Guilhem Fabre, Le somnambule des jours

Par |2026-09-06T08:20:51+02:00 6 septembre 2026|Catégories : Critiques, Guilhem Fabre|

Guil­hem Fab­re est sino­logue, tra­duc­teur du chi­nois, notam­ment du poète Liu Hong­bin et du poète Liu Xiaobo, Nobel de la paix 2010. Il a aus­si traduit les poètes clas­siques, dans Instants éter­nels, 2025, aux édi­tions Érès, ouvrage bilingue qui a eu un vrai écho en Chine et qui est en cours de tra­duc­tion en anglais pour Rout­ledge. Il est aus­si poète.

Ses écrits com­pren­nent un tarot poé­tique illus­tré par Marq Tardy, L’empire de l’invisible, 2009, et plusieurs recueils de poèmes : Cal­culs de la pous­sière (2016), aux édi­tions L’Atelier du Grand Tétras et, aux édi­tions Phloème : Le dit de la grande peur (2017), Ciel de faim, (2018), Entre chien et loup (2019), Le Temps des vents (2021), L’homme au regard de soie, avec des encres de François Bossière (2023).

Ce recueil Le som­nam­bule des jours est une longue rêver­ie qui emporte le lecteur dans l’insolite de paysages mul­ti­ples. Placé dès l’incipit sous le signe de la mort, celle à venir du père et celle de l’amie, le poème-nar­ra­tion est écrit le plus sou­vent à l’imparfait, un par­ti-pris ver­bal très réus­si qui lui donne sa tonal­ité sin­gulière. La beauté d’une mélopée mélan­col­ique explo­rant des souvenirs :

je songeais à nos vies fugaces
que le vent saurait disperser 

 

Guil­hem Fab­re, Le som­nam­bule des jours, édi­tions Phloème, 2026, 49 pages, 15 €.

Le poème prend la forme d’un périple à tra­vers le temps et l’espace qui mêle les paysages d’un « Empire usé », de la riv­ière Dhuis, du Mont Froid qui désigne le Ven­toux – le poète habite au pied de la mon­tagne- et fait un clin d’œil au poète-ermite Han­shan (Mont Froid) du début des Tang, pour n’en citer que quelques exem­ples. Des frag­ments var­iés, déclencheurs d’imaginaire, tels une « escadrille de chou­cas », un lac, une île, les sous-sols d’une forter­esse, une « bague de lapis et d’argent » sont don­nés ici dans la libre asso­ci­a­tion des objets cha­toy­ants du rêve.

Est-on en Chine ? Est-on en France ? Est-on en Afrique ? Qui ren­con­tre-t-on ? On ne sait.

Par les rives de l’Empire usé
l’homme vul­nérable m’accompagnait.

Le point de vue de celui qui par­le, le « som­nam­bule des jours », se tient d’emblée, avec cette métaphore, dans un ver­tige entre som­meil et activ­ité. Il change sans cesse et passe du je au nous puis à la 3è per­son­ne. Incer­ti­tude qui fait hésiter le lecteur entre un retour à l’intime et la décou­verte de l’ailleurs et de lieux loin­tains. Tout se mêle dans une géo­gra­phie poé­tique rêveuse où le vent qui revient ryth­mer les vers sem­ble uni­fi­er les sen­sa­tions, tis­sées à même ses souffles.

Il faut suiv­re, marcher lente­ment entre un tem­ple, un bef­froi, un ermitage, des canaux, une mon­tagne qui appar­ti­en­nent autant au vis­i­ble qu’à l’invisible du regard intérieur. Le réc­it poé­tique, nour­ri de la « forêt des rêves », de sou­venirs de la « riv­ière d’enfance » fait défil­er des bribes du passé plongées dans une atmo­sphère mys­térieuse, faite de lib­erté et de rudesse, de tristesse et de sen­su­al­ité aus­si. Le poème flotte dans une tem­po­ral­ité incer­taine, abor­dant tan­tôt les rives de la moder­nité, tan­tôt un monde intem­porel avec « le chant des tailleuses fidèles », com­prenons les cigales, ou avec « Des cou­ples ou des danseurs soli­taires à la peau africaine cuivrée ».

Quelque chose vient d’une pro­fondeur qui a miroité et ne se décou­vre véri­ta­ble­ment qu’à la dernière page du recueil :

Ain­si l’espace et le temps dilatés
pour­suiv­aient leurs cours­es de lumière
les hommes cher­chant dans les voix
la con­so­la­tion de leur être
la splen­deur des ciels et des nuits
au-delà des musiques et des mots
le regard de l’enfant oublié 

Ce vaste souf­fle de vie qui arme musi­cale­ment les vers et emporte le long poème, on le com­prend alors, tient à l’horizon de l’enfance. Celui-ci éclaire au fil des vers la pré­caire beauté de ces moments qui ne se tra­versent qu’une fois. Guil­hem Fab­re trou­ve ici une façon de se tenir à la pointe des mots. À la pointe de cette matière vibrante qu’il aime restituer à voix haute dans ses per­for­mances, dans le rythme et le tim­bre d’une parole en mou­ve­ment dont l’ardeur énig­ma­tique nous touche.

Présentation de l’auteur

Guilhem Fabre

Guil­hem Fab­re né le dans le Vau­cluse, sino­logue et socio-écon­o­miste, est pro­fesseur à la Fac­ulté des affaires inter­na­tionales de l’uni­ver­sité du Havre  et mem­bre de l’Insti­tut Uni­ver­si­taire de France.

Bibliographie

  • Révo. cul. dans la Chine pop. : antholo­gie de la presse des gardes rouges, 1966–1967 (dir.), Paris, Édi­tions 10/18, 1974.
  • Genèse du pou­voir et de l’opposition en Chine : le print­emps de Yan’an, 1942, Paris, L’Harmattan, 1990, 206 p.
  • Les prospérités du crime : traf­ic de stupé­fi­ants, blanchi­ment et crises finan­cières dans l’après Guerre froide. Paris : UNESCO/ Édi­tions de l’Aube, 1999. [Édi­tion chi­noise : Fanzui zhi fu : dup­ing zousi, xiqian yu lengzhan­qi hou de jin­grong wei­ji 犯罪致富:毒品走私, 洗钱与冷战期后的金融危机 2002. Bei­jing : She­hui kex­ue wenx­i­an chuban­she, 2002 ; Édi­tion anglaise : Crim­i­nal Pros­per­i­ty : Drug Traf­fick­ing, Mon­ey Laun­der­ing and Finan­cial Crises after the Cold War. London/New York : Routledge/Curzon, 2003].

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Marie-Hélène Prouteau

Marie-Hélène Prouteau est née à Brest et vit à Nantes. Agrégée de let­tres. tit­u­laire d’un DEA de lit­téra­ture con­tem­po­raine, elle a enseigné vingt ans les let­tres en pré­pas sci­en­tifiques. Elle recherche l’échange avec des créa­teurs venus d’ailleurs (D.Baranov, « Les Allumées de Péters­bourg ») ou de sen­si­bil­ités artis­tiques dif­férentes (plas­ti­ciens tels Olga Boldyr­eff, Michel Remaud, Isthme-Isabelle Thomas).Elle a ani­mé des ren­con­tres « Hauts lieux de l’imaginaire entre Bre­tagne et Loire chez Julien Gracq », par­ticipé aux « Ren­con­tres de Sophie-Philosophia » sur les Autres et égale­ment sur Guerre et paix. Ses pre­miers textes por­tent sur la sit­u­a­tion des femmes puis sur Mar­guerite Yource­nar. Elle a pub­lié des études lit­téraires (édi­tions Ellipses, SIEY), trois romans, des poèmes et des ouvrages de prose poé­tique. Elle écrit dans Ter­res de femmes, Terre à ciel, Recours au poème, La pierre et le sel et Ce qui reste, Poez­ibao, À la lit­téra­ture, Place de la Sor­bonne, Europe. Son livre La Petite plage (La Part Com­mune) est chroniqué sur Recours au poème par Pierre Tan­guy. Elle a par­ticipé à des livres pau­vres avec la poète et col­lag­iste Ghis­laine Lejard. Son écri­t­ure lit­téraire entre sou­vent en cor­re­spon­dance avec le regard des pein­tres, notam­ment G. de La Tour, W.Turner, R.Bresdin, Gau­guin. Son dernier livre Madeleine Bernard, la Songeuse de l’invisible est une biogra­phie lit­téraire de la sœur du pein­tre Émile Bernard, édi­tions Her­mann. BIBLIOGRAPHIE LES BLESSURES FOSSILES, La Part Com­mune, 2008 LES BALCONS DE LA LOIRE, La Part com­mune, 2012. L’ENFANT DES VAGUES, Apogée, 2014. LA PETITE PLAGE pros­es, La Part Com­mune, 2015. NOSTALGIE BLANCHE, livre d’artiste avec Michel Remaud, Izel­la édi­tions, 2016. LA VILLE AUX MAISONS QUI PENCHENT, La Cham­bre d’échos, 2017. LE CŒUR EST UNE PLACE FORTE, La Part Com­mune, 2019. LA VIBRATION DU MONDE poèmes avec l’artiste Isthme, mars 2021 édi­tions du Qua­tre. MADELEINE BERNARD, LA SONGEUSE DE L’INVISIBLE, mars 2021, édi­tions Her­mann. Paul Celan, sauver la clarté, édi­tions Unic­ité, 2024.
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