Née à Skullyville, Oklahoma, en 1910, Mary Cornelia Hartshorne était une des descendantes de deux familles influentes de la nation Choctaw : les McCurtain et les Fulsom. Il est dit que dès son plus jeune âge, elle s’intéressait à la nature, à l’histoire des Amérindiens et à la transmission des traditions ancestrales en vers. Enfant précoce, voire surdouée, c’est la lecture à l’âge de trois ans du poème « Hiawatha » de Longfellow qui éveilla sa passion pour la littérature. Elle effectua tout le cursus scolaire en seulement six ans, et elle obtint son diplôme de fin d’études secondaires à la Tulsa Central High School en 1926. Elle fréquenta ensuite l’Université d’état d’Oklahoma, puis l’Université de Tulsa, où elle était membre de la sororité Alpha Kappa, initialement plutôt fondée pour les Afro-américaines, et dont la devise est “By Culture and By Merit” (par la culture et le mérite) ; dont le credo, ou la philosophie, se résume à : la sororité Alpha Kappa Alpha a pour but de cultiver et d’encourager des normes scolaires et éthiques élevées, de promouvoir l’unité et l’amitié entre les étudiantes, d’étudier et de contribuer à atténuer les problèmes concernant les filles et les femmes afin d’améliorer leur statut social, de maintenir un intérêt progressif pour la vie universitaire et d’être au service de l’humanité entière. En 1929, à seulement 19 ans donc, elle remporta un important concours littéraire qui lui permit de se rendre à Hollywood pour rencontrer Mary Pickford et Douglas Fairbanks et découvrir le monde artistique en action.
La poésie de Mary Cornelia Hartshorne se caractérise par un lyrisme inspiré par le cycle des saisons, les métamorphoses de la nature, les petits riens qui font le quotidien mais qui contiennent des moments d’émerveillement. Elle portait une attention aux détails, cherchant parfois à peindre plus qu’à écrire. Comme tous les Indiens d’Amérique, son esprit avait été entraîné à connaître, à apprécier et à cultiver sainement la relation qui existe entre les humains et leur environnement.

Voici un poème qui illustre combien, à l’époque, il était important pour les auteurs Indiens de prouver aux lecteurs, aux blancs éduqués, qu’ils avaient, eux les « sauvages », les qualités requises et les connaissances maîtrisées des règles de la versification occidentale. C’était pour eux le seul moyen de se faire publier, de se faire accepter, de se faire reconnaître, et en conséquence, d’avoir un impact sur un auditoire assez large. La vision est romantique, conforme à ce que le mot poète représentait dans les esprits à cette époque. Pourtant la conclusion tend à nous faire penser que le poète peut endosser un rôle de guérisseur, il n’est pas qu’un éternel enfant incarnant l’espoir, il n’est pas non plus le poète maudit qui se rebelle, et c’est peut-être à ce moment que là que l’esprit des cultures amérindiennes « trahit » son autrice. Elle ne revendique pas d’identité bien déterminée, elle se présente comme poète, mais comme dans les traditions de son peuple, la parole, le chant, les rituels, tous vécus comme expérience poétiques, visent la guérison.
The poet
Sunlight was something more than that to him.
It was a halo when it formed a rim
Around some far-off mountain peak. He called
It thin-beat leaf of gold, and stood enthralled
When it lay still on some half-sheltered spot
In gilt mosaics where the trees forgot
To hide the grasses carpeting the spot.
The sky to him was not just the blue sky,
But a deep, painted bowl with clouds piled high;
And when these clouds were tinted burning red,
Or gold and bacchic purple, then he said:
“The too-full goblets of the gods had over-run,
Nor give the credit to the disappearing sun
Who flames before he leaves the world in dun.”
Between his eyes and life fate seemed to hold
A magic tissue of transparent gold,
That freed his vision from the dull, drab, hopeless part,
And kept alive a fresh, unsaddened heart.
And all unselfishly he tried to share
His gift with us who see the harsh and bare;
But we refused. We did not know nor care.
Le poète
Pour lui, la lumière du soleil était bien plus.
C’était un halo lorsqu’elle dessinait un anneau
Autour d’un sommet lointain. Il l’appelait
Fine feuille d’or, et restait fasciné
Lorsqu’elle s’immobilisait en mosaïques dorées
Sur un lieu à demi abrité, là où les arbres avaient oublié
De camoufler l’herbe tapissant le sol.
Pour lui, le ciel n’était pas seulement bleu,
c’était un bol profond, peint, où les nuages s’empilaient.
Et lorsque ceux-ci se teintaient d’un rouge flamboyant,
ou d’or et de pourpre bachique, alors il disait :
« Les coupes trop pleines des dieux ont débordé,
N’attribuez aucun mérite au soleil couchant
qui flamboie avant de quitter le monde dans le sombre. »
Entre ses yeux et sa vie, le destin semblait tenir
Un tissu magique d’or transparent,
Qui libérait sa vision de la part terne, morne et désespérée,
En maintenant vivant un cœur juvénile et sans tristesse.
En toute générosité, il a tenté de partager
Son don avec nous qui voyons la dureté et la nudité ;
Mais nous avons refusé. Nous ne savions pas, nous nous en fichions.

Dans le poème suivant, la situation des peuples indigènes d’Amérique est observée sous l’angle des philosophies de vie amérindiennes. Le peuple Choctaw, orginaire du sud-est des Etats-Unis, tout comme les peuples Cherokee, Creek et Chickasaw, ont vécu l’épisode tragique et traumatisant appelé « la piste des larmes ». Il s’agit de la déportation de ces peuples en Oklahoma (terme signifiant terre rouge, territoire Indien donc) à l’ouest du territoire américain, le but étant d’offrir aux colons blancs des terres fertiles et riches à l’est du Mississipi. Expulsés de vastes territoires qui recouvrent les états actuels du Tennessee, de la Géorgie, des Caroline du nord et du sud et de l’Alabama, les membres de ces cinq nations indiennes mourraient par centaines sur les pistes empruntées à pied, en hiver, sans rations alimentaires suffisantes, harcelés, abusés par les soldats. Décimés quand arrivés en Oklahoma, ils durent repartir de zéro, enfermés sur des réserves impropres à l’agriculture qui ne leur permettaient pas de prospérer. Ceci rappelé, il est bon de rappeler aussi l’état d’esprit américain de cette période qui mettait en avant « the manifest destiny ». Il s’agit d’une idéologie d’inspiration Calviniste qui légitime toutes les exactions commises à l’encontre des populations Indiennes et qui dit : « It is our manifest destiny to overspread the continent alloted by Providence for the free development of our yearly multiplying millions. » (« C’est notre destinée manifeste de nous déployer sur le continent confié par la Providence pour le libre développement de notre grandissante multitude. ». Cette façon d’envisager les choses plonge ses racines dans le fameux chapitre 9, verset 7, de la Genèse, un argument brandi et qui intime l’ordre suivant : « Quant à vous, soyez féconds et multipliez-vous, répandez-vous sur la Terre ». Par voie de conséquence, la destinée manifeste des États-Unis serait de repeupler le continent et d’y implanter des institutions décrétées supérieures. Les colons sont investis d’une mission à remplir, une sorte de mystique de l’expansion, avec son mythe de la frontière et tout ce que nous connaissons de la culture américaine, encore bien incrustée dans les esprits de beaucoup. Il existe une prophétie chez les Indiens des Plaines qui dit qu’au bout de la septième génération, les descendants des Indiens d’Amérique inaugureront une période de renaissance et de développement. (On a rapporté que Crazy Horse, chef de guerre et mystique du peuple Sioux Lakota Oglala avait eu cette vision : “I see a time of seven generations when all the colors of mankind will gather under the sacred Tree of Life and the whole Earth will become one circle again. — Je vois une époque, dans sept générations, où toutes les couleurs de l’humanité se rassembleront sous l’Arbre sacré de la Vie et où la Terre entière redeviendra un seul cercle.) Et c’est de cette renaissance dont parle la grand-mère qui termine son « discours » par la parole traditionnelle qui les clôt, à savoir : « j’ai dit ». De cette façon, Mary Cornelia Hartshone inscrit ce poème dans la série des discours célèbres prononcés par les leaders amérindiens, leaders qui ont pour nom Seattle, Sitting Bull, Okute, Big Thunder, Blacktooth, Black Elk, Tecumseh, Cornplant, Keokuk, Chef Joseph, Roman Nose, Big Bear, Speckled Snake, Powhatan, Red Jacket … etc. Les paroles de la grand-mère soulignent l’ignorance de ceux qu’elle appelle « sages blancs ». Le message délivré c’est que malgré la dispersion et la perte infligées aux peuples militairement écrasés, cela ne signifie pas la fin des cultures dominées et colonisées. La culture dominante semble et voudrait oublier que chaque feuille, fut-elle sèche, transmet ce qu’il faut savoir de son identité d’arbre, et dans ce contexte : de son identité tribale. Cette identité ne saurait mourir, elle trouvera toujours le moyen de se régénérer, de renaître, de se perpétuer.
Fallen Leaves
An Indian Grandmother’s Parable
Many times in my life I have heard the white sages,
Who are learned in the knowledge and lore of past ages,
Speak of my people with pity, say, “Gone is their hour
Of dominion. By the strong wind of progress their power,
Like a rose past its brief time of blooming, lies shattered;
Like the leaves of the oak tree its people are scattered.”
This is the eighty-first autumn since I can remember.
Again fall the leaves, born in April and dead by December;
Riding the whimsied breeze, zigzagging and whirling,
Coming to earth at last and slowly upcurling,
Withered and sapless and brown, into discarded fragments,
Of what once was life; dry, chattering parchments
That crackle and rustle like old women’s laughter
When the merciless wind with swift feet coming after
Will drive them before him with unsparing lashes
’Til they are crumbled and crushed into forgotten ashes;
Crumbled and crushed, and piled deep in the gulches and hollows,
Soft bed for the yet softer snow that in winter fast follows
But when in the spring the light falling
Patter of raindrops persuading, insistently calling,
Wakens to life again forces that long months have slumbered,
There will come whispering movement, and green things unnumbered
Will pierce through the mould with their yellow-green, sun-searching fingers,
Fingers—or spear-tips, grown tall, will bud at another year’s breaking,
One day when the brooks, manumitted by sunshine, are making
Music like gold in the spring of some far generation.
And up from the long-withered leaves, from the musty stagnation,
Life will climb high to the furthermost leaflets.
The bursting of catkins asunder with greed for the sunlight; the thirsting
Of twisted brown roots for earth-water; the gradual unfolding
Of brilliance and strength in the future, earth’s bosom is holding
Today in those scurrying leaves, soon to be crumpled and broken.
Let those who have ears hear my word and be still. I have spoken.
Feuilles mortes
parabole d’une grand-mère indienne
Bien des fois, j’ai entendu les sages blancs,
Versés dans la connaissance, éduqués aux traditions des âges passés,
Parler de mon peuple avec pitié, dire : « Leur heure de gloire est révolue.
Emportés par le vent violent du progrès, leur pouvoir,
Comme une rose ayant dépassé le temps de sa brève floraison, gît brisé ;
Comme les feuilles du chêne, son peuple est dispersé. »
Autant que je m’en souvienne, c’est mon quatre-vingt-unième automne,
De nouveau tombent les feuilles, nées en avril et mortes en décembre ;
Portées par une brise capricieuse, zigzaguant et tourbillonnant,
se posant enfin à terre et se recroquevillant lentement,
Flétries, sans sève et brunes, fragments de ce qui fut
Jadis la vie, mis au rebut ; Des parchemins secs et bavards
Qui bruissent et crépitent comme le rire de vieilles femmes
Quand le vent impitoyable, aux pieds lestes, les poursuivra
Les chassera de ses coups implacables
Jusqu’à ce qu’ils soient réduits en cendres oubliées ;
Réduits en cendres, engloutis dans les ravins et les creux,
Formant un lit moelleux pour la neige encore plus moelleuse qui, en hiver,
arrive rapidement après. Mais quand, au printemps, le léger
Clapotis persuasif des gouttes de pluie, appelant avec insistance,
Réveillera à nouveau les forces ayant sommeillé de longs mois,
Un mouvement suivi de murmures se produira, et d’innombrables choses vertes
Perceront la terre de leurs doigts vert-jaune, cherchant le soleil,
Des doigts – ou des pointes de lance, devenus grands, bourgeonneront à l’aube
D’une nouvelle année, un jour, quand les ruisseaux, libérés par le soleil, composeront
Une musique comme l’or en compose au printemps d’une génération lointaine.
Et des feuilles flétries depuis longtemps, de la stagnation moisie,
La vie s’élèvera jusqu’aux frondaisons les plus reculées.
Des chatons, avides de soleil, éclateront ; les racines brunes
Tortueuses assoiffées, boiront l’eau de la terre ; progressivement se déploieront
La splendeur et la force futures, le sein de la terre les abrite
Aujourd’hui sous la forme de ces feuilles agitées, bientôt froissées et brisées.
Que ceux qui ont des oreilles entendent ma parole et se taisent. J’ai dit.
Bien qu’elle ait publié ses poèmes dans des revues (dont *The American Indian) et d’autres recueils confidentiels, la carrière littéraire de Mary Cornelia Hartshorne n’a jamais atteint la notoriété que certains autres poètes de ses contemporains ont atteint. Son goût pour une vie discrète, pour le secret du privé, mais surtout la difficulté pour les femmes de cette époque d’accéder aux organes littéraires et maisons d’édition, expliquent que son nom soit quasi inconnu dans le corpus de la poésie américaine. Pourtant, ses poèmes lorsque lus, et particulièrement lus par ses pairs, ont suscité intérêt et admiration. Elle est décédée en 1980, laissant derrière elle une œuvre modeste, mais qui pénètre en profondeur et fait partager la beauté d’instants fugaces, la beauté de la nature. Et sans revendiquer violemment son appartenance à la nation Choctaw, sans faire un travail de militante, elle a su mettre en avant certaines valeurs de sa culture qui permettent d’inscrire sa présence humaine dans un univers où domination, esclavage, profit sont exclus.
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