Voici un recueil composite qui s’aventure dans la diversité d’un paysage littéraire autant que géographique, mais l’espace-temps de l’écriture s’arrime, chez Alain Nouvel, penseur poète, à une Terre-Mer(e), celle de sa large, haute et profonde Provence. Nul folklore, nul régionalisme ici ; la preuve, le titre : ce Pays escorté de sa négation en forme de Pas suggère que sous les pas arpenteurs s’avalent des microcosmes, tous enfants de la grande Pachamama, cette autre déesse des hauteurs. Les noms défilent, certes, mais pour la joie de leur lithophonie : Chamouse, Le Buc, Rocher Rond, Bluyes, Miélandre, Angèle… De même, se suivent en se superposant, et pas dans l’ordre chronologique de leur écriture il n’est de temps ici que bosselé, vertical ou en spirale un hommage, une confession, des versets, une prosopopée de l’Esprit, une méditation poétique, un souvenir, une longue suite poétique puis, à mi-parcours, un album de photographies, sans prétention, traces d’errances et paréidolies, petit autel pour assouvir la mémoire.
Le recueil poursuit sa route, pistant, à la façon du jeune philosophe Baptiste Morizot, les « lieux-dits » et les « lieux tus », ceux de l’intérieur, encore et toujours inexplorés. Il faut alors passer par des fourches, dont celle du Y de Pays, monter, descendre et, sur les pas présumés de Jude (l’Obscur), ce héros hors-piste de Thomas Hardy qui s’arrache à son existence comme à sa condition, découvrir son imposture de « Grand Déviant » si respectueux de la vie, la seule qui rattache au monde sensible universel, au risque de l’engloutissement.
Une suite de microfictions fantastiques, où magie et féerie dénient au réel toute ontologie déiste ou conceptuelle pour lui préférer l’infini possible de son interprétation, confirme que notre poète marcheur n’appréhende le monde que par la voie animiste – la plus humble, la plus libre, la plus attentive, la plus fusionnelle, peut-être la plus poétique. C’est la voix originelle de l’enfant animal, qui n’a pas encore désappris à être parmi.

Cette façon d’être à l’écriture permet à Alain Nouvel de multiplier les instances narratives : la mer, Félix, l’enfant renard, je, tu, la jeune fille à l’ange (sans dieu) s’échangent ainsi leurs vibrations, comme les racines d’un même arbre-forêt et entraînent le lecteur à leur suite capricante. Ils sont l’un envers l’autre cette « monstruautrité », concrétion lexicale qu’invente l’auteur pour approcher l’intériorité par une altérité défigurante capable d’abolir la stérilisante hiérarchie des cinq règnes. L’autre est celui par lequel je s’infuse en tout.
Nommer n’est pas un acte innocent, et pas seulement ce truisme universitaire de l’épiphanie. Nommer révèle, fait apparaître, certes, non pour s’approprier mais pour, paradoxalement, s’identifier en l’autre, s’échanger. Une seule lettre peut faire dérailler, nouer à un viol, faire bifurquer le sens d’une vie « palimpsestueuse ».
Par glissements paronymiques, permutations ou germinations phonétiques, Alain Nouvel est « l’Esprit qui ne craint rien de ses métamorphoses », toujours en expansion littérale car « dehors est plein de corps comme le tien ». Un esprit ancré dans une mystique immanente, celle de la matière capable de désarmer le concept (idéologique) trop humain. Si « se taire avec les mots donne pirogue à ce qui pense » c’est que la pensée flue à travers ceux qui prennent l’eau, lui permettant de « dériver au hasard ». Les mots, au même titre que le renard, le galet, la mousse ou un nuage, appartiennent au vivant et ont donc droit à leur mort. Et c’est encore cet autre truisme du silence des mots que notre poète pianiste et organiste dépasse au profit d’un « accord irrésolu ». Pire : « et si nommer c’était tuer ? ». Alors poursuivre l’esquif du mot jusqu’à ce qu’il s’échappe dans l’écho de sa chose. Et Dieu dans tout ça ? Rien, personne, un grognement.
Aussi Alain Nouvel est-il ce voyageur de l’immobile comme des marches élastiques, dont les « rêveries fossiles » poursuivent leur « élan vers », avec et à l’encontre d’un monde en déperdition totale de vivant. Grâce à ses perceptions verticales et feuilletées (comme dans une coupe géologique) de ce qui advient, le poète atteint à une spiritualité élémentaire, originelle :
L’enfant vertical n’entend rien sous le soleil si ce n’est qu’il peut offrir un sens aux êtres, aux choses, à lui-même. Et il le fait. Il est un point avancé de conscience, un de ces rares points où l’univers s’approfondit et se regarde. Un trou noir de lumière.
Pays & Pas, le livre assurément « Dépaysant » d’un veilleur sans frontière.
Présentation de l’auteur
- Alain Nouvel, Pays & pas - 6 septembre 2026
- Laurent Pépin, Clapotille - 6 novembre 2024
- Matthieu Lorin, Un corps qu’on dépeuple - 6 janvier 2024
- Aurélia Becuwe, Babeluttes, - 5 février 2022
- Jean-Louis Rambour, Pauvres de nous, Le Travail du monde - 20 mai 2021
- Philippe BARROT, Marché aux timbres - 6 mai 2021
- Maurice Mourier, Behr le Bugnon - 6 février 2021
- Jean-Paul Gavard-Perret, Joguet, Joguette - 21 septembre 2020















