Très beau livre d’Anne Brouan, Mirages du vent et de la pluie (La rumeur libre éditions, 2025), avec une postface de Patrick Laupin, des dessins d’Aurélia Ponthus et des calligraphies de Yi Kehui.
Un recueil empreint d’une mélancolie rêveuse irriguant chaque poème, chaque vers. Courts textes se déployant au fil des pages tels des nénuphars au fil de l’eau. Une eau dans laquelle se reflètent d’immuables paysages de solitude, qu’il s’agisse d’une « montagne déserte », d’une « lande mystérieuse » ou d’une « grève parfumée des embruns de la mer ». Mais des paysages traversés de rares silhouettes comme esquissées dans l’air à l’encre des mots par l’imagination ou la mémoire : ici un « homme errant en quête d’un visage », là des « bergers de la lumière » cherchant « le chemin des ravins du ciel », ailleurs des « femmes-fées » nageant « dans les étangs de lune claire ». Etres habités par une inextinguible « soif de vivre d’aimer » et toujours en phase avec ces paysages où s’entend sourdement « l’appel d’un printemps infini ». Il y a dans ce livre la brume des songes flottant sur « la terre labourée par le gel », le souvenir nostalgique de « la splendeur d’autrefois », la recherche effrénée du « son disparu » d’une « musique d’enfance », un insatiable « désir de source que charrie le vent », et partout la contemplation fervente de l’évanescente « merveille des jours ».
Car il ne faut pas s’y tromper : si, à première vue, cet univers peut sembler purement onirique — succession de mirages nés de la seule fantaisie de l’auteure —, il n’est autre, en fait, que la vision bouleversante d’un monde existant bel et bien. Un monde hors du temps que seul, peut-être, le poète sait distinguer sous les oripeaux du siècle : « un autre monde s’ouvre devant nous / mystérieuse entente du jour / miraculeuse apparition / du temps perdu et retrouvé ».

Anne Brouan, Mirages du vent et de la pluie, La rumeur libre éditions, 2025, 152 p., 20 €.
Un monde « de l’autre côté du monde », dans lequel les êtres surgis du passé côtoient des créatures bien vivantes auxquelles nul ne prête vraiment attention, « âmes errantes émues du chagrin des ténèbres », ombres en quête de « la lumière secrète d’une aurore ». Il ne s’agit donc en aucun cas, ici, d’une quelconque apologie de la fable, d’une incitation à se réfugier dans la douce moiteur de nos propres chimères — surtout s’il s’agit de rêves de pouvoir ou de grandeur : « nul ne peut échapper à la puissance du mythe qui l’habite », déplore ainsi l’auteure à propos du « guerrier aux ombres magnifiques » dont « un sourire de mort » illumine les traits. Non, ce qui sous-tend l’écriture de ce livre est bel et bien l’observation pénétrante, certes mêlée d’imagination et de remémoration, du tangible. Comme si ce recueil avait été composé, du moins dans le premier souffle de son élan originel, dans une sorte d’intense rêverie poétique entre veille et endormissement — cet état de grande conscience proche de la somnolence extralucide attentive aux moindres chuchotements ou scintillements du réel, de recueillement méditatif ouvert à la moindre impression comme au moindre songe ou au moindre souvenir. Un état contemplatif dans lequel se perçoit clairement « le murmure de l’indicible / aux portes du sommeil ».
Et si, dans cet ouvrage, la nostalgie de l’enfance le dispute partout à la douloureuse mémoire des êtres chers égarés « de l’autre côté du temps », au foudroyant souvenir « des saisons en allées dans le vent de l’oubli », Anne Brouan n’en néglige pas pour autant l’âpre et ardente réalité du présent, les lointains échos de la guerre, « la barbarie des temps frappés d’orage / sous la lune rouge de tant de sang versé ». « On massacre aux quatre coins de la terre », écrit-elle, déplorant que, « depuis les temps immémoriaux », « les fleurs noires du désespoir / jonchent les jardins de l’Histoire ». Pourtant la douceur est toujours de mise dans cette écriture à la fois ample et retenue au lyrisme contenu. Une écriture subtile et légère aux lettres finement inscrites sur la blancheur du papier telles les traces que laissent dans la neige les pas « des oiseaux de passage » dont le cri « déchire le ciel ». Car ici la délicatesse est à la mélancolie ce qu’ailleurs l’humour est au désespoir : non pas tant la marque d’un tact — certes bien réel — envers le lecteur que celle d’une sereine et philosophe acceptation de la nature éphémère des mirages de la vie si « fragile » comme du caractère inéluctable de la mort qui emporte tout tel « le vent des steppes ».
Nous sommes là dans la haute, la très haute poésie — celle dévoilant sans pathos le visage solitaire du réel le plus atemporel sous le masque grimaçant d’une époque « en furie ». Une poésie inspirée par la finesse impressionniste de la poésie chinoise ancienne et contemporaine, notamment celle de Hai Zi — jeune poète au destin tragique — à qui l’avant-dernier poème du recueil est d’ailleurs consacré. Une poésie d’une grande fluidité et qui, comme l’eau des rivières, « traverse les forêts / (…) déferlant sur les pierres étonnées ». Une poésie limpide témoignant surtout d’un regard tendre et profond sur l’univers dans sa dimension primordiale, et ce à travers un flot d’images issues du présent ou du passé révélant un monde observé, imaginé ou remémoré par l’auteure. Un monde d’au-delà des apparences et patiemment reflété dans l’intime réverbération des mots — calligraphies de l’invisible donnant à voir ce qui ne peut l’être « à l’œil nu des passants ». La lecture de ces pages nous ramenant à la nudité de ce que nous sommes au fond — cette attente la plus immémoriale d’une éclatante lueur illuminant notre nuit. « Des pages que l’on tourne dans le vrai bien d’une compagnie », écrit Patrick Laupin dans sa magnifique postface. On passe effectivement un moment très réjouissant en compagnie de ce livre où se perçoivent partout « le bruit des sources », « l’écho des cascades », « le chant strident des cigales », « le murmure du vent » et le « bruissement des roseaux / par les nuits de lune claire ». Ou comment trouver, malgré tout, un rayon de lumière au cœur mutique des ténèbres. Un livre d’une abyssale clairvoyance et d’un véritable raffinement poétique, comme toujours chez Anne Brouan, grande dame de la poésie française contemporaine. L’élégance faite voix. Oui, un très beau livre, assurément.
Extraits de Mirages du vent et de la pluie d’Anne Brouan :
Dans la montagne déserte
résonne le pas du voyageur
perdu sous l’orage
noyé dans le blanc des nuages
quand le cri de l’oiseau jette son adieu
dans l’écho des cascades
emmurées dans les vides du printemps
de chute en chute
vers les gorges profondes du silence
homme errant en quête d’un visage
entre ciel et terre silhouette invisible
mirage du vent et de la pluie (p. 19)
***
Une pluie fine sur les jardins en pleurs
que parfume le vent léger de l’aube
le bruit des guerres s’estompe
happé par l’ombre de l’oubli
la barque de mes rêves flotte sur la brume
seule éclairée par la première lueur du jour
j’entends à nouveau le murmure des sources
dans le battement d’un souffle
l’appel d’un printemps infini (p. 74)
***
« J’ai cueilli le dictame du vent
qui guérit la tristesse
et ramène la merveille des jours
où tout est poésie
de l’ancien chemin des montagnes
où chante la source
au bruissement des vagues
sur la grève parfumée des embruns de la mer (p. 84)
***
Emporté dans le vent bleu de l’été
le chant strident des cigales
envoûte encore les pins de ma forêt d’enfance
terre et ciel embaumés de senteurs sauvages
sable blanc scintillant de visions
sur les chemins perdus des ruisseaux de mémoire
ma déchirure
aux roses rouges du couchant (p. 107)
Présentation de l’auteur
- Anne Brouan, Mirages du vent et de la pluie - 21 juin 2026
- Parme Ceriset, Amazone d’Outre-monde, Entre la mort et l’extase - 6 janvier 2026















