Le poème serait une manière de symphonie, soit un ensemble de voix diverses qui viennent s’associer sur la page, comme sur une plage viennent s’échouer des « fortunes de mer » provenant de pays et d’époques diverses. Car on pourrait penser que « la voix qui est dans la voix » de Sandrine Lascaux s’est constituée au fil des générations, tant et si bien que si elle parle, c’est qu’elle est parlée, écrit-elle :
La voix
— la voix dans la voix — me parle
Je l’écoute sans comprendre sa langue
Je réponds dans une langue familièreComment pourrait-elle être la mienne ?
Tel serait le bonheur du poème : plutôt que de tenir un discours il lâche prise pour s’ouvrir à un impossible qu’il ne maitrise en rien. Fini, l’enclos d’un moi bien identifié ! Alors, le bavardage auquel est condamnée, par nature, toute prose n’est plus de mise, son verbiage en devient comique tant il parait dérisoire au regard de « cette nuit que la nuit éclaire » qui fait tout le propos de notre auteure :
Quelle est cette nuit que la nuit éclaire ?
Existe-t-elle seulement ?
Je cherche à l’écrire la dire la voir l’entendre
Je ne sais dans quel ordre
Sandrine Lascaux ose cette ouverture, du coup elle y gagne une liberté, dans la forme comme dans le fond. On a parlé à propos de ce livre d’une plongée psychique dans l’inconscient.

Sandrine Lascaux, La Nuit que la nuit éclaire, Editions Sans Escale, 100 pages, 15 €.
Il ne s’agirait pas seulement de l’intime surgissement depuis l’inconscient individuel de scènes anciennes, d’hallucinations qui resteront cryptées, mais aussi d’un inconscient collectif qui charrierait jusqu’à nous « le parfum délirant / l’odeur forte et honteuse de Saintes violées », le crash des « Tranchées Soldats Fantômes en pointillés hurlant », sans oublier l’inconscient d’une langue qui dans sa nuit prend ses aises, retrouvant son tohu bohu premier :
J’entends la voix
Larviner
Morviner
Frelonner
Dégoutter
Encarner la menace
Encrâner vautourner déverser la torture
Bourdoyer tenailler groigner la marmorite
Tenailler forger cuirasser les sons
C’est que
Ça vient flaquer dans la bouche
cranasser les dents
engrouer la voix
J’avoue avoir un faible contre les universitaires qui sont HDR et confèrent en littérature tout en se piquant d’écrire, engoncés qu’ils sont dans leur savante érudition. Sandrine Lascaux, elle, sait faire éclater l’armure. Sa thèse de doctorat, déjà, portait sur Juan Benet, dont elle a décrit « La crise de la raison » en 2006.
Dans son poème,
Elle grave l’imminence de la tragédie
la crise l’extase l’épiphanie
… puisque toute poésie, oserai-je dire, a à voir avec l’extase qui consiste, comme le mot le dit, à sortir de sa stase pour retrouver cette intensité qui anime chacun des mots de l’auteure. On a dit qu’il n’y a rien de plus voisin de la jouissance que la douleur : voilà que la voix de ce poème me rappelle cette assertion…
Je terminerai par cette formule de l’auteure qui sonne comme une devise et qui donnerait la clé de son écriture :
La tête d’épingle qui me regarde des ténèbres me dévore
… bien qu’il ne faille jamais terminer par une citation !
Présentation de l’auteur
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- Gérard Leyzieux, Je(u) d’avatars - 21 octobre 2025
- Gérard Leyzieux, Tout en tremble - 24 mai 2025
- La revue Triages, cuvée 36 - 5 février 2025
- Danielle Terrien, L’âge du regard, dessin de Marie Alloy - 6 septembre 2024
- Chantal Dupuy-Dunier, Parenthèses - 6 mars 2024
- Luce Guilbaud, La perte que j’habite - 6 février 2024
- spasp, Aphrodite Lamaï et Verkoff l’enjôleur - 6 décembre 2023
- Fulvio Caccia, Ti voglio bene - 21 novembre 2023
- Annie Dana, Le deuil du chagrin - 6 octobre 2023
- Germain Roesz, La collerette était rouge - 22 septembre 2023
- Denis Guillec, Au royaume de ON - 24 janvier 2023
- Pierre d’attente (élément d’un discord) - 29 décembre 2022
- Jean-Christophe Ribeyre, La Relève - 21 septembre 2022
- Didier Jourdren, Le chemin dans l’herbe - 19 juin 2022
- Cécile Guivarch, Cent ans au printemps - 5 juin 2022
- Brigitte Gyr, Partition tombée en poussière - 20 mai 2022
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