Sandrine Lascaux, La nuit que la nuit éclaire

Par |2026-09-06T08:17:55+02:00 6 septembre 2026|Catégories : Critiques, Sandrine Lascaux|

Le poème serait une manière de sym­phonie, soit un ensem­ble de voix divers­es qui vien­nent s’associer sur la page, comme sur une plage vien­nent s’échouer des « for­tunes de mer » provenant de pays et d’époques divers­es. Car on pour­rait penser que « la voix qui est dans la voix » de San­drine Las­caux s’est con­sti­tuée au fil des généra­tions, tant et si bien que si elle par­le, c’est qu’elle est par­lée, écrit-elle : 

La voix
— la voix dans la voix — me parle
Je l’écoute sans com­pren­dre sa langue
Je réponds dans une langue familière

Com­ment pour­rait-elle être la mienne ?

Tel serait le bon­heur du poème : plutôt que de tenir un dis­cours il lâche prise pour s’ouvrir à un impos­si­ble qu’il ne maitrise en rien. Fini, l’enclos d’un moi bien iden­ti­fié ! Alors, le bavardage auquel est con­damnée, par nature, toute prose n’est plus de mise, son ver­biage en devient comique tant il parait dérisoire au regard de « cette nuit que la nuit éclaire » qui fait tout le pro­pos de notre auteure : 

Quelle est cette nuit que la nuit éclaire ?
Existe-t-elle seulement ?
Je cherche à l’écrire la dire la voir l’entendre
Je ne sais dans quel ordre

San­drine Las­caux ose cette ouver­ture, du coup elle y gagne une lib­erté, dans la forme comme dans le fond. On a par­lé à pro­pos de ce livre d’une plongée psy­chique dans l’inconscient. 

San­drine Las­caux, La Nuit que la nuit éclaire, Edi­tions Sans Escale, 100 pages, 15 €.

Il ne s’agirait pas seule­ment de l’intime sur­gisse­ment depuis l’inconscient indi­vidu­el de scènes anci­ennes, d’hallucinations qui res­teront cryp­tées, mais aus­si d’un incon­scient col­lec­tif qui char­ri­erait jusqu’à nous « le par­fum déli­rant / l’odeur forte et hon­teuse de Saintes vio­lées », le crash des « Tranchées Sol­dats Fan­tômes en pointil­lés hurlant », sans oubli­er l’inconscient d’une langue qui dans sa nuit prend ses ais­es, retrou­vant son tohu bohu premier : 

J’entends la voix
Larviner
Morviner
Frelonner
Dégoutter
Encar­n­er la menace
Encrân­er vau­tourn­er dévers­er la torture
Bour­doy­er tenailler groign­er la marmorite
Tenailler forg­er cuirass­er les sons
C’est que
Ça vient fla­quer dans la bouche
cranass­er les dents
engrouer la voix

J’avoue avoir un faible con­tre les uni­ver­si­taires qui sont HDR et con­fèrent en lit­téra­ture tout en se piquant d’écrire, engoncés qu’ils sont dans leur savante éru­di­tion. San­drine Las­caux, elle, sait faire éclater l’armure. Sa thèse de doc­tor­at, déjà, por­tait sur Juan Benet, dont elle a décrit « La crise de la rai­son » en 2006. 

Dans son poème,

Elle grave l’imminence de la tragédie
la crise l’extase l’épiphanie

… puisque toute poésie, oserai-je dire, a à voir avec l’extase qui con­siste, comme le mot le dit, à sor­tir de sa stase pour retrou­ver cette inten­sité qui ani­me cha­cun des mots de l’auteure. On a dit qu’il n’y a rien de plus voisin de la jouis­sance que la douleur : voilà que la voix de ce poème me rap­pelle cette assertion… 

Je ter­min­erai par cette for­mule de l’auteure qui sonne comme une devise et qui don­nerait la clé de son écriture : 

La tête d’épingle qui me regarde des ténèbres me dévore

… bien qu’il ne faille jamais ter­min­er par une citation ! 

 

 

 

Présentation de l’auteur

Sandrine Lascaux

Enseigne l’espagnol dans le cadre du Mas­ter de Créa­tion lit­téraire. Elle est maître de con­férences, 7e et 14e sec­tions du CNU. Spé­cial­ités : Lit­téra­ture espag­nole du XXe siè­cle. Pein­ture espag­nole. Dis­cours sur la fron­tière, la périphérie, la représen­ta­tion impos­si­ble de la guerre dans la lit­téra­ture espag­nole. Phénomènes lin­guis­tiques appliqués au texte : néga­tion, déné­ga­tion, ambiguïtés, marges et par­en­théti­sa­tion. Prob­lé­ma­tique de la représen­ta­tion de soi, de l’identité et de sa dis­so­lu­tion en par­ti­c­uli­er dans l’œuvre d’Enrique Vila-Matas. Égale­ment : Juan Benet, Alvaro Pom­bo, Javier Marias, Claude Simon, William Faulkn­er. Elle a codirigé Auto­por­trait et altérités (PURH, Rouen, 2014). En pré­pa­ra­tion : Le Pou­voir des images, pein­ture et descrip­tion dans l’œuvre de Juan Benet.Enseigne l’espagnol dans le cadre du Mas­ter de Créa­tion lit­téraire. Elle est maître de con­férences, 7e et 14e sec­tions du CNU. Spé­cial­ités : Lit­téra­ture espag­nole du XXe siè­cle. Pein­ture espag­nole. Dis­cours sur la fron­tière, la périphérie, la représen­ta­tion impos­si­ble de la guerre dans la lit­téra­ture espag­nole. Phénomènes lin­guis­tiques appliqués au texte : néga­tion, déné­ga­tion, ambiguïtés, marges et par­en­théti­sa­tion. Prob­lé­ma­tique de la représen­ta­tion de soi, de l’identité et de sa dis­so­lu­tion en par­ti­c­uli­er dans l’œuvre d’Enrique Vila-Matas. Égale­ment : Juan Benet, Alvaro Pom­bo, Javier Marias, Claude Simon, William Faulkn­er. Elle a codirigé Auto­por­trait et altérités (PURH, Rouen, 2014). En pré­pa­ra­tion : Le Pou­voir des images, pein­ture et descrip­tion dans l’œuvre de Juan Benet.Enseigne l’espagnol dans le cadre du Mas­ter de Créa­tion lit­téraire. Elle est maître de con­férences, 7e et 14e sec­tions du CNU. Spé­cial­ités : Lit­téra­ture espag­nole du XXe siè­cle. Pein­ture espag­nole. Dis­cours sur la fron­tière, la périphérie, la représen­ta­tion impos­si­ble de la guerre dans la lit­téra­ture espag­nole. Phénomènes lin­guis­tiques appliqués au texte : néga­tion, déné­ga­tion, ambiguïtés, marges et par­en­théti­sa­tion. Prob­lé­ma­tique de la représen­ta­tion de soi, de l’identité et de sa dis­so­lu­tion en par­ti­c­uli­er dans l’œuvre d’Enrique Vila-Matas. Égale­ment : Juan Benet, Alvaro Pom­bo, Javier Marias, Claude Simon, William Faulkn­er. Elle a codirigé Auto­por­trait et altérités (PURH, Rouen, 2014). En pré­pa­ra­tion : Le Pou­voir des images, pein­ture et descrip­tion dans l’œuvre de Juan Benet.

Bibliographie

San­drine Las­caux a notam­ment pub­lié Auto­por­trait et altérité ain­si que Le cha­grin et le néant : la puis­sance du négatif dans l’œu­vre de Juan Benet. Elle organ­ise dif­férentes man­i­fes­ta­tions, dont les « Ren­con­tres poé­tiques en Nor­mandie ». La nuit que la nuit éclaire est son pre­mier recueil poé­tique publié.

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Mathias Lair

Math­ias Lair Liaudet est écrivain, philosophe et psy­ch­an­a­lyste. Il a pub­lié une trentaine de poèmes, romans et nou­velles, d’essais chez une trentaine d’éditeurs qu’on dit « autres ». On trou­ve ses chroniques dans les revue Décharge et Rumeurs ; égale­ment des notes de lec­ture et cri­tiques dans divers­es revues et divers sites. Sous le nom de Jean-Claude Liaudet, il a pub­lié des ouvrages de psy­ch­analyse, et par­fois de poli­tique, chez L’Archipel, Fayard, Flam­mar­i­on, Albin Michel, Odile Jacob. Depuis qu’il a créé, dans les années 80, le CALCRE (Comité des Auteurs en Lutte Con­tre le Rack­et de Édi­tion) il défend le droit des auteurs. Il est actuelle­ment élu au comité de la SGDL (Société des Gens De Lettres).
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