Le titre de l’ultime recueil, balcon sur l’ailleurs, de Marc Alyn nous invite à monter avec lui dans une pièce-expansion de son logement pour regarder ailleurs. Depuis cet endroit familier il veut nous montrer l’ailleurs, un endroit que nous ne voyons pas, n’entendons pas. Mais qui existe.
Nul besoin de monter très haut, au contraire, il faut rester près du sol. Il faut surtout l’accompagner dans cet endroit calme pour pouvoir l’écouter et lire ses vers. En quatre parties et quatre-vingt-trois pages, accompagné des dessins de Jean-Marc Brunet, il nous ouvre les portes d’un ailleurs qui est toujours là, hors de l’espace et en dehors du temps.
Dans la césure émerveillée. Le titre du premier chapitre dit ce dont Marc Alyn va nous parler et nous montrer. Dans ce véritable autoportrait, dans cette présentation de sa poésie et de la façon dont il l’a découverte et écrite, il part de la césure, du rythme de la phrase ou du vers pour introduire d’emblée la primauté du temps. Il va nous emmener dans un moment où le temps fait une pause. Pour nous guider et ne pas nous perdre Le fil d’Ariane (P.11) est déjà là. Le Minotaure fera des apparitions dans les pages suivantes. Le temps s’écoule, le poète se souvient d’avoir été enfant puis adolescent. Le passé doit être compris, intégré et il doit faire face à l’avenir. « tu dénoues l’écheveau bariolé du passé/et parfois tu fais pivoter sur ses gonds/une porte d’eau prophétique ». (P.12) Ouvrir des portes, tout le recueil nous le propose. La césure est émerveillée, elle se tait devant quelque chose de magnifique. Mais il sera difficile de dire ce dont il s’agit. Peut-être de l’enfance, du simple fait d’exister ou de découvrir la vie avec ses errements. La césure, c’est une rupture dans le temps « Soudain se creusait à l’intérieur du temps/une échancrure de pure absence » (P.19). C’est dans cette échancrure que le poète « veilleur de nuit, statue jetée au fil du flot des Danaïdes » (P.19) se situe.

Marc Alyn, Balcon sur l’ailleurs, Al Manar, 2025, avec des dessins de Jean-Marc Brunet, 80 p., 21€.
Et nous avec lui, tandis que le temps s’écoule dans la césure émerveillée. Les images sont, elles, secondaires. Si L’ange au sourire de la Cathédrale de Reims apparaît sur le parvis de la ruche des sacres (P.14) et si le scribe accroupi (P.15) image bien connue, remettent l’écriture au centre du poème, l’essentiel est dans le temps, dans la mémoire. L’image est là pour être explorée « Ta lampe de mineur au front/tu descends les parois à facette de l’Image/voyant/voyeur/ » (P.18) et comprise « tu entretiens une correspondance secrète /avec les porteurs de feu/de l’autre rive » (P18). Rimbaud et tous les poètes ne sont pas loin.
Balcon sur l’ailleurs, titre du deuxième chapitre, reprend le titre du recueil. C’est dire son importance. Le premier vers introduit la mort. « En ce temps-là la mort avait mon âge/je jouais avec » (P.29) La mort fait partie du temps, Marc Alyn cherche à comprendre le temps sans pour autant le maîtriser. Pour lui, le temps est une énigme « Quelle heure est-il à la clepsydre de la mort / lorsque fulgure la rose de midi/dans la fissure du ciel ? » (P.31) et un obstacle à la découverte de l’ailleurs « Le Temps-tour de Babel/aux marches érodées/m’interdisait/ l’accès/aux balcons surplombant l’Ailleurs » (P.33). Parfaitement conscient de l’importance, des limites et des questions que le temps pose, le poète continue son chemin. Ce qui revient à dire qu’il explore la vie. « Je traverse des ponts/des passerelles /qui m’effacent/m’annulent/et j’atteins des architectures de bruine/où se tissent les résilles de l’énigme. » (P.31) Tout au long de ce chapitre, il va montrer sa démarche d’homme et de poète. Très proche de nous, il cherche l’Ailleurs sans jamais l’expliquer. La fissure du ciel et l’énigme introduisent l’idée de Dieu. Il nous confie avoir été ange et mouette (P.36) dans l’enfance, avoir été « la mémoire déchirée/de pages millénaires » (P.36) et nous dit «et j’avançais dans l’aurore/en secret/avec solennité/comme on prie » (P.37). Pour lui, la poésie a quelque chose de sacré. Elle s’approche de Dieu même si son existence reste une énigme. Ce qui rassemble les deux énigmes, celle du temps et celle de Dieu est, pour Marc Alyn, la Nuit. Ecrite avec une majuscule pour souligner son importance, elle est le moment qui permet d’explorer les mots et leurs sens et d’écrire le poème. Le temps, lui, est, pendant la Nuit, presque à l’arrêt :
Ma mère la Nuit
m’ouvre la marche, m’éclaire
sous les portiques de l’Indicible
tandis que la durée s’entasse
s’épaissit
‑manoir de cendres
que ravive le point du jour. (P.35)
Confins. Bifurcations. Passages. Avec le titre de ce troisième chapitre, Marc Alyn nous dit que les espaces ouverts seront au centre de ses poèmes : Mon lieu ? L’écart/la fulgurance (P.47) Il parle à partir d’un petit espace béant tandis que le temps est résumé dans un moment très bref, un éclair. Il décrit tous les personnages qui l’interrogent et qui constituent son point de départ : les illuminés qui connaissent la pente magicienne livrant accès à l’Origine puis les errants qui pérégrinent immobiles/ ayant bu aux fontaine inusables / de l’enfance et enfin les rêveurs de fond qui s’insinueront à travers la lézarde du Réel (P.48). Ecart ou lézarde, rien n’est jamais clos. L’image lui permet d’entrouvrir une porte vers l’ailleurs j’essaie la clef passe-partout de l’image/dans les serrures grippées de l’Imaginaire/et parfois la porte cède (P.53) L’image est ce qui donne accès à l’ailleurs mais ce n’est pas elle qui est l’essentiel. Le poète doit être au cœur des énigmes, il doit chercher dans sa propre mémoire, il doit chercher à ouvrir les portes, cerné par la Nuit talismanique. Par cette évocation de René Char, Marc Alyn rend hommage à un grand aîné dont il est proche. Observateur des hommes, des paysages, des animaux, c’est dans la vie, dans ses énigmes et limites, que le poète, prince dépossédé/ en quête de son nom/ de son ombre (P.54) va explorer la ou les villes durant la nuit : j’étais l’inspiré nocturne / l’aspiré du petit jour /la pointe ardente / ciblant l’Illimité (P.61). Sans oublier le temps qui reste au centre de tout le recueil et d’où nait le poème qui devient un balcon vers l’ailleurs.
Un ciel dissimulait d’autres cieux
en errance.
Je nommais le Temple du temps
la Verberie :
lieu d’enfantement du poème (P .56)
Le titre du dernier chapitre La Nuit sur ses talons de neige fait allusion à une citation de Marc Alyn lui-même, placée en exergue du recueil : Quelles traces le temps laisse-t-il sur la neige ? Et l’esprit quand il luit ? Et dans l’espace, l’air ? La neige qui fond au soleil pour disparaître et la Nuit qui la protège sont présents au long des neuf poèmes qui concluent Balcon sur l’ailleurs. Les extrêmes, les opposés, les oxymores comme Nuit luminescente (P.72) ou illuminé d’obscur(P.60) correspondent bien aux interrogations du poète. Et à la fin, la mort arrive avec l’éternité qui lui succède.
Minotaure en exil
dans le dédale viscéral du Mythe
qu’un battement de cil ressuscite
et c’est l’éternité rompant ses digues
qui déferle. (P.72)
Balcon sur l’ailleurs est accompagné de dessins de Jean-Marc Brunet. Composés de traits de plusieurs couleurs, enchevêtrés, impossibles à dénouer, ils dialoguent avec la poésie de Marc Alyn en ouvrant sur la complexité de la vie et l’infini qui lui succède.
- Marc Alyn, Balcon sur l’ailleurs - 6 septembre 2026














