Guilhem Fabre est sinologue, traducteur du chinois, notamment du poète Liu Hongbin et du poète Liu Xiaobo, Nobel de la paix 2010. Il a aussi traduit les poètes classiques, dans Instants éternels, 2025, aux éditions Érès, ouvrage bilingue qui a eu un vrai écho en Chine et qui est en cours de traduction en anglais pour Routledge. Il est aussi poète.
Ses écrits comprennent un tarot poétique illustré par Marq Tardy, L’empire de l’invisible, 2009, et plusieurs recueils de poèmes : Calculs de la poussière (2016), aux éditions L’Atelier du Grand Tétras et, aux éditions Phloème : Le dit de la grande peur (2017), Ciel de faim, (2018), Entre chien et loup (2019), Le Temps des vents (2021), L’homme au regard de soie, avec des encres de François Bossière (2023).
Ce recueil Le somnambule des jours est une longue rêverie qui emporte le lecteur dans l’insolite de paysages multiples. Placé dès l’incipit sous le signe de la mort, celle à venir du père et celle de l’amie, le poème-narration est écrit le plus souvent à l’imparfait, un parti-pris verbal très réussi qui lui donne sa tonalité singulière. La beauté d’une mélopée mélancolique explorant des souvenirs :
je songeais à nos vies fugaces
que le vent saurait disperser

Guilhem Fabre, Le somnambule des jours, éditions Phloème, 2026, 49 pages, 15 €.
Le poème prend la forme d’un périple à travers le temps et l’espace qui mêle les paysages d’un « Empire usé », de la rivière Dhuis, du Mont Froid qui désigne le Ventoux – le poète habite au pied de la montagne- et fait un clin d’œil au poète-ermite Hanshan (Mont Froid) du début des Tang, pour n’en citer que quelques exemples. Des fragments variés, déclencheurs d’imaginaire, tels une « escadrille de choucas », un lac, une île, les sous-sols d’une forteresse, une « bague de lapis et d’argent » sont donnés ici dans la libre association des objets chatoyants du rêve.
Est-on en Chine ? Est-on en France ? Est-on en Afrique ? Qui rencontre-t-on ? On ne sait.
Par les rives de l’Empire usé
l’homme vulnérable m’accompagnait.
Le point de vue de celui qui parle, le « somnambule des jours », se tient d’emblée, avec cette métaphore, dans un vertige entre sommeil et activité. Il change sans cesse et passe du je au nous puis à la 3è personne. Incertitude qui fait hésiter le lecteur entre un retour à l’intime et la découverte de l’ailleurs et de lieux lointains. Tout se mêle dans une géographie poétique rêveuse où le vent qui revient rythmer les vers semble unifier les sensations, tissées à même ses souffles.
Il faut suivre, marcher lentement entre un temple, un beffroi, un ermitage, des canaux, une montagne qui appartiennent autant au visible qu’à l’invisible du regard intérieur. Le récit poétique, nourri de la « forêt des rêves », de souvenirs de la « rivière d’enfance » fait défiler des bribes du passé plongées dans une atmosphère mystérieuse, faite de liberté et de rudesse, de tristesse et de sensualité aussi. Le poème flotte dans une temporalité incertaine, abordant tantôt les rives de la modernité, tantôt un monde intemporel avec « le chant des tailleuses fidèles », comprenons les cigales, ou avec « Des couples ou des danseurs solitaires à la peau africaine cuivrée ».
Quelque chose vient d’une profondeur qui a miroité et ne se découvre véritablement qu’à la dernière page du recueil :
Ainsi l’espace et le temps dilatés
poursuivaient leurs courses de lumière
les hommes cherchant dans les voix
la consolation de leur être
la splendeur des ciels et des nuits
au-delà des musiques et des mots
le regard de l’enfant oublié
Ce vaste souffle de vie qui arme musicalement les vers et emporte le long poème, on le comprend alors, tient à l’horizon de l’enfance. Celui-ci éclaire au fil des vers la précaire beauté de ces moments qui ne se traversent qu’une fois. Guilhem Fabre trouve ici une façon de se tenir à la pointe des mots. À la pointe de cette matière vibrante qu’il aime restituer à voix haute dans ses performances, dans le rythme et le timbre d’une parole en mouvement dont l’ardeur énigmatique nous touche.
Présentation de l’auteur
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