Alain Nouvel, Pays & pas

Par |2026-09-06T08:07:56+02:00 6 septembre 2026|Catégories : Alain Nouvel, Critiques|

Voici un recueil com­pos­ite qui s’aventure dans la diver­sité d’un paysage lit­téraire autant que géo­graphique, mais l’espace-temps de l’écriture s’arrime, chez Alain Nou­v­el, penseur poète, à une Terre-Mer(e), celle de sa large, haute et pro­fonde Provence. Nul folk­lore, nul région­al­isme ici ; la preuve, le titre : ce Pays escorté de sa néga­tion en forme de Pas sug­gère que sous les pas arpen­teurs s’avalent des micro­cosmes, tous enfants de la grande Pachama­ma, cette autre déesse des hau­teurs. Les noms défi­lent, certes, mais pour la joie de leur litho­phonie : Chamouse, Le Buc, Rocher Rond, Bluyes, Mié­lan­dre, Angèle… De même, se suiv­ent en se super­posant, et pas dans l’ordre chronologique de leur écri­t­ure  il n’est de temps ici que bosselé, ver­ti­cal ou en spi­rale un hom­mage, une con­fes­sion, des ver­sets, une prosopopée de l’Esprit, une médi­ta­tion poé­tique, un sou­venir, une longue suite poé­tique puis, à mi-par­cours, un album de pho­togra­phies, sans pré­ten­tion, traces d’errances et paréi­dolies, petit autel pour assou­vir la mémoire.

Le recueil pour­suit sa route, pis­tant, à la façon du jeune philosophe Bap­tiste Mori­zot, les « lieux-dits » et les « lieux tus », ceux de l’intérieur, encore et tou­jours inex­plorés. Il faut alors pass­er par des fourch­es, dont celle du Y de Pays, mon­ter, descen­dre et, sur les pas pré­sumés de Jude (l’Obscur), ce héros hors-piste de Thomas Hardy qui s’arrache à son exis­tence comme à sa con­di­tion, décou­vrir son impos­ture de « Grand Déviant » si respectueux de la vie, la seule qui rat­tache au monde sen­si­ble uni­versel, au risque de l’engloutissement.

Une suite de microfic­tions fan­tas­tiques, où magie et féerie dénient au réel toute ontolo­gie déiste ou con­ceptuelle pour lui préfér­er l’infini pos­si­ble de son inter­pré­ta­tion, con­firme que notre poète marcheur n’appréhende le monde que par la voie ani­miste – la plus hum­ble, la plus libre, la plus atten­tive, la plus fusion­nelle, peut-être la plus poé­tique. C’est la voix orig­inelle de l’enfant ani­mal, qui n’a pas encore dés­ap­pris à être parmi. 

Cette façon d’être à l’écriture per­met à Alain Nou­v­el de mul­ti­pli­er les instances nar­ra­tives : la mer, Félix, l’enfant renard, je, tu, la jeune fille à l’ange (sans dieu) s’échangent ain­si leurs vibra­tions, comme les racines d’un même arbre-forêt et entraî­nent le lecteur à leur suite capri­cante. Ils sont l’un envers l’autre cette « mon­stru­autrité », con­cré­tion lex­i­cale qu’invente l’auteur pour approcher l’intériorité par une altérité défig­u­rante capa­ble d’abolir la stéril­isante hiérar­chie des cinq règnes. L’autre est celui par lequel je s’infuse en tout.

Nom­mer n’est pas un acte inno­cent, et pas seule­ment ce tru­isme uni­ver­si­taire de l’épiphanie. Nom­mer révèle, fait appa­raître, certes, non pour s’approprier mais pour, para­doxale­ment, s’identifier en l’autre, s’échanger. Une seule let­tre peut faire dérailler, nouer à un viol, faire bifur­quer le sens d’une vie « palimpsestueuse ».

Par glisse­ments paronymiques, per­mu­ta­tions ou ger­mi­na­tions phoné­tiques, Alain Nou­v­el est « l’Esprit qui ne craint rien de ses méta­mor­phoses », tou­jours en expan­sion lit­térale car « dehors est plein de corps comme le tien ». Un esprit ancré dans une mys­tique imma­nente, celle de la matière capa­ble de désarmer le con­cept (idéologique) trop humain. Si « se taire avec les mots donne pirogue à ce qui pense » c’est que la pen­sée flue à tra­vers ceux qui pren­nent l’eau, lui per­me­t­tant de « dériv­er au hasard ». Les mots, au même titre que le renard, le galet, la mousse ou un nuage, appar­ti­en­nent au vivant et ont donc droit à leur mort. Et c’est encore cet autre tru­isme du silence des mots que notre poète pianiste et organ­iste dépasse au prof­it d’un « accord irré­solu ». Pire : « et si nom­mer c’était tuer ? ». Alors pour­suiv­re l’esquif du mot jusqu’à ce qu’il s’échappe dans l’écho de sa chose. Et Dieu dans tout ça ? Rien, per­son­ne, un grognement.

Aus­si Alain Nou­v­el est-il ce voyageur de l’immobile comme des march­es élas­tiques, dont les « rêver­ies fos­siles » pour­suiv­ent leur « élan vers », avec et à l’encontre d’un monde en déperdi­tion totale de vivant. Grâce à ses per­cep­tions ver­ti­cales et feuil­letées (comme dans une coupe géologique) de ce qui advient, le poète atteint à une spir­i­tu­al­ité élé­men­taire, originelle :

L’enfant ver­ti­cal n’entend rien sous le soleil si ce n’est qu’il peut offrir un sens aux êtres, aux choses, à lui-même. Et il le fait. Il est un point avancé de con­science, un de ces rares points où l’univers s’approfondit et se regarde. Un trou noir de lumière. 

Pays & Pas, le livre assuré­ment « Dépaysant » d’un veilleur sans frontière.

Présentation de l’auteur

Alain Nouvel

Alain Nou­v­el un enseignant et un écrivain français. Philo­logue et his­to­rien, il a été maître de con­férences à l’U­ni­ver­sité de Mont­pel­li­er II. Auteur de nom­breux ouvrages, directeur de la col­lec­tion “Con­nais­sance de l’Oc­c­i­tanie”, il a traduit égale­ment du français en occitan. 

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Tristan Felix

Tris­tan Felix est née au Séné­gal et demeure à Saint-Denis. Poète polyphrène et poly­mor­phe, elle décline la poésie sur tous les fronts. Elle pub­lie en vers comme en prose, chronique et, pen­dant douze ans, a codirigé avec Philippe Blondeau La Passe, une revue des langues poé­tiques. Elle est aus­si dessi­na­trice, pho­tographe, mar­i­on­net­tiste (Le Petit Théâtre des Pen­dus), con­teuse en langues imag­i­naires et clown trash (Gove de Crus­tace). Elle donne des spec­ta­cles dans des théâtres, des galeries-musées, des médiathèques, salons, insti­tuts cul­turels ou sco­laires, fes­ti­vals. Elle expose ses dessins et pho­togra­phies. Elle organ­ise des lec­tures-prouess­es sur scène ou à la radio, des Tro­quets Sauvages, des ate­liers de cal­ligra­phie et des con­férences ani­mées sur la manip­u­la­tion, à Paris comme en province. Elle enseigne par­al­lèle­ment les let­tres, à sa façon, au pied de la Goutte d’Or, à Paris. En 2008, elle fonde avec le musi­cien com­pos­i­teur Lau­rent Noël L’Usine à Mus­es, pour la pro­mo­tion des arts vifs et de la poésie, et fab­rique des courts-métrages avec son com­plice nicAmy, cam­era­man. Elle cul­tive l’échange, l’étrange, le brut et le ciselé. Ses créa­tures venues d’ailleurs ten­tent de guérir qui s’y frotte. Son univers onirique est inquié­tant et jubi­la­toire, entre théâtre de rue intérieure, cab­i­net de curiosités et cirque poé­tique. Recueils — Heurs, Dumerchez, 2002. — Fran­chis­es, avec Philippe Blondeau, L’Arbre, 2005. — À l’Ombre des Ani­maux (poèmes et pho­togra­phies), L’Arbre, 2006. — Coup Dou­ble, (poèmes et pho­togra­phies), avec Ph. Blondeau, Corps Puce,  2009. — Ovaine (con­telets et dessins), Her­maph­ro­dite, 2009. Gravure, V.Rougier éd. 2011 (pour Pile de Proverbes de C. Kaï­teris) — Jour­nal d’Ovaine, L’Atelier de l’Agneau, 2011. — Trip­tyque des Abysses (dessins) ; Quatuor à fils (dessins/poèmes), L’Atelier de l’Agneau, 2011. — Volée de Plumes (dessins à 2 plumes avec Gabrielle B. Pes­li­er), L’Atelier de l’Agneau, 2013. — Trois ouvrages col­lec­tifs chez Corps Puce. — Aphon­ismes et Avis de Recherche, Flam­mar­i­on, 2013, 2015 (col­lec­tifs). — Les Farces du Squelette (textes et dessins), Venus d’Ailleurs, 2014. — L’Ivre de Bor­ds (textes de M. Mouri­er, dessins de T. Felix), Car­ac­tères, 2014. — Sorts, poèmes, Hen­ry, 2014. — Bruts de Volière (textes et dessins, avec M. Mouri­er), L’Improviste, 2015. — Zinzin de Zen (textes et pho­togra­phies), Corps Puce, 2016. — Pen­sée en herbe du XXIe siè­cle (apho­rismes de col­légiens), Corps Puce, 2016. — Obser­va­toire des extrémités du vivant (textes et pho­togra­phies), Tin­bad, 2017. — Alphabête, (dessins, poèmes et col­lages, avec Lau­re Mis­sir), Les deux Corps, 2017. — Aphon­ismes (textes et dessins), Venus d’Ailleurs, 2017. — Tarots Tarés (mini livre-boite d’artiste, 18 tarots dess­inés et écrits), Venus d’Ailleurs, 2018. — Ovaine, La Saga (contelets),Tinbad, 2019. — Lais­sés pour con­tes (chronique des aban­don­nés), Tar­mac, 2020. — Faut une Faille (fab­rique de créa­tion), Z4 éd, 2020. — Tan­gor (poèmes et dessins), PhB éd, 2020. — Rêve ou crève (poèmes et pho­togra­phies) à paraitre chez Tin­bad, 2022. — Les Hauts du Bouc (nou­velles) à paraître chez Aéthalidès, 2022 — Gri­moire des foudres (poèmes), à paraitre chez PhB, 2022 Revues La Passe, Dias­poriques, Diérèse, Dis­so­nances, Sar­razine, Trac­tion-Bra­bant, Comme en Poésie, Poésie Pre­mière, Con­tre-allée, Décharge, Le Grog­nard, Empreintes, L’Igloo, L’Intranquille, Ecrits du Nord, Arcane 18, L’Ampoule, Tin­bad, Chroniques du ça et là, Apulée, LPB, EaN. CD : — Je, îl(e) déserte, prod. L’Usine à Mus­es, 2011 : 16, rue des Ursu­lines, 93200 Saint-Denis. (rêves de six poètes : Sté­fan, Mouri­er, Abde­laz­im, Clapi­er, Blondeau, Ch’Vavar). Musique: Lau­rent Noël.) — La Mort se fait la belle, avec Arsène Tryphon, éd. Venus d’ailleurs, 2021. Site: www.tristanfelix.fr/
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