Patrick Wateau. Coeurfailli

Par |2026-06-21T11:02:56+02:00 21 juin 2026|Catégories : Critiques, Patrick Wateau|

Un livre qui, dès son titre, nous par­le de ce qui est essen­tiel à toute vie tout en déclarant sa vul­néra­bil­ité, ses failles et défauts, ce vide ou doute qui men­ace, en sug­gère l’insolvabilité. Ceci dit, la qua­trième de cou­ver­ture par­le de l’étrange et sur­gis­sante, auto-fon­dante nature des poèmes de Coeur­fail­li qui puisent dans une altérité inex­plic­a­ble qui les sou­tient, le texte ajoutant que celle-ci, cette ‘autre chose’ dont dépend le recueil, par­lerait à son tour d’une ‘trans­parence’ com­prise dou­ble­ment comme clarté, diaphanéité et invis­i­bil­ité, imperceptibilité. 

Coeur­fail­li, ain­si, comme site d’une écri­t­ure où s’entretissent un non-fais­able ou une incer­ti­tude et un cer­tain fais­able ou aspi­ra­tion. D’un côté, le poé­tique, le créé, comme manque, absence, improb­a­bil­ité, ques­tion­nement, de l’autre acte et lieu d’un imag­in­able, d’un pressen­ti, d’un vision­naire. Et voici ain­si un entretisse­ment qui engen­dre lutte, ten­sion, va-et-vient, élas­tic­ité face au vécu, à son sens, face à la mort, face au sen­ti­ment de son ‘après’. Les ‘mots-racines’ (7) du recueil de Wateau plon­gent pro­fond, à jamais, et fatale­ment, ‘recré[ant] le créé’ (99). ‘L’origine’ de notre être-au-monde, de tout ce qui est, restera partout (9, 25, etc) une préoc­cu­pa­tion qui hante ces poèmes, énigme émou­vante et dée­spérante car incon­tourn­able et pous­sant sans cesse à ‘faire par­ler la mutité’ au cen­tre de tout, y com­pris le poète lui-même. Ce qui en résulte en fin de compte c’est ‘une incant[ation] plus bas[se]’ (28) que peut-être voulue, un enchante­ment mag­ique, pour­tant, absolu seule­ment dans l’honnêteté de son désir et l’exploit du poème même, mais sans attein­dre au zénith que traque­nt d’un vers à l’autre l’esprit et le cœur du poète.

Patrick Wateau. Coeur­fail­li. Le Cad­ran ligné, 2026.140 pages. 16 euros.

L’écriture de Coeur­fail­li devient ain­si l’inscription de ce que Patrick Wateau appellera une ‘impro­por­tion’ (23), titre de la deux­ième des sept suites de son livre. Et là encore règne le ten­sion­nel : déséquili­bre, équa­tions (psy­chologiques, spir­ituelles, char­nelles) sans solu­tion, affron­te­ment entre mot-signe et réel et Grand Réel à la fois. À la recherche de ce que le poème nomme ‘la Sans-Aucune-Chose’ (26), le poème n’hésite pas à avouer l’extrême déli­catesse de son geste/sa geste : ‘Ce que les mots reti­en­nent / Ne répond plus. // Tout se désunit sur la même ligne / Et s’hallucine. // Mais pur, / Plus que pur, / Excé­dant la res­pi­ra­tion. […] // Qui voit de plus près / S’évanouit / Dans ce qu’emporte le nom­bre. // La ressem­blance est si con­trac­tile / Qu’elle exclut tout regard. // Séparé est celui qui s’entoure / et s’éblouit de cet espace enlevé’ 27–8). Tout ce que ce long et beau poème offre en ses 7 suites se développe au cœur de telles impass­es et apor­ies. Et ceci, comme nous le con­fir­ment les titres des suites qui suiv­ent immé­di­ate­ment : Selon le vent (35), Inter­mi­nai­son (55) et À pas comp­tés, pas finis (69). Écrire et penser et même ressen­tir adéquate­ment la com­plex­ité de ce que Coeur­fail­li veut explor­er, c’est devoir vivre avec l’orage des intu­itions, propo­si­tions et imag­i­na­tions qui vient ébou­rif­fer, bous­culer, émi­et­ter, inces­sam­ment per­turber l’esprit et le cœur, les assu­jet­tir aux vicis­si­tudes du temps, au car­ac­tère inachev­able, mutant du débat intérieur qu’engage le recueil. Celui-ci pris dans le labyrinthe des appel­la­tions, con­jec­tures et devine­ments que génère l’acte de sen­tir-penser-écrire sous l’impact alterné des éton­nements et des doutes. Et partout, et néces­saire­ment dans ce trem­blant dis­cours poé­tique sur l’être, la mort exerce sa fas­ci­na­tion, ses ter­reurs comme ses improb­a­bles et ses pos­si­bles. D’un côté un ‘insouten­able’; de l’autre, vue à tra­vers un voile simul­tané­ment trans­par­ent et opaque, cette scène :

Jambes écartées,
se casern­er dans les creux
du fou
et, autre que lui,
mourir en arrière
vers la racine régressée (98)

Vide et non-vide, ne pas voir et voir (19), folie et son autre, le tout plongé dans la fatal­ité d’un feu, d’une ‘ignes­cence’, comme nous dit le titre de la dernière suite (123). Ignes­cence qui ‘purifier[ait]’, imag­in­able­ment sanc­ti­fierait, ou qui viderait, évis­cér­erait, réduirait à un incon­cev­able néant.

À la ques­tion ‘quelle fin pren­dre fin?’ (80), Patrick Wateau ne répond pas. Mais il avait déjà déclaré, quelque peu gnomique­ment : ‘Ôté, le pos­si­ble ne dis­paraît pas. / Il cède, sans excéder. // L’est sans fin / Dans ce qui lui appar­tient’ (51). Toute défini­tiv­ité finit par tomber dans un ter­ri­er de lapin, car inex­primable, inca­pable d’aller plus loin que le bout d’une langue qui encer­cle sans touch­er du doigt, si je peux dire. L’aventure humaine s’offrirait ain­si comme l’incessant mou­ve­ment de l’esprit au sein d’un corps pris dans le puz­zle de sa mor­tal­ité. Ce livre de Wateau, à la fois exigeant, pro­fond et enrichissant dans l’authenticité de son engage­ment, choisit, face aux para­dox­es et con­tra­dic­tions ryth­mique­ment creusés avec tant de sub­til­ité, face à ce que peu­vent offrir les deux extrêmes de sa médi­ta­tion – choisit, lit-on, ‘obole pour obole, / [de] mendi­er tout le frus­trat humain’ (48). De relever tous les défis, d’accueillir l’entière gamme du méditable-con­testable-débat­table, ceci poïé­tique­ment au sens fort du terme, et ‘sous le tir de la vie’ (49).

Présentation de l’auteur

Patrick Wateau

Patrick Wateau est un poète et pein­tre français, né le à Guise.

© Crédits pho­tos (sup­primer si inutile)

Bibliographie 

  • Heur­toirs, bois gravés de Bernard Viandi­er, Æncrages & Co,
  • Terre de séden­tar­ité, Ate­lier La Feu­graie,
  • Bois en défends, Cheyne édi­teur,
  • Rien sim­ple ou pur, gravure de Jacques Clerc, Édi­tions Unes,
  • Les douze ques­tions de men­dic­ité, gravures de Michel Haas, Édi­tions Unes,
  • Le non-dormir, gravures de Jean-Paul Héraud, Édi­tions Unes,
  • Par argu­ment de mort, pein­tures orig­i­nales de Jean-Paul Héraud, Édi­tions Unes,
  • Le plus douce­ment du monde, Ate­lier La Feu­graie,
  • Min­erve, Édi­tions José Cor­ti,
  • Restric­tion sur fond blanc, pein­ture de Aboud Mohsen, Les Enne­mis de Pater­ne Berri­chon,
  • Poèmes pour incom­pren­dre, col­lages de André-Pierre Arnal, L’At­ten­tive,
  • Paroi d’am­poule, dessins de Tison, Édi­tions Balt­haz­ar,
  • Bernard Noël ou L’ex­péri­ence extérieure, Édi­tions José Cor­ti,
  • Doci­masie, Édi­tions José Cor­ti,
  • Tris­mégiste d’un seul, pein­tures orig­i­nales de Geneviève Besse, Ate­lier de la Dolve,
  • Le Corps sans hâte ou Les bla­sons de Jeanne, gravures de Jacques Clerc, Édi­tions La Sétérée,
  • Abrup­tion, Ate­lier La Feu­graie,
  • Cargneule, pein­tures de Ena Lin­den­baur, Les Enne­mis de Pater­ne Berri­chon,
  • Van­ités-médi­­ta­­tion, pho­togra­phies de Hen­ri Mac­cheroni, Édi­tions Léo Scheer,
  • Hécatonomie, Édi­tions José Cor­ti,
  • Semen-con­­tra, Édi­tions José Cor­ti,
  • Iyn­ges, pein­ture orig­i­nale de jean-Paul Héraud, Édi­tions Remar­que, 2006
  • Incende, pein­tures de Philippe Gui­ton, Édi­tions Dana, 2006
  • Ingrès, Édi­tions José Cor­ti, 2007, Prix Antonin Artaud
  • Sklêros, Édi­tions Obsid­i­ane,
  • Humance, pein­tures orig­i­nales de Thier­ry Le Saëc, La Canopée,
  • Incende noir nom­i­nal, Ate­lier La Feu­graie,
  • Essai d’hérétic­ité, Édi­tions José Cor­ti,
  • Recès, trois gravures de Hen­ri Mac­cheroni, Trames, 2009
  • J’ignore ignore, Édi­tions Grèges,
  • Abat­tures, Lavis de Bernard Noël, Édi­tions Remar­que, 2010
  • Chiens d’at­tache, pein­tures de Jean-Paul Héraud, Édi­tions des riv­ières, 2010
  • Antonin Artaud « foudre du tact per­son­nel », Pu Vin­cennes,
  • Itinérance et pas, T.I Un autre néo­pla­ton­isme, T.II seul vers le Seul, Édi­tions d’é­carts,
  • Les Hommes-arrhes, pein­tures orig­i­nales de Patrick Wateau, Édi­tions de Riv­ières,
  • Solipses, pein­tures orig­i­nales de Patrick Wateau, Æncrages & Co,
  • Unkraut, livre peint par l’au­teur, Approches-édi­­tions, 2013
  • Per­son­nier, Ate­lier la Feu­graie, 2014
  • Fin’amor hareng saur, pein­tures de Thier­ry Le Saëc, Édi­tions La Canopée, 2014
  • Fron­tiés, Édi­tions d’é­carts, 2016
  • Gens de guerre, Édi­tions Obsid­i­ane, 2016
  • Le Nuage et le vent, Édi­tions de Cor­levour, 2017
  • Sur une lame spi­rale, pein­tures de Serge Fauchi­er, Édi­tions Mérid­i­anes, 2017
  • Harangue, pein­tures orig­i­nales de Jean-Paul Héraud, Édi­tions Trames 2017
  • Tristesse du banc dans le jardin pub­lic, Édi­tions d’é­carts, 2018
  • Grince-indi­­ci­ble, Notes sur la poésie, Édi­tions d’é­carts, 2018
  • Joug, pein­tures orig­i­nales de Jean-Paul Héraud, Édi­tions Ren­con­tres, 2018
  • L’Ou­bli, texte et pein­tures de Patrick Wateau, Édi­tions de Riv­ières, 2018
  • Trans­fix­ion, pho­togra­phies d’Eliz­a­beth Prou­vost, Les Cahiers du Museur, 2018
  • Danse macabre, Édi­tions Rehauts, 2019
  • Clav­ic­u­laire, pein­tures orig­i­nales de Jean-Paul Héraud, Édi­tions de Riv­ières, 2019
  • Sans fond, eaux-fortes de Thier­ry Le Saëc, Édi­tions La Canopée, 2019
  • La veine cave, bronze gravé, plié en angle, mise à livre de Anik Vinay, Ate­lier des Grames, 2020
  • Codex, pein­tures orig­i­nales de Jean-Paul Héraud, Édi­tions Ren­con­tres, 2020
  • L’Etc. de dire, pho­togra­phies d’Eliz­a­beth Prou­vost, Les Cahiers du Museur, 2021
  • Mort­ed, 4 bois sur Japon de Jean-Paul Héraud, Édi­tions Trames, 2021
  • His­toire du pre­mier poème, Édi­tions d’é­carts, 2022
  • Braire-âne, gravures de Jean-Paul Héraud, Édi­tions Obsid­i­ane, 2022
  • Marelle, une pein­ture orig­i­nale et huit gravures sur bois de Jean-Paul Héraud, Édi­tions Ren­con­tres, 2023
  • Tra­ver­saire, Édi­tions Pari­ah, 2023
  • Pris­on­nier retour de soi, pein­ture orig­i­nale de Jean-Paul Héraud, Édi­tions Trames, 2023
  • Halage[2], Édi­tions Le Cad­ran ligné, 2024
  • Sinon un rêve, dessins rehaussés de Thier­ry Le Saëc, Édi­tions La Canopée, 2024
  • Ignes­cence, stèle en terre de grès noir chamot­té, mise à livre de Anik Vinay, Ate­lier des Grames, 2024
  • Ce qui se brise d’un bois mort, pein­ture orig­i­nale de Jean-Paul Héraud, Édi­tions Trames, 2025
  • D’a­vant les yeux, Édi­tions Rehauts, 2025
  • Coeur­fail­li, Édi­tions Le Cad­ran ligné, 2026

Expositions

  • « Incan­des­cences » Du au , Musée Vic­tor Hugo, Ville­quier, France.
  • « Bernard Noël Patrick Wateau » Du au , Galerie Remar­que, Trans-en-Provence, France.
  • « Forme noire »Du au , Cen­tre du livre d’artiste en Bre­tagne, Plougonven, (Expo­si­tion col­lec­tive : Pier­rette Bloch, Jean-Yves Bosseur, Gilbert Dupuis, Philippe Gui­t­ton, Jean-Yves Lan­glois, Vera Mol­nar, Pierre Soulages, Patrick Wateau).

À propos de Patrick Wateau

  • Richard Blin, Semen-con­­tra, dans Le matricule des anges n° 55, juil­let-.
  • Paul Labor­de, Notes de lec­ture, Patrick Wateau ” Gens de guerre “, 2017.
  • Alexan­dre Battaglia, Poésie et inten­sité dans l’œu­vre de Patrick Wateau, Thèse Uni­ver­sité Paris VIII, 2018.

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

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Michael Bishop

Né à Lon­dres, il passe son enfance à Man­ches­ter où il pré­pare une licence d’honneur à l’Université de Man­ches­ter avec un séjour à l’Université de Mont­pel­li­er. Démé­nage au Cana­da, fait une Maîtrise à l’université du Man­i­to­ba avec une thèse sur la psy­cholo­gie du comique chez Sten­dal. Après une année passée à New­cas­tle-on- Tyne, retour au Cana­da, devient lec­tur­er en lit­téra­ture mod­erne et con­tem­po­raine à Dal­housie Uni­ver­si­ty tout en pré­parant une thèse de doc­tor­at (‘L’univers imag­i­naire de Pierre Reverdy’, dir. Roger Car­di­nal, lect. ext. Mal­colm Bowie) de l’Université du Kent à Can­tor­béry. Cor­re­spon­dance et ren­con­tres avec de nom­breux poètes et artistes en France. Se remarie en 1982 avec la bril­lante woman for all sea­sons Colette Rose; famille recom­posée de qua­tre filles. Nom­mé McCul­loch Pro­fes­sor of French and Con­tem­po­rary Stud­ies. De nom­breux livres sur Deguy, Char, Prévert, Titus-Carmel, Du Bouchet, la poésie con­tem­po­raine et celle du 19e siè­cle, l’art français con­tem­po­rain, la poésie fémi­nine con­tem­po­raine; et des tra­duc­tions de nom­breux inédits de poètes contemporain.e.s; des recueils de poésie en anglais et en français. Dernières pub­li­ca­tions : Dystopie et poïein, agnose et recon­nais­sance (Brill); Earth and Mind : Dream­ing, Writ­ing, Being (Brill); La Grande Arbores­cence (NU(e), 81, sur Poe­si­bao); Vérités d’hiver (William Blake & Cie).
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