Un livre qui, dès son titre, nous parle de ce qui est essentiel à toute vie tout en déclarant sa vulnérabilité, ses failles et défauts, ce vide ou doute qui menace, en suggère l’insolvabilité. Ceci dit, la quatrième de couverture parle de l’étrange et surgissante, auto-fondante nature des poèmes de Coeurfailli qui puisent dans une altérité inexplicable qui les soutient, le texte ajoutant que celle-ci, cette ‘autre chose’ dont dépend le recueil, parlerait à son tour d’une ‘transparence’ comprise doublement comme clarté, diaphanéité et invisibilité, imperceptibilité.
Coeurfailli, ainsi, comme site d’une écriture où s’entretissent un non-faisable ou une incertitude et un certain faisable ou aspiration. D’un côté, le poétique, le créé, comme manque, absence, improbabilité, questionnement, de l’autre acte et lieu d’un imaginable, d’un pressenti, d’un visionnaire. Et voici ainsi un entretissement qui engendre lutte, tension, va-et-vient, élasticité face au vécu, à son sens, face à la mort, face au sentiment de son ‘après’. Les ‘mots-racines’ (7) du recueil de Wateau plongent profond, à jamais, et fatalement, ‘recré[ant] le créé’ (99). ‘L’origine’ de notre être-au-monde, de tout ce qui est, restera partout (9, 25, etc) une préoccupation qui hante ces poèmes, énigme émouvante et déespérante car incontournable et poussant sans cesse à ‘faire parler la mutité’ au centre de tout, y compris le poète lui-même. Ce qui en résulte en fin de compte c’est ‘une incant[ation] plus bas[se]’ (28) que peut-être voulue, un enchantement magique, pourtant, absolu seulement dans l’honnêteté de son désir et l’exploit du poème même, mais sans atteindre au zénith que traquent d’un vers à l’autre l’esprit et le cœur du poète.

Patrick Wateau. Coeurfailli. Le Cadran ligné, 2026.140 pages. 16 euros.
L’écriture de Coeurfailli devient ainsi l’inscription de ce que Patrick Wateau appellera une ‘improportion’ (23), titre de la deuxième des sept suites de son livre. Et là encore règne le tensionnel : déséquilibre, équations (psychologiques, spirituelles, charnelles) sans solution, affrontement entre mot-signe et réel et Grand Réel à la fois. À la recherche de ce que le poème nomme ‘la Sans-Aucune-Chose’ (26), le poème n’hésite pas à avouer l’extrême délicatesse de son geste/sa geste : ‘Ce que les mots retiennent / Ne répond plus. // Tout se désunit sur la même ligne / Et s’hallucine. // Mais pur, / Plus que pur, / Excédant la respiration. […] // Qui voit de plus près / S’évanouit / Dans ce qu’emporte le nombre. // La ressemblance est si contractile / Qu’elle exclut tout regard. // Séparé est celui qui s’entoure / et s’éblouit de cet espace enlevé’ 27–8). Tout ce que ce long et beau poème offre en ses 7 suites se développe au cœur de telles impasses et apories. Et ceci, comme nous le confirment les titres des suites qui suivent immédiatement : Selon le vent (35), Interminaison (55) et À pas comptés, pas finis (69). Écrire et penser et même ressentir adéquatement la complexité de ce que Coeurfailli veut explorer, c’est devoir vivre avec l’orage des intuitions, propositions et imaginations qui vient ébouriffer, bousculer, émietter, incessamment perturber l’esprit et le cœur, les assujettir aux vicissitudes du temps, au caractère inachevable, mutant du débat intérieur qu’engage le recueil. Celui-ci pris dans le labyrinthe des appellations, conjectures et devinements que génère l’acte de sentir-penser-écrire sous l’impact alterné des étonnements et des doutes. Et partout, et nécessairement dans ce tremblant discours poétique sur l’être, la mort exerce sa fascination, ses terreurs comme ses improbables et ses possibles. D’un côté un ‘insoutenable’; de l’autre, vue à travers un voile simultanément transparent et opaque, cette scène :
Jambes écartées,
se caserner dans les creux
du fou
et, autre que lui,
mourir en arrière
vers la racine régressée (98)
Vide et non-vide, ne pas voir et voir (19), folie et son autre, le tout plongé dans la fatalité d’un feu, d’une ‘ignescence’, comme nous dit le titre de la dernière suite (123). Ignescence qui ‘purifier[ait]’, imaginablement sanctifierait, ou qui viderait, éviscérerait, réduirait à un inconcevable néant.
À la question ‘quelle fin prendre fin?’ (80), Patrick Wateau ne répond pas. Mais il avait déjà déclaré, quelque peu gnomiquement : ‘Ôté, le possible ne disparaît pas. / Il cède, sans excéder. // L’est sans fin / Dans ce qui lui appartient’ (51). Toute définitivité finit par tomber dans un terrier de lapin, car inexprimable, incapable d’aller plus loin que le bout d’une langue qui encercle sans toucher du doigt, si je peux dire. L’aventure humaine s’offrirait ainsi comme l’incessant mouvement de l’esprit au sein d’un corps pris dans le puzzle de sa mortalité. Ce livre de Wateau, à la fois exigeant, profond et enrichissant dans l’authenticité de son engagement, choisit, face aux paradoxes et contradictions rythmiquement creusés avec tant de subtilité, face à ce que peuvent offrir les deux extrêmes de sa méditation – choisit, lit-on, ‘obole pour obole, / [de] mendier tout le frustrat humain’ (48). De relever tous les défis, d’accueillir l’entière gamme du méditable-contestable-débattable, ceci poïétiquement au sens fort du terme, et ‘sous le tir de la vie’ (49).
Présentation de l’auteur
- Patrick Wateau. Coeurfailli - 21 juin 2026
- Françoise Clédat, Comme un livre - 6 mai 2026
- François Lallier, Accidents de lumière - 6 mars 2026
- Claude Ber, Le Damier de vivre - 6 septembre 2025
- Valérie Rouzeau, La Petite dame - 6 mai 2025
- Daniel Kay, Le perroquet de Blaise Pascal - 5 février 2025















