Traduit du polonais par Michał Grabowski avec la collaboration précieuse de Sacha Cichanowski
En poésie, Yuri Zavadski (Юрій Завадський, Jurij Zawadski), né en 1981 à Ternopil en Ukraine, débute à l’âge de dix-huit ans avec le recueil Імовірність (fr. Probabilité), publié en 1999. Depuis, cet artiste aux multiples facettes a multiplié les pratiques et les rôles, endossant également ceux de journaliste, musicien, traducteur, éditeur et chercheur en littérature. Dans ce dernier domaine, il s’intéresse notamment aux rapports entre expression littéraire et informatique, à la sonorité des langues, ainsi qu’au dialogue culturel entre la Pologne et l’Ukraine. Linguiste, il a enseigné la langue polonaise à l’université de Ternopil. Ses nombreux contacts avec le milieu poétique international l’ont conduit à fonder Krok, agence de traduction, de représentation des poètes internationaux en Ukraine et maison d’édition.
En tant que musicien, il collabore avec de nombreux groupes de musique expérimentale et industrielle, poursuivant un travail où la poésie se mêle à la recherche sonore. L’édition de partitions pour poèmes, ainsi que le développement de pratiques de poésie phonétique (sound poetry en anglais, Lautgedicht en allemand), lui ont valu dans son pays natal la réputation de poète radical. Le recueil ea, représentatif de cette exploration phonétique, a d’abord été publié sous forme de CD avant d’être mis en ligne sur le site de l’artiste. Parmi ses autres expérimentations poétiques, il convient de mentionner Ротврот, réalisé en collaboration avec le poète ukrainien basé à Barcelone Andriy Antonovsky.
Il s’agit d’un livre d’art tiré à six exemplaires seulement, chacun pesant vingt kilos, conçu en fer par Vasyl et Mykhailo Hudyma. Le recueil Вільна людина не народилася (fr. L’homme libre n’est pas né) a d’abord paru en traduction dans plusieurs pays avant d’être publié dans sa version originale ukrainienne en 2022, en faisant de cette publication un geste réflexif sur la circulation de la poésie en traduction et en réseau.
En 2023, Zavadski publie son premier recueil écrit directement en polonais, Już nie boli (fr. Plus aucune douleur). Suivra Jak poczuć się samotnym w zatłoczonym pociągu (fr. Comment se sentir seul dans un train bondé), pour lequel il sera sélectionné, en juin 2026, pour le prix littéraire polonais Nike. Le passage au polonais ne doit cependant pas être interprété comme un choix politique, mais plutôt comme une étape logique de sa recherche artistique. Chez Zavadski, les langues ne sont pas envisagées comme des appartenances nationales, mais comme une matière unique et plastique, susceptible d’être explorée pour ses qualités sonores et expressives.
Intéressé par le travail de la langue dans le poème et par sa dimension sonore, Zavadski passe ainsi de l’expérimentation en ukrainien — langue acquise principalement à l’oral, comme toute langue maternelle — à la poésie phonétique dite universelle, puis à l’exploration du polonais, langue apprise principalement à l’écrit, afin d’en éprouver les potentialités sonores dans un autre régime linguistique.
La poésie polonaise de Zavadski (ou Zawadski, selon les transcriptions figurant sur les couvertures de ses recueils) témoigne d’un goût prononcé pour la redécouverte des mots les plus simples du langage, souvent invisibilisés, leur donnant une lecture nouvelle, souvent inaccessible aux seuls locuteurs natifs. Si la poésie ukrainienne contemporaine est souvent lue à travers le prisme de la guerre, inscrite dans une réalité marquée depuis 2014 par l’annexion de la Crimée par la Russie et l’invasion de l’est de l’Ukraine, les échos présents dans Plus aucune douleur — composé en 2021 et publié en 2023 — restent en arrière-plan et échappent à une lecture exclusivement thématique. Dans ce contexte, l’ambition du poète dépasse le seul cadre biographique pour s’orienter vers une perception élargie de l’expérience humaine, quelle que soit la situation dans laquelle elle se déploie. Dans le poème Régimes, par exemple, cette dimension apparaît de manière particulièrement forte.
C’est sans doute pour cette raison que Zavadski accorde une attention extrême au détail : le trajet d’une fourmi dans un parc municipal, un voyage en train, des poubelles brûlant sous un soleil écrasant, un gâteau aux pommes. Sa poésie est également profondément sensorielle, ouvrant le lecteur à des expériences partagées : entendre le silence du père, retrouver des objets inutiles dans une poche, sentir la fraîcheur de l’eau puisée dans un seau. Grâce à un usage très maîtrisé des images ciselées, le poète dépasse les frontières de la langue étrangère qu’il explore, la transformant, l’adaptant et, in fine, l’adoptant. Ce geste apparaît notamment dans le poème La poche, où l’on peut lire : « Les frontières attendent / qu’on les franchisse, / les rues attendent / qu’on les traverse sans précipitation ».
YURI ZAVADSKY | LITTÉRATURE | 6e Festival artistique « Ї ». « Le festival artistique « Ї » est un événement de trois jours qui, depuis six ans, rassemble des écrivains, musiciens, artistes et réalisateurs ukrainiens et étrangers de renom dans le but de promouvoir et de développer la culture artistique ukrainienne.
Enfin, un autre trait distinctif de cette poésie pourrait être qualifié de mantrique ou incantatoire, particulièrement visible dans Les rongeurs, qui pourrait faire écho à certaines traditions de la poésie ukrainienne contemporaine.
Zavadski apparaît ainsi moins comme un poète appartenant à une langue ou à une autre que comme un poète travaillant directement la langue comme matière. Échappant aux catégorisations nationales et linguistiques, il propose une poésie qui se rapproche de la musique et des arts visuels, où chaque idiome devient un espace d’expérimentation, de déplacement et de transformation. Ce n’est donc pas le passage d’une langue à une autre qui définit son parcours, mais la continuité d’une même recherche poétique, poursuivie à travers plusieurs systèmes linguistiques.
∗∗∗
Nie ma jeszcze
Teraz wie, że wszystko w porządku, że w domu ci,
którzy muszą być w domu, że w ziemi ci, którzy
muszą być w ziemi, że w powietrzu ci, którzy
muszą być w powietrzu, w wodzie, w ciszy, w
cieniu.
W ciszy i cieniu parku mrówka wychodzi z ziemi i
wspina się na but, chwilę temu wspinała się na
but, teraz biegnie po spodniach, chwilę temu
biegła po spodniach, teraz wchodzi na koszulkę, na
szyję, na ucho.
On drapie się w ucho, w szyję, swędzi skóra od
ostrych nóżek mrówki, mrówka była i nie ma jej,
minęła i znikła, i dzień był, a nie ma, było i nie ma
nieba i trawy, i parku.
Lecz wie, że teraz siedzi w parku na trawie, wie, że
w tej chwili ktoś jest w domu, ale przed chwilą
park był inny i za chwilę dom będzie inny, w
innym powietrzu, innym czasie.
Inny czas, inne powietrze w tym domu, a jednak
kogoś nie ma, przed chwilą może był, ale już nie
ma, może będzie, ale jeszcze nie ma, gdzie jest ten
ktoś, który jest, i jak ma rozumieć, to „jest”, to „będzie”?
Pas encore
Là il sait que tout est en ordre, que dans la maison sont bien ceux
qui doivent être dans la maison, dans la terre ceux
qui doivent être dans la terre, dans l’air ceux
qui doivent être dans l’air, et dans l’eau, dans le silence, dans
l’ombre.
Dans le silence et dans l’ombre du parc une fourmi sort de terre et
grimpe sur la chaussure, il y a seulement un instant elle grimpait sur
la chaussure, et maintenant elle court sur le pantalon, il y a seulement un instant
elle courait sur le pantalon, et maintenant elle grimpe sur le t‑shirt, sur
le cou, sur l’oreille.
Lui se gratte l’oreille, le cou, sa peau le démange à cause des
petites pattes pointues de la fourmi, elle était là et n’y est plus,
elle est passée, disparue, et la journée était là et n’y est plus,
il y avait et il n’y a plus le ciel et l’herbe, et le parc.
Pourtant lui sait que là, il est assis sur l’herbe dans le parc, il sait qu’à
cet instant quelqu’un est dans la maison, qu’il y a un instant
le parc était différent, que dans un instant la maison sera différente, dans
un air différent, un temps différent.
Un temps différent, un air différent, dans cette maison, et là
quelqu’un n’y est plus, y était peut-être un instant avant, mais n’y est plus,
il y sera peut-être, mais n’y est pas encore, où est-t-il,
celui qui est, et comment doit-il comprendre « est » et « sera » ?
Kim jest
Kim jest twój ojciec, kim,
nie jesteś tym, kim może zostałbyś,
i ojciec nie jest kimś innym,
nie jest tym kimś, kim nie jest,
nie był i podobnie nie musi
zostawać na śmierdzącym dworcu,
nie musi zwalczać własnych rytuałów ucieczek,
życie prowadzi niby sam, niby tu i teraz,
mówi mi: nie bądź tym, bądź taki czy inny,
nie bądź kimś innym,
innymi nie zostaniemy, ani ty, ani ja,
jednak w tej pętli śmierdzących pociągów
wisi ciało, które może zostało tym ojcem,
który nie został innym, a może został, nie wiem,
był ojcem i chyba nim pozostaje,
dopóki pamięta się, że nie mógł kimś innym
być ani zostać, już nie boli go nic.
Qui est
Qui est ton père, qui,
tu n’es pas celui que tu aurais pu devenir,
et le père n’est pas quelqu’un d’autre,
être quelqu’un, il ne l’est pas,
ne l’a pas été mais il n’a pas
à rester dans une gare puante,
n’a pas à combattre ses propres rituels de fuite,
il mène en apparence comme une vie à soi, comme un ici et maintenant,
il me dit : ne sois pas comme celui-là, mais sois ainsi ou encore différent,
ne sois pas quelqu’un d’autre,
nous ne les serons pas, ces autres, ni toi, ni moi,
mais dans cette boucle des trains puants
un corps pend, un corps qui est peut-être devenu ce père-là
qui n’ est pas devenu un autre, ou peut-être que si, je ne sais pas,
il était père et, j’imagine, le restera
tant qu’on se souvient qu’il n’aurait pu être quelqu’un d’autre,
ni être ni devenir, ni à présent ne plus ressentir aucune douleur.
Jadłospisy
Zwykłe dania codziennie, a co.
Ludzkie jelita wywalone do misy,
wymieszane z gęstą krwią,
ziemią i wyschłą trawą,
z trawą i ziemią, i krwią.
Moje pokolenie, czy potrafi przyzwyczaić się
do takich jadłospisów,
do koktajlu z mózgu i odłamków czaszki,
do nóg oderwanych,
do nóg, do mózgu, do jelit.
Jestem mięsem, krzyczy ten,
kto sam miałby zostać rzeźnikiem,
mięsem, jestem mięsem, mięsem.
Régimes
Des plats ordinaires quotidiens, hein !
Des intestins humains balancés dans un bol,
mélangés avec du sang épais,
de la terre et de l’herbe brûlée,
avec de l’herbe, de la terre et du sang.
Ma génération, saurait-elle s’habituer
à de tels régimes alimentaires,
aux cocktails de cerveau et d’éclats de crâne,
aux jambes arrachées,
jambes, cerveau, intestins.
Je suis viande, crie celui
qui lui-même est censé devenir boucher,
viande, je suis viande, viande.
To gryzonie
Weź wróć na tę uliczkę.
Weź wróć na tę uliczkę, gdzie psy to wilki.
Weź wróć na tę uliczkę, gdzie psy to wilki, gdzie muzyka to tętno.
Weź wróć na tę uliczkę, gdzie psy to wilki, gdzie muzyka to tętno, gdzie woda to powietrze.
Weź wróć na tę uliczkę, gdzie psy to wilki, gdzie muzyka to tętno, gdzie woda to powietrze, gdzie ludzie to gryzonie.
Weź wróć na tę uliczkę, gdzie psy to wilki, gdzie muzyka to tętno, gdzie woda to powietrze, gdzie ludzie to gryzonie, wygryzają dziury.
Weź wróć na tę uliczkę, gdzie psy to wilki, gdzie muzyka to tętno, gdzie woda to powietrze, gdzie ludzie to gryzonie, wygryzają dziury w drzwiach.
Weź wróć na tę uliczkę, gdzie psy to wilki, gdzie muzyka to tętno, gdzie woda to powietrze, gdzie ludzie to gryzonie, wygryzają dziury w drzwiach, żeby nie wyjść.
Weź wróć na tę uliczkę, gdzie psy to wilki, gdzie muzyka to tętno, gdzie woda to powietrze, gdzie ludzie to gryzonie, wygryzają dziury w drzwiach, żeby nie wyjść, a wrócić.
Les rongeurs
Allez, retourne dans cette petite rue.
Allez, retourne dans cette petite rue, où les chiens sont des loups.
Allez, retourne dans cette rue, où les chiens sont des loups, où la musique est le pouls.
Allez, retourne dans cette rue, où les chiens sont des loups, où la musique est le pouls, où l’eau est de l’air.
Allez, retourne dans cette rue, où les chiens sont des loups, où la musique est le pouls, où l’eau est de l’air, où les humains sont des rongeurs.
Allez, retourne dans cette rue, où les chiens sont des loups, où la musique est le pouls, où l’eau est de l’air, où les humains sont des rongeurs, qui mordent des trous.
Allez, retourne dans cette rue, où les chiens sont des loups, où la musique est le pouls, où l’eau est de l’air, où les humains sont des rongeurs, qui mordent des trous dans les portes.
Allez, retourne dans cette rue, où les chiens sont des loups, où la musique est le pouls, où l’eau est de l’air, où les humains sont des rongeurs, qui mordent des trous dans les portes, non pas pour sortir.
Allez, retourne dans cette rue, où les chiens sont des loups, où la musique est le pouls, où l’eau est de l’air, où les humains sont des rongeurs, qui mordent des trous dans les portes, non pas pour sortir mais pour retourner.
Z kieszeni
Tak człowiek staje się niewolnikiem,
kiedy czeka.
Kiedy czeka, kiedy
ma nadzieję, kiedy
widzi horyzont, który
może nie jest horyzontem.
Pytam siebie,
czy wyjmę kiedyś z
kieszeni te śmieci, tę nadzieję
i czy wyrzucę do nagrzanego
przez miejskie słońce śmietnika.
Granice czekają,
aż się je przekroczy,
ulice czekają, aż się
przez nie przejdzie bez pośpiechu,
z szarlotką w papierowym
pakunku, z pieskiem
o ślepym oku.
La poche
Ainsi l’homme devient esclave,
quand il attend.
Quand il attend, quand
il a de l’espoir, quand
il voit l’horizon qui
peut-être n’est pas un horizon.
Je me demande
si un jour je viderai
cette poche de tous ces déchets, de cet espoir
et si je les jetterai dans une poubelle
chauffée par un soleil urbain.
Les frontières attendent
qu’on les franchisse,
les rues attendent
qu’on les traverse sans précipitation
avec un gâteau aux pommes dans un
emballage en papier, avec un chien
aveugle d’un œil.
Zimne i mokre ręce
Czerpie rękami zimną wodę z wiadra obok starej
studni, lewą ręką, prawą ręką, dwiema rękami, ale
zatrzymuje się, nie docierając do twarzy, boi się
dotknąć gorącej twarzy i zimna woda wycieka z
zimnych rąk na trawę.
Lewą ręką zdejmuje z wiadra mokrą pajęczynę, a
pajęczyna zwija się w szary sznurek, prawie nić,
malutki liść, który przykleił się do niej, odpada i
gubi się w wygniecionej trawie, próbuje zrzucić
pajęczynę, ale ona klei się do palców.
Nabiera prawą ręką wodę i zmywa z lewej ręki
pajęczynę, ale ona rozpada się na drobne kawałki i
jednak zostaje na ręce, raz za razem nabiera
wodę prawą ręką i myje lewą, póki resztki
pajęczyny nie spłyną z wodą w trawę.
Nabiera wreszcie dwiema zimnymi rękami
wodę i chlapie w twarz, ale woda jest niezwykle
chłodna, niezwykle zimna i przecieka pomiędzy
palcami i nie dość jej, żeby zmoczyć i wychłodzić
gorącą twarz.
Wody w wiadrze już mało, palcami więc dotyka dna i
ścianek wiadra, i czuje, że już ma pobrudzone te
zimne i mokre ręce, i twarz ma wciąż gorącą, i
wody już prawie nie ma.
Mains froides et trempées
Avec ses mains, il puise de l’eau froide dans un seau à côté d’un vieux
puits, avec sa main gauche, sa main droite, avec ses deux mains, mais
il s’arrête, n’atteint pas son visage, il craint
de toucher son visage brûlant, et l’eau froide s’écoule
de ses mains froides sur l’herbe.
Avec sa main gauche il ôte du seau une toile d’araignée trempée,
la toile se réduit à une ficelle, presque un fil,
une petite feuille qui s’y était collée, se détache et
se perd dans l’herbe aplatie, il tente de se débarrasser
de la toile d’araignée mais elle colle à ses doigts.
Il prend de l’eau avec sa main droite pour laver sa main gauche
mais la toile se décompose en lambeaux et
s’accroche toujours sur sa main, encore et encore, il prend
de l’eau avec sa main droite pour laver la gauche, jusqu’à ce que les restes
de la toile partent avec l’eau dans l’herbe.
Il prend enfin de l’eau avec ses deux mains froides
et s’asperge le visage, mais l’eau est incroyablement
fraîche, incroyablement froide et s’écoule entre
ses doigts, il n’y en a pas assez pour tremper et rafraîchir
son visage brûlant.
Peu d’eau dans le seau à présent, avec ses doigts il touche le fond et
les parois du seau, et sent déjà que ses mains froides et trempées
sont à nouveau sales, que son visage est toujours brûlant, et que
de l’eau il n’y a presque plus.
Jurij Zawadski, Już nie boli (Plus aucune douleur), éditions Ha!art, Cracovie 2023.

Présentation de l’auteur
- Youri Zavadski : Plus aucune douleur - 6 septembre 2026
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