Anne Brouan, Mirages du vent et de la pluie

Par |2026-06-21T10:51:49+02:00 21 juin 2026|Catégories : Anne Brouan, Critiques|

Très beau livre d’Anne Brouan, Mirages du vent et de la pluie (La rumeur libre édi­tions, 2025), avec une post­face de Patrick Laupin, des dessins d’Aurélia Pon­thus et des cal­ligra­phies de Yi Kehui.

Un recueil empreint d’une mélan­col­ie rêveuse irriguant chaque poème, chaque vers. Courts textes se déploy­ant au fil des pages tels des nénuphars au fil de l’eau. Une eau dans laque­lle se reflè­tent d’immuables paysages de soli­tude, qu’il s’agisse d’une « mon­tagne déserte », d’une « lande mys­térieuse » ou d’une « grève par­fumée des embruns de la mer ». Mais des paysages tra­versés de rares sil­hou­ettes comme esquis­sées dans l’air à l’encre des mots par l’imagination ou la mémoire : ici un « homme errant en quête d’un vis­age », là des « berg­ers de la lumière » cher­chant « le chemin des ravins du ciel », ailleurs des « femmes-fées » nageant « dans les étangs de lune claire ». Etres habités par une inex­tin­guible « soif de vivre d’aimer » et tou­jours en phase avec ces paysages où s’entend sour­de­ment « l’appel d’un print­emps infi­ni ». Il y a dans ce livre la brume des songes flot­tant sur « la terre labourée par le gel », le sou­venir nos­tal­gique de « la splen­deur d’autrefois », la recherche effrénée du « son dis­paru » d’une « musique d’enfance », un insa­tiable « désir de source que char­rie le vent », et partout la con­tem­pla­tion fer­vente de l’évanescente « mer­veille des jours ».

Car il ne faut pas s’y tromper : si, à pre­mière vue, cet univers peut sem­bler pure­ment onirique — suc­ces­sion de mirages nés de la seule fan­taisie de l’auteure —, il n’est autre, en fait, que la vision boulever­sante d’un monde exis­tant bel et bien. Un monde hors du temps que seul, peut-être, le poète sait dis­tinguer sous les ori­peaux du siè­cle : « un autre monde s’ouvre devant nous / mys­térieuse entente du jour / mirac­uleuse appari­tion / du temps per­du et retrou­vé »

Anne Brouan, Mirages du vent et de la pluie, La rumeur libre édi­tions, 2025, 152 p., 20 €.

Un monde « de l’autre côté du monde », dans lequel les êtres sur­gis du passé côtoient des créa­tures bien vivantes aux­quelles nul ne prête vrai­ment atten­tion, « âmes errantes émues du cha­grin des ténèbres », ombres en quête de « la lumière secrète d’une aurore ». Il ne s’agit donc en aucun cas, ici, d’une quel­conque apolo­gie de la fable, d’une inci­ta­tion à se réfugi­er dans la douce moi­teur de nos pro­pres chimères — surtout s’il s’agit de rêves de pou­voir ou de grandeur : « nul ne peut échap­per à la puis­sance du mythe qui l’habite », déplore ain­si l’auteure à pro­pos du « guer­ri­er aux ombres mag­nifiques » dont « un sourire de mort » illu­mine les traits. Non, ce qui sous-tend l’écriture de ce livre est bel et bien l’observation péné­trante, certes mêlée d’imagination et de remémora­tion, du tan­gi­ble. Comme si ce recueil avait été com­posé, du moins dans le pre­mier souf­fle de son élan orig­inel, dans une sorte d’intense rêver­ie poé­tique entre veille et endormisse­ment — cet état de grande con­science proche de la som­no­lence extralu­cide atten­tive aux moin­dres chu­chote­ments ou scin­tille­ments du réel, de recueille­ment médi­tatif ouvert à la moin­dre impres­sion comme au moin­dre songe ou au moin­dre sou­venir. Un état con­tem­platif dans lequel se perçoit claire­ment « le mur­mure de l’indicible / aux portes du sommeil ».

Et si, dans cet ouvrage, la nos­tal­gie de l’enfance le dis­pute partout à la douloureuse mémoire des êtres chers égarés « de l’autre côté du temps », au foudroy­ant sou­venir « des saisons en allées dans le vent de l’oubli », Anne Brouan n’en nég­lige pas pour autant l’âpre et ardente réal­ité du présent, les loin­tains échos de la guerre, « la bar­barie des temps frap­pés d’orage / sous la lune rouge de tant de sang ver­sé ». « On mas­sacre aux qua­tre coins de la terre », écrit-elle, déplo­rant que, « depuis les temps immé­mo­ri­aux », « les fleurs noires du dés­espoir / jonchent les jardins de l’Histoire ». Pour­tant la douceur est tou­jours de mise dans cette écri­t­ure à la fois ample et retenue au lyrisme con­tenu. Une écri­t­ure sub­tile et légère aux let­tres fine­ment inscrites sur la blancheur du papi­er telles les traces que lais­sent dans la neige les pas « des oiseaux de pas­sage » dont le cri « déchire le ciel ». Car ici la déli­catesse est à la mélan­col­ie ce qu’ailleurs l’humour est au dés­espoir : non pas tant la mar­que d’un tact — certes bien réel — envers le lecteur que celle d’une sere­ine et philosophe accep­ta­tion de la nature éphémère des mirages de la vie si « frag­ile » comme du car­ac­tère inéluctable de la mort qui emporte tout tel « le vent des steppes ».

Nous sommes là dans la haute, la très haute poésie — celle dévoilant sans pathos le vis­age soli­taire du réel le plus atem­porel sous le masque gri­maçant d’une époque « en furie ». Une poésie inspirée par la finesse impres­sion­niste de la poésie chi­noise anci­enne et con­tem­po­raine, notam­ment celle de Hai Zi — jeune poète au des­tin trag­ique — à qui l’avant-dernier poème du recueil est d’ailleurs con­sacré. Une poésie d’une grande flu­id­ité et qui, comme l’eau des riv­ières, « tra­verse les forêts / (…) défer­lant sur les pier­res éton­nées ». Une poésie limpi­de témoignant surtout d’un regard ten­dre et pro­fond sur l’univers dans sa dimen­sion pri­mor­diale, et ce à tra­vers un flot d’images issues du présent ou du passé révélant un monde observé, imag­iné ou remé­moré par l’auteure. Un monde d’au-delà des apparences et patiem­ment reflété dans l’intime réver­béra­tion des mots — cal­ligra­phies de l’invisible don­nant à voir ce qui ne peut l’être « à l’œil nu des pas­sants ». La lec­ture de ces pages nous ramenant à la nudité de ce que nous sommes au fond — cette attente la plus immé­mo­ri­ale d’une écla­tante lueur illu­mi­nant notre nuit. « Des pages que l’on tourne dans le vrai bien d’une com­pag­nie », écrit Patrick Laupin dans sa mag­nifique post­face. On passe effec­tive­ment un moment très réjouis­sant en com­pag­nie de ce livre où se perçoivent partout « le bruit des sources », « l’écho des cas­cades », « le chant stri­dent des cigales », « le mur­mure du vent » et le « bruisse­ment des roseaux / par les nuits de lune claire ». Ou com­ment trou­ver, mal­gré tout, un ray­on de lumière au cœur mutique des ténèbres. Un livre d’une abyssale clair­voy­ance et d’un véri­ta­ble raf­fine­ment poé­tique, comme tou­jours chez Anne Brouan, grande dame de la poésie française con­tem­po­raine. L’élégance faite voix. Oui, un très beau livre, assurément.

Extraits de Mirages du vent et de la pluie d’Anne Brouan :

Dans la mon­tagne déserte
résonne le pas du voyageur
per­du sous l’orage
noyé dans le blanc des nuages
quand le cri de l’oiseau jette son adieu
dans l’écho des cascades
emmurées dans les vides du printemps
de chute en chute
vers les gorges pro­fondes du silence
homme errant en quête d’un visage
entre ciel et terre sil­hou­ette invisible
mirage du vent et de la pluie (p. 19)

***

Une pluie fine sur les jardins en pleurs
que par­fume le vent léger de l’aube
le bruit des guer­res sestompe
hap­pé par lombre de loubli
la bar­que de mes rêves flotte sur la brume
seule éclairée par la pre­mière lueur du jour
j’entends à nou­veau le mur­mure des sources
dans le bat­te­ment dun souf­fle
l’appel d’un print­emps infi­ni (p. 74)

***

« J’ai cueil­li le dic­tame du vent
qui guérit la tristesse
et ramène la mer­veille des jours
où tout est poésie
de l’ancien chemin des montagnes
où chante la source
au bruisse­ment des vagues
sur la grève par­fumée des embruns de la mer (p. 84)

***

Emporté dans le vent bleu de l’été
le chant stri­dent des cigales
envoûte encore les pins de ma forêt d’enfance
terre et ciel embaumés de sen­teurs sauvages
sable blanc scin­til­lant de visions
sur les chemins per­dus des ruis­seaux de mémoire
ma déchirure
aux ros­es rouges du couchant (p. 107)

Présentation de l’auteur

Anne Brouan

Anne BROUAN est née dans le Var en 1954. Enseignante, psy­ch­an­a­lyste, elle vit et tra­vaille à Lyon où elle fut cofon­da­trice du col­lec­tif d’édition Le Bel Aujourd’hui en 1996.
Elle a pub­lié des ouvrages de poésie, des textes de pen­sée, de psy­ch­analyse et des études sur les œuvres de poètes et de pein­tres amis — Evaris­to en par­ti­c­uli­er qui, jusqu’à sa mort en 2009, partagea avec elle la con­vic­tion que « créer, c’est recueil­lir le fris­son du rêve, éphémère et frag­ile flo­rai­son du sens ».

© Crédits pho­tos (sup­primer si inutile)

Bibliographie

Livres, poésie 

  • Mirages du vent et de la pluie, La rumeur libre, 2025.
  • Rapaces de l’om­bre, La rumeur libre, 2020.
  • Amers déserts, poésie, La rumeur libre, 2017.
  • Rit­uel du silence, poèmes d’Anne Brouan, gouach­es d’E­varis­to, La rumeur libre édi­tions, 2011.
  • Ne cherchez plus l’or du temps, poésie, La rumeur libre édi­tions, 2010.
  • Evaris­to. La cham­bre des falais­es, réc­it et poésie, avec des encres d’Evaristo, Stéphane Bachès édi­tions, 2002.
  • Des roseaux incer­tains, suivi de Les verg­ers du som­meil, poésie, Le Bel Aujourd’hui édi­tions, 1999.

Autres parutions, préfaces, catalogues

  • Soign­er l’ombilic des rêves, Revue Rumeurs N° 4, févri­er 2018, édi­tions La rumeur libre
  • Grand jour d’arbre, pré­face à l’ouvrage de Patrick Laupin L’Alphabet des oubliés, Livre de ren­con­tres dans les écri­t­ures, édi­tions La rumeur libre, 2017
  • Le livre d’une vie, pré­face à l’ouvrage de Patrick Laupin L’Esprit du Livre, le Crime de Poésie et la Folie Utile dans l’œuvre de Mal­lar­mé, édi­tions La rumeur libre, 2012
  • Dans la nuit du tombeau – l’autre rive des chimères de Gérard de Ner­val, revue La Sœur de l’Ange, 2005
  • Le risque de la présence, post­face au livre de Patrick Laupin  Le courage des oiseaux, édi­tions Comp’Act, 2001
  • Textes con­sacrés aux œuvres pic­turales de Yves Dubail, Isabelle Jarousse, Anne-Louise Koeb (galerie Dettinger-Mayer)

Travaux psychanalytiques

A pub­lié, sous le nom de Anne Bourquin-Chossegros :

  • Des arti­cles con­sacrés à la psy­ch­analyse des enfants, dans divers­es revues, dont Cor­re­spon­dances Freu­di­ennes et Les Let­tres de la Société de Psy­ch­analyse Freudienne.
  • Ecrit sur le corps d’amour et de mort – le hiéro­glyphe de l’enfance. Contri­bu­tion à l’ouvrage col­lec­tif : L’enfant, la parole et le soin – Jean-luc Graber – la clin­ique mise à l’épreuve (édi­tions Erès)
  • Ani­me un sémi­naire sur L’Archaïque pour la Société de Psy­ch­analyse Freu­di­enne à Lyon

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

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Stéphane Juranics

Fils d’un immi­gré hon­grois ayant pris part à la Révo­lu­tion de 1956, Stéphane Juran­ics est né en 1969 à Lyon. Il a vécu une par­tie de son enfance à Anna­ba (Algérie). Mar­qué très tôt par l’ex­péri­ence du deuil, il écrit son pre­mier poème à la fin de l’épreuve de math­é­ma­tiques du bac­calau­réat. En 1989, il pub­lie ses pre­miers textes dans les revues Ver­so et Aube Mag­a­zine. Après une licence de Let­tres mod­ernes à l’U­ni­ver­sité Jean-Moulin Lyon 3, il fait paraître un pre­mier recueil en 1991 à La Bar­tavelle édi­teur. En 1993, il reçoit une bourse d’aide à l’écriture de l’AR­ALL (Auvergne-Rhône-Alpes Livre et Lec­ture). En 1999, il fonde avec le poète Georges Has­someris le Col­lec­tif (SIC) avec lequel il organ­ise un cycle de lec­tures au bar Le Phœbus à Lyon (1999–2004) ain­si que le pre­mier Marché de la poésie de Lyon dans le cadre offi­ciel du Print­emps des poètes (2003 et 2004). En 2006, dans le cadre de l’Année de l’Arménie en France, il fait paraître l’anthologie bilingue de poésie arméni­enne con­tem­po­raine Avis de recherche qu’il dirige avec sa com­pagne Olivia Alloy­an et dont il adapte l’intégralité des tra­duc­tions. Depuis 1992, il a réal­isé plusieurs expo­si­tions de ses textes avec des pho­tographes et effec­tué de nom­breuses lec­tures et inter­ven­tions, notam­ment à Lyon, Cler­mont-Fer­rand, Paris et Rot­ter­dam. Out­re ses recueils, il a pub­lié de nom­breux textes en revues ou dans des ouvrages col­lec­tifs — dont des hom­mages à des poètes ou à des artistes. Depuis 2018, Stéphane Juran­ics col­la­bore active­ment à la revue Rumeurs. Prin­ci­pales pub­li­ca­tions : Exis­ter de vivre suivi de Bribes du dehors, pré­face d’Emmanuel Mer­le, La Rumeur libre édi­tions, 2025 (avec le sou­tien de la Région Auvergne-Rhône-Alpes) ; Silence du temps, pré­face de Roger Dex­tre, Édi­tions La Passe du vent, 2020 (avant-dernière sélec­tion du Prix Apol­li­naire 2021) ; La chute libre du jour, pré­face de Thier­ry Renard, Édi­tions La Passe du vent, 2016 (avec le sou­tien de la Région Auvergne-Rhône-Alpes) ; Dans l’écrit du monde, suivi d’un entre­tien avec Thier­ry Renard, Édi­tions La Passe du vent, 2009 ; La veille du noc­turne, La Bar­tavelle édi­teur, 1998 ; La fenêtre sur l’hiver, La Bar­tavelle édi­teur, 1994 ; Une chaise manque à la ter­rasse, La Bar­tavelle édi­teur, 1991 (réédi­tion en 1996). Tra­duc­tion : Avis de recherche, une antholo­gie de la poésie arméni­enne con­tem­po­raine (en col­lab­o­ra­tion avec Olivia Alloy­an pour la direc­tion), Édi­tions Par­en­thès­es, 2006. Site inter­net : http://stephanejuranics.blogspot.com/
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