Ander­sen, 2023), de nou­velles, d’un mono­logue, Le Dépar­leur, qu’il inter­prète lui-même au théâtre et de nom­breuses pub­li­ca­tions en revues.
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