Cécile Guivarch, Je dis mon fils

Par |2026-09-06T08:13:18+02:00 6 septembre 2026|Catégories : Cécile Guivarch, Critiques|

On le sait, Cécile Guiv­arch ne triche pas. Ne cache rien pour mieux partager, ce qui implique une écri­t­ure de pleine lumière. Elle prend la main du lecteur pour qu’il fasse avec elle le tra­jet du doute, de la peur, du boule­verse­ment. Elle nous avait déjà emmenés et faits tra­vers­er les expéri­ences dif­fi­ciles causées, entre autres choses, par la mal­adie d’Alzheimer, par l’exil, par la con­di­tion féminine.

Cette fois c’est en tant que mère que Cécile rap­porte son expéri­ence, une mère aimante, à l’écoute, respon­s­able et courageuse dont la vie se trou­ve inopiné­ment per­tur­bée par cet enfant né fille qui souf­fre de n’être pas dans le bon corpset qui annonce qu’il désire opér­er la tran­si­tion, devenir le garçon qu’il a tou­jours été. Tout un pan de réal­ité incon­nue avec ses codes, sa cul­ture, se déploie alors dans la con­science de la mère qui cul­pa­bilise de n’avoir pas com­pris à temps, pas même su, que le phénomène trans­genre exis­tait, bien que ses quelques obser­va­tions de l’enfant plus jeune lui aient mon­tré qu’il ne coïn­cidait pas avec l’image de la fille « modèle ».

Le prénom choisi est Neven, un prénom palin­dromique, sym­bole peut-être de cet aller-retour entre les gen­res, un prénom qui sig­ni­fie ciel en bre­ton ; et dans ciel n’entend-on pas le pronom ielle que les per­son­nes s’identifiant comme non-binaires utilisent et revendiquent. Page 32 le fils exprime qu’on devrait tous être her­maph­ro­dites comme des escar­gots et la mère avoue qu’en effet, ça ne devrait pas exis­ter le genre. Les Indi­ens d’Amérique du nord le savaient qui con­sid­éraient un seul genre ; le genre humain, et cinq caté­gories de per­son­nes : les femmes-femmes, les femmes-hommes, les hommes-femmes, les hommes-hommes et les ni l’un ni l’autre (qui par­fois sont tous ceux-là à la fois). De cette façon pas de pres­sion sociale, pas d’obligation à adopter un rôle, mais la pos­si­bil­ité de s’épanouir selon son degré d’affinité avec les qual­ités dites vir­iles ou féminines. 

Cécile Guiv­arch, Je dis mon fils, Abra­pal­abra 2026, 113 pages, 15 euros.

Mais dans notre société occi­den­tale encore imprégnée de valeurs patri­ar­cales et religieuses, ne pas entr­er dans la norme pose des prob­lèmes et expose à des dis­crim­i­na­tions. Neven n’y échap­pera pas, et la mère que Cécile est, souf­fre pour son enfant. Être soi-même, avoir le courage de le devenir, rester authen­tique et vrai, voilà un chal­lenge qui pèse jusqu’à décourager ou encore bris­er cer­taines per­son­nes. Con­trôler est bien insi­dieuse­ment ce que la société et les insti­tu­tions comme les admin­is­tra­tions veu­lent, qui font men­tir la devise lib­erté-égal­ité-fra­ter­nité. Con­trôler… jusqu’à l’interprétation d’une psy­cho­logue qui se trompe avec beau­coup d’aplomb ! Car il ne s’agit pas d’autoriser l’enfant à être fille mais d’accepter son iden­tité de garçon mal­gré son sexe féminin de nais­sance. Et de trans­genre à trans­sex­uel jusqu’à asex­uel, des con­cepts et des réal­ités à apprivois­er que la généra­tion des par­ents et grands-par­ents n’ont pas eu l’occasion de méditer, quand bien des jeunes adultes et ado­les­cents d’aujourd’hui  s’en empar­ent pour se libér­er des car­cans et des regards qui mis­ent tout sur l’apparence et non sur l’authenticité, la vérité des personnes.

Tout au long du livre : une forme de sobriété, pas d’effets d’écriture pour mas­quer la réal­ité vécue, quelque chose de bru­tal par­fois comme est bru­tale et cru­elle la sit­u­a­tion endurée. Quelque chose de la tragédie antique se développe avec en fil­igrane la vio­lence dev­inée des traite­ments à venir. Heureuse­ment Neven finit par ren­con­tr­er la bonne psy­cho­logue et son par­cours, bien que dif­fi­cile, sera désor­mais mieux accom­pa­g­né ! Les aveux émou­vants de Cécile Guiv­arch font mouche, ses réflex­ions justes, son ques­tion­nement, nous mon­trent que la valeur suprême reste bien la vie, son élan, son proces­sus d’évolution et de trans­for­ma­tion, il n’y aura pas de perte : fille ou garçon, cet enfant reste son enfant, ce n’est pas une fin, pas une mort, pas un deuil, mais un com­mence­ment, une nou­velle nais­sance. Pour l’autrice il s’agit d’aller à la ren­con­tre de son fils. Par des images sim­ples et la magie de l’écriture, Cécile Guiv­arch trou­ve la voie vers une unité pour que l’identité douloureuse et frag­men­tée de Neven devi­enne épanouisse­ment, flo­rai­son, promesse de vie recom­mencée, afin égale­ment de trou­ver une forme de paix en tant que maman voulant le bon­heur de son enfant par-dessus-tout… mais com­ment ne pas penser au four­voiement, le proces­sus de méta­mor­phose pou­vant poten­tielle­ment débouch­er sur une déception …

Dans cette aven­ture, avant même la pub­li­ca­tion du livre, Cécile est soutenue, accom­pa­g­née par des ami.e.s poètes, par des col­lègues, et elle fait part de ses échanges avec cer­tains d’entre eux, qu’on devine d’empathiques jusqu’à  ten­dres ; on y devine ou recon­naît Cather­ine Serre, Clara Régy, Antoine Mou­ton… Accom­pa­g­née et éclairée par la lec­ture aus­si, et notam­ment touchée par l’ouvrage de Car­ole-Anne Sub­re­bost, né Alain Sub­re­bost (con­tre-feux, mael­strÖm reEvo­lu­tion 2023)  et d’en citer un pas­sage page 48 qui  fait écho avec ce que vit Neven. Bien des larmes seront mon­tées aux yeux des lecteurs, bien des larmes auront coulé des yeux de Neven et de Cécile …

Et de notes en réflex­ions, l’autrice que reste Cécile Guiv­arch tout en étant mère, se pose une question :

Je ne sais pas si j’écris tou­jours de la poésie
Mais il s’agit de nom­mer les choses
Peut-être est-ce cela nom­mer non pas pour écrire
Mais pour dire et avancer sur ce chemin

Et si la poésie telle qu’on la définit nor­ma­tive­ment avait elle aus­si besoin de faire son com­ing-out, besoin de se rafraîchir le genre et devenir queer, besoin de revenir en par­tie aux tra­di­tions orales et aux ver­tus de la trans­mis­sion —ce qui inclut l’aspect jour­nal et la nar­ra­tion, afin de con­stituer un état du savoir et de l’expérience humaine à la dis­po­si­tion de nos curiosités, de nos sen­si­bil­ités qui ne doivent rien aux algo­rithmes et aux sta­tis­tiques… Alors oui, Cécile Guiv­arch écrit de la poésie, sa façon d’être au monde et de nous le restituer est un acte véri­ta­ble de poète.  

Pour finir, loin d’en vouloir à Neven d’avoir créé des soucis, Cécile Guiv­arch choisit de le remerci­er, car il a fait grandir les mem­bres de la famille, comme d’autres jeunes de sa généra­tion on l’espère, font et fer­ont grandir la société en son entier.

 

Présentation de l’auteur

Cécile Guivarch

Cécile Guiv­arch est fran­­co-espag­nole, née près de Rouen en 1976. Elle vit actuelle­ment à Nantes où elle ani­me le site de poésie con­tem­po­raine Terre à Ciel.

Bibliographie

Prix Yves Cos­son 2017 pour l’ensemble de l’œuvre

  • Terre à ciels, Les Car­nets du Dessert de Lune, 2006
  • Planche en bois, Con­tre-Allées, Poètes au potager, 2007
  • Te vis­ite le monde, Les Car­nets du Dessert de Lune, 2009
  • Coups portés, Publie.net, 2009
  • La petite qu’ils dis­aient, Con­tre-Allées, Col­lec­tion Lampe de poche, 2011
  • Le cri des mères, La Porte, 2012
  • Un petit peu d’herbes et des bruits d’amour, L’Arbre à paroles, 2013
  • Vous êtes mes aïeux, édi­tions Hen­ry, 2014
  • Du soleil dans les orteils, La Porte, 2013
  • Regarde comme elle est belle, Le petit flou, 2014
  • Le bruit des abeilles, La Porte, 2014 (avec Valérie Canat de Chizy)
  • Gestes print­aniers / Xestos pri­mav­erais, Amas­­tra-n-gal­lar, 2014 (tra­duc­tion Emilio Araúxo)
  • Felos au galop / Felos ao galop, Amas­­tra-n-gal­lar, 2014 (tra­duc­tion Emilio Araúxo)
  • Renée, en elle, édi­tions Hen­ry, 2015
  • S’il existe des fleurs, L’Arbre à paroles, 2015, prix des col­légiens Poesyve­lynes 2017
  • Sans Abue­lo Petite, Les Car­nets du Dessert de Lune, 2017
  • Cent au print­emps, Les cahiers du loup bleu, Les lieux dits édi­tions, 2021
  • C’est tout pour aujourd’hui, La tête à l’envers, 2021, Sélec­tion Prix fran­coph­o­ne inter­na­tion­al du Fes­ti­val de la poésie de Mon­tréal 2022
  • Tourn­er rond, Petit Va !, Cen­tre cul­turel de la poésie jeunesse Tin­queux, 2023
  • Sa mémoire m’aime, Les car­nets du dessert de lune, 2023
  • Par­tir, L’ate­lier des Noy­ers, 2023

Par­tic­i­pa­tion à des antholo­gies et recueils collectifs :

  • Avec tes yeux, édi­tions en forêt, em verlag
  • La fête de la vie n°5, édi­tions en forêt, em verlag
  • Creuser les voix, édi­tions Samiz­dat, 2012
  • Métis­sage, L’arbre à paroles, 2012
  • Momen­to nudo, L’arbre à paroles, 2013
  • DUOS – 118 jeunes poètes de langue française né.e.s à par­tir du 1970,
    Antholo­gie dirigée par Lydia PADELLEC, Bac­cha­nales, 2018
  • Sidér­er le silence – poésie en exil, dirigée par Lau­rent Gri­son, édi­tions Hen­ry, 2018
  • La Beauté — Éphéméride poé­tique pour chanter la vie, Edi­tions Bruno Doucey, 2019
  • Le Sys­tème poé­tique des élé­ments, 118 poètes, édi­tions inven­it, 2019
  • Poly­phonie pour Antoine Emaz, Hors série 2019 N 47 Revue de poésie, 2019
  • Nous, avec le poème comme seul courage – 84 poètes d’aujourd’hui, édi­tions Le Cas­tor Astral, 2020
  • Le désir en nous comme un défi au monde – 94 poètes d’aujourd’hui, édi­tions Le Cas­tor Astral, 2021
  • Quelque part, le feu, édi­tions Hen­ry, 2023

Autres lec­tures

Cécile Guivarch, Renée en elle

« Renée, mon aïeule », ce sont les pre­miers mots du réc­it boulever­sant que nous livre Cécile Guiv­arch et déjà avec ce titre Renée, en elle, toute la présence puis­sante de cette aïeule dans le corps […]

Le prix Yves Cosson 2017 : Cécile Guivarch

La ren­con­tre de Cécile Guiv­arch avec l’écriture du poète argentin Rober­to Juar­roz a été fon­da­men­tale, ce fut pour elle la décou­verte de la poésie con­tem­po­raine facil­itée ensuite grâce à des sites comme celui […]

Cécile Guivarch, Sans abuelo Petite

Cécile Guiv­arch dans nom­bre de ses recueils creuse la ques­tion de la lignée, des trans­mis­sions d’une généra­tion à la suiv­ante. Com­ment existe-t-on dans ce mou­ve­ment ? Com­ment à par­tir des absences ‚des silences,  des […]

Cécile Guivarch, Cent ans au printemps

Se sou­venir nous met au monde Pour Cécile Guiv­arch Com­ment garder ceux qui par­tent à jamais, si ce n’est en voy­ageant encore avec eux, les invis­i­bles, dans « la bar­que » des […]

Cécile Guivarch, Cent ans au printemps

C’est presque rien. Pen­dant trente pages, avancer la main dans la main de Dédé Guiv­arch, ou plutôt : Grand-père marche vers moi me cueil­lir dans le verg­er C’est son souvenir […]

Cécile Guivarch, Sa mémoire m’aime

Le livre, de totale empathie, eût pu s’intituler « Le livre de ma mère » car ici respire l’hommage d’une fille à sa mère, dont l’attachement pré­cieux a subi, en fin de par­cours, le travail […]

Rencontre avec Cécile Guivarch : De la terre au ciel

Cécile Guiv­arch est poète, et créa­trice d’une revue de poésie incon­tourn­able, qu’elle dif­fuse généreuse­ment, et où elle crée le lieu d’u. tra­vail pluriel, et de pub­li­ca­tions ouvertes à de mul­ti­ples voix, Terre à […]

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Béatrice Machet

Vit entre le sud de la France et les Etats Unis. Auteure de dix recueils de poésie en français et deux en Anglais, tra­duc­trice des auteurs Indi­ens d’Amérique du nord. Per­forme, donne des réc­i­tals poé­tiques en col­lab­o­ra­tion avec des danseurs, com­pos­i­teurs et musi­ciens. Pub­liée entre autres chez l’Amourier (Muer), VOIX (DER de DRE), pour les ouvrages bilingues ASM Press (For Uni­ty, 2015) Pour les tra­duc­tions : L’Attente(cartographie Chero­kee), ASM Press (Trick­ster Clan, antholo­gie, 24 poètes Indi­ens)… Elle est mem­bre du col­lec­tif de poètes sonores et per­for­mat­ifs Ecrits — Stu­dio. Par ailleurs elle réalise et ani­me chaque deux­ième mer­cre­di du mois à par­tir de 19h une émis­sion de 55 min­utes con­sacrée à la poésie con­tem­po­raine sur les ondes de radio Ago­ra à Grasse. En 2019, elle pub­lie Tirage(s) de Tête(s) aux édi­tions Les lieux dits, Plough­ing a Self of One’s Own, paru en 2021 aux édi­tions Danc­ing Girl Press, (Chica­go), et TOURNER, petit pré­cis de rota­tion paru chez Tar­mac en octo­bre 2022, RAFALES chez Lan­sk­ine en 2024, SIGNÉ NO-ONE, celle du non, 2025.  
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