Un titre qui intrigue, improb­a­ble, dirait-on dans cette œuvre axée sur un absolu de l’amour. Un non comme point de départ pour­tant, comme défi à relever, inces­sam­ment, car un con­stat de ce que par­le et crie si sou­vent la cul­ture con­tem­po­raine ? Et qui con­clu­rait qu’‘il faut sou­vent beau­coup de non pour affer­mir un oui’ (83). Et ceci, comme partout dans ce petit recueil de ‘pen­sées-poèmes’ (10), instinc­tif, impul­sif, sans rien de struc­turé, de con­ceptuel, sans argu­ment préparatoire. 

Des frag­ments, ain­si, sur­gis­sant du cœur, de l’intuition et du pressen­ti­ment du moment, des entrailles, presque. L’émotion l’emportant sur le philosophique, et accueil­lant une espèce de con­nais­sance immé­di­ate, vis­cérale, sans rien d’un savoir. Ce qui donne partout des élans nés d’une audace, d’un sen­ti­ment de respon­s­abil­ité, d‘un devoir’, dirait sans doute Jean-Paul Michel, d’oser, rêver, agir, s’ouvrir au mys­tère de ce qui est, à ses dons, ses émer­veil­lantes générosités dont font par­tie doutes et choix et déter­mi­na­tions, cette energeia du poïein, au sens fort du terme, avec ses intariss­ables pos­si­bles. Le oui exige, pressé, désireux, avide, depuis le seuil même d’un aveu­gle­ment, que l’on aille dans le sens d’un au-delà de notre igno­rance (20), nos cynismes nihilistes, que l’on prenne sur soi, qu’on vive ‘la scan­sion brûlante du souf­fle de qui court vers ce qu’il aime et ne con­naît pas !’ (21). Les impérat­ifs abon­dent, comme les encour­age­ments en ‑ons, à la fois ‘sanc­ti­fi­ca­tion’ de ‘l’intense’ et rap­pel à l’ordre de ‘l’amour, la poésie’, ces beaux ‘désor­dres’. De ‘la joie atroce’, même, lit-on (22), Siméon écrivant tou­jours au bord du précipice, con­nais­sant le risque et les fruits de son curieux et essen­tiel ‘con­trat’ signé avec la vie (24) et qui implique l’entretissement de ‘cette chose légère qui vole en nous’ et de l’étreinte de tout le mor­tel, fatal, incon­tourn­able (26–7). Le faire poïé­tique – cette action-par­mi et ‑avec le tout du monde – refuse de ‘céder’ à ce qui dimin­ue sa fer­veur (31), choi­sis­sant d’‘aim[er], étrein[dre], chant]er]’ le mys­tère, ‘banal’ (36) ou exubérant, cet ‘infi­ni’ (28) qui héberge la total­ité dans son inef­fa­ble mix­ité, ‘l’indécent’ et ‘l’indispensable [force ascen­dante invis­i­ble]’ (40–41) une insé­para­ble présence à vivre, trem­blant ou sans trem­bler, comme un don incomparable.

Jean-Pierre Siméon. Un non pour un oui. Gal­li­mard, 2026. 104 pages. 12 euros.

D’une page à l’autre l’énergie de ce livre ne cesse d’élever, de pouss­er à assumer ‘la tâche de faire de nos pau­vres mains une lampe-tem­pête pour éclair­er le seuil’ (43). Le seuil de ce qui est don­né où cul­tiv­er ce qui peut paraître un ‘con­tre-sens’ : ‘le chant d’oiseau [à titre d’exemple] qui déchire la nuit’ (45). L’être-là d’un tel chant, et les pro­fondeurs à la fois inhérentes et au-delà du ratio­nal­is­able. Et ain­si un poïein qui génère une ‘oxygén[ation] de ce qu’il nous reste d’âme’ (49), y puisant le sang, la liq­uid­ité d’une ‘beauté’ (50). Celle-ci fon­da­trice, à jamais refon­da­trice, ubiq­ui­taire. Si l’on veut qu’il en soit ain­si. Si l’on n’oublie pas ‘ce pacte frag­ile entre notre vie, écrit Siméon, et le dehors qui l’accueillait [à notre nais­sance]’ (85) – cette con­di­tion de notre con­di­tion, si je peux dire, l’assentiment à cet enchevêtrement des­ti­nal, cette par­tic­i­pa­tion au sein de la totalité.

Mal­gré l’affirmation que les poètes ne sont ‘ni maîtres ni servi­teurs’ de quoi que ce soit (93), le oui de ce beau livre per­siste à s’avérer un acte et un lieu ‘pour la vie’, comme dis­ait Der­ri­da de l’œuvre de son ‘in-sis­ter’ Cixous. Voici donc, certes, une poésie sans pré­ten­tion, mais, parce que sen­tie comme offerte, quelque part con­sciente de son ori­en­ta­tion et de ce que celle-ci représente, refu­sant toute neu­tral­ité et tout sen­ti­ment de non-sens. Une ‘con­science mon­tante’, écrit Jean-Pierre Siméon (64) pour définir la poésie, com­prenant que frôler même ce que l’on peut nom­mer un peu, un min­i­mum, de ce qui est, c’est quelque part accéder à une innom­ma­ble immen­sité, tout peu du tout fatale­ment un des noms de celle-ci. ‘Sor­tir, sor­tir, sor­tir’, urge le poème de Siméon (86), accé­dant ain­si à ce qui en nous excède les signes de la soli­tude, de l’aliénation. Autrement dit, ‘le défi est de penser out­re’ (81). Per­sis­tant, ‘résis­tant’, comme dirait aus­si Nan­cy. Et résis­tant pré­cisé­ment à ces mille et un non qui pro­lifèrent peut-être de plus en plus ces jours-ci. Aimer reste le geste/la geste qui hon­ore cet instinct de résis­tance et d’affirmation. Dans la belle Let­tre à la femme aimée au sujet de la mort que Jean-Pierre Siméon a pub­liée en 2005, il en affirme l’urgence : ‘aime aime encore / sur le tran­chant des jours’, et ceci dans ‘la fièvre et le repos’, la pas­sion avec toutes ses exi­gences et risques, comme dans ses moments de sérénité, de joie pos­si­ble au cœur même du ‘déraisonnable’ (91), comme on lit dans Un non pour un oui, ‘sur le fil des mots au-dessus du vide’ (90), ‘avec le chant des morts dans l’oreille, avec la nuit tombée et relevée, face au vis­age inespéré de l’amour’ 94). Vis­age inespéré, car sans garantie, d’une vraie et haute présence au monde tel qu’offert, mais vis­age à jamais et improb­a­ble­ment sur­gis­sant, si on s’y aban­donne, choc et gloire de notre pro­pre étance au sein de l’immesurable.

Présentation de l’auteur

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Michael Bishop

Né à Lon­dres, il passe son enfance à Man­ches­ter où il pré­pare une licence d’honneur à l’Université de Man­ches­ter avec un séjour à l’Université de Mont­pel­li­er. Démé­nage au Cana­da, fait une Maîtrise à l’université du Man­i­to­ba avec une thèse sur la psy­cholo­gie du comique chez Sten­dal. Après une année passée à New­cas­tle-on- Tyne, retour au Cana­da, devient lec­tur­er en lit­téra­ture mod­erne et con­tem­po­raine à Dal­housie Uni­ver­si­ty tout en pré­parant une thèse de doc­tor­at (‘L’univers imag­i­naire de Pierre Reverdy’, dir. Roger Car­di­nal, lect. ext. Mal­colm Bowie) de l’Université du Kent à Can­tor­béry. Cor­re­spon­dance et ren­con­tres avec de nom­breux poètes et artistes en France. Se remarie en 1982 avec la bril­lante woman for all sea­sons Colette Rose; famille recom­posée de qua­tre filles. Nom­mé McCul­loch Pro­fes­sor of French and Con­tem­po­rary Stud­ies. De nom­breux livres sur Deguy, Char, Prévert, Titus-Carmel, Du Bouchet, la poésie con­tem­po­raine et celle du 19e siè­cle, l’art français con­tem­po­rain, la poésie fémi­nine con­tem­po­raine; et des tra­duc­tions de nom­breux inédits de poètes contemporain.e.s; des recueils de poésie en anglais et en français. Dernières pub­li­ca­tions : Dystopie et poïein, agnose et recon­nais­sance (Brill); Earth and Mind : Dream­ing, Writ­ing, Being (Brill); La Grande Arbores­cence (NU(e), 81, sur Poe­si­bao); Vérités d’hiver (William Blake & Cie).
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