Les épreuves du désir de Forough Farrokhzâd
Avant sa mort accidentelle à 32 ans Forough Farrokhzâd avait publié quatre recueils : La prisonnière, Le mur, Rébellion et Une autre naissance au moment d’achever son texte qui restera posthume « Au seuil d’une saison froide ». L’œuvre dans son pays est honni par les Mollahs et ce dès la fin des années 60 puisque son premier recueil fit scandale.
Pour la première fois une femme iranienne évoqua ses désirs. Elle y évoqua baisers, regard, étreintes et corps nus — entre autres dans un de ses premiers textes « Nuit et désir ». Ce fut tout un programme surtout par et pour une femme dont il n’était (ou l’est encore) pas question de sujet mais d’objet selon les hommes iraniens.
Au-delà des critiques acerbes (et masculines) elle fit de sa poésie la liberté d’expression et de sa vie : « être libre, libre, libre enfin » écrivait-elle. D’un recueil à l’autre, elle passa de l’amour pour un homme particulier à « l’homme » avec lequel deux corps (devenu ceux de ses poèmes) s’abandonnent au nom du cœur.
Chez elle, le désir devint lisible à l’époque où avant Khomeiny, pour le Shah, le désir était écarté du tissu social. Pour elle chaque femme devait sortir de l’argent, du pouvoir que l’homme lui concédait un certain renom selon une version remixée de l’amour courtois. La poétesse rêvait d’un amour absolu et charnel non sans un romantisme européen eu égard à son aimé : « Si demain n’arrivait pas / Je resterais près de toi pour toujours (…) Celui que j’aime / Est comme la nature / Et la langue du regard suffit ».
Reste que face à cette idée, elle voyait dans chaque homme un risque. Quoique brûlant pour une femme, il reste inatteignable : « Tu es en moi et tellement loin de moi » disait-elle. Et elle ne cessa de remarquer sa fuite. Preuve que la passion est fragilisée par le temps Et Forough Farrokhzâd note ce qui s’étiole tant l’amour resta précaire. Pour elle la « nuit fabuleuse » ne dure jamais et plonge dans l’obscur de la mort où tout sens se perd.

Forough Farrokhzâd, J’irai jusqu’au rivage du soleil, Poésie complète, Édition et traduction du persan de Leili Anvar, Poésie / Gallimard, 2026, 432 p, 10€40.
L’auteur voulu y croire et l’écrivit entre ses espoirs et ses affres jusqu’à ne plus savoir qui elle était. L’auteure a exploré la dualité du vécu là où dans ses poèmes elle se voulut libre et oiseau voire « rose à la roseraie du poème ». Sa vie peu à peu se tendit malgré la lumière de son écriture capable de vivre plus grande même si les amants sont diversifiés. Elle eut besoin de les et surtout se connaître dans son enjeu d’énergie du vivre.
Mais en ses recueils sont toujours évoqués la civilisation iranienne. La poétesse suggéra entre autres l’oud, l’encens, la mosquée, le minaret, le muezzin, voire la prière et, aussi lieu de la pendaison publique déjà présent en Iran presque depuis toujours. Cette édition permet de comprendre et connaître l’œuvre de Forough Farrokhzâd qui remodela le genre poétique là où soudain une femme sortit du silence mais arrachée trop vite à son existence plongée dans sa « saison froide ».
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Humeurs et temps : Jean-Pierre Otte
Expert de nos géologies intérieures Jean-Pierre Otte plongent dans les couches qui nous plombent avec tatouées dedans ou dessus les empreintes de notre règne, de notre gloire et de nos déclins qui en parallèles au monde donne à ce qui nous entoure les mêmes interprétations. C’est donc chez Otte parachever le fond de nos entrailles que celle de la terre et de ses océans ;
Plus ou moins avertis du monde nous vaquons à nos occupations, nous allons et venons selon nos horaires et les humeurs de notre environnement là où, au mieux, nous sommes que des passants en nous libérant parfois de notre gangue au milieu des gangs. Mais pour nous apaiser Otte nous offrent de bien belles images que charrient les poèmes, « comme les reflets de feuillage au fil du vif courante » qui expriment ce que nous exprimons (enfin presque). En conséquence ils sont des occasions pour devenir qui nous sommes, dans l’espoir d’outrepasser et nous porter ailleurs ce que nous devenons.
Cela permet de se modifier de fond en comble au gré des vagues de la vie mais pour réajuster l’équation de notre existence selon la double appartenance à soi et au monde. Certes, au creuset de notre être, reste un pays étrange, « des arbres chargés de lichens argent, / des féeries d’étincelles / dans les rets du soleil » histoire parfois de nous mirer là où des « elfes se lèvent en reflets légers /(…) et les masques tombent comme des écorces ». Rassurons-nous car même s’il y a tout qui nous investit, corrompt et étend sa pourriture, Otte nous donne ses propres pulsions pour que nous réhabitions notre pays étrange « sur la patinoire du monde ».

Jean-Pierre Otte, Quarantaine suivi de Quelques érotiques, éditions Sans Escale 2026, 79 p.
A nous de danser libre au-delà même de notre désir dérisoire. Certes, ici, ailleurs, « ce ne sont que débats isolés, égarements sans retour, soûleries et priapées » mais il s’agit de ne plus vivre sur nos décombres et nos rêves défaits. Le début d’autre chose devrait afin advenir même si le temps court. Plus question de voyager dans la face cachée des choses et dans le repli ombreux qui confère au présent sa discutable profondeur.
Il arrive que dans notre esprit la lumière revient. Mais pour le faire il convient de nous survolter au moins par intermittences. Existent alors des éblouissements, jusqu’à ce que notre grand silence de notre inconscient revient en nous dans un ressac étourdissant. Alors, allons afin que notre présent ne revienne plus au passé. D’où notre injonction : nous ressentir permanent « sur la terre des permissionnaires ».
Et comme bonus gicle « la figure foudroyante de l’amour ». Certes l’homme se contente de l’épanchement tandis que la femme, par le sortilège de son corps, veut enclore en elle l’univers entier. En cas d’échec elle connaît un pis-aller et se referme sans bruit dans ses propres bras
Néanmoins les êtres restent des obsédés. Et pas seulement par des coucheries qui ne feraient pas des illusions ou des « tromperies du présent ». Otte nous rappelle que l’amour est une besogne « et l’amant se doit d’être au mieux de son rendement ». A lui d’inventer, une subtilité dans ses actions seraient plein de délices. Dans ce but, exit l’acte s’accomplit qui ne s’accomplit qu’avec une telle célérité « qu’il paraît un trait d’irréalité. » Nous avons donc bien mieux à faire et le poète nous le rappelle. A Chacun de sortir d’un pâle loisir nostalgique pour restituer par le grand menu l’amoureux.
Ici la femme voltige, « vole à contre-courant, glisse sur les replis fluides du vent, avec de brusques crochets imprévisibles » le tout non sans caprices, foucades dans une harmonie extensive. Certes parfois son esprit s’embue par distraction et des liens s’étirent. Mais à chaque homme de porter ses doigts « à l’Y des cuisses / sous un duvet bouclé et blond ». Bien sûr avec science et conscience, et d’un index expert qui « produit un feu de neige, par frottement, une émotion grande en ondes concentriques ». A bon entendeur, Salut.
En résumé, dans l’amour comme dans la vie, le danger existe. Mais Otte devient le maître enchanteur de nos manœuvres sans nous égarer de ruses et d’un esprit finassier. L’existence doit donc élaguer stratagèmes et artifices pour rejoindre notre sincérité, note vérité sans oublier bien sûr notre désir quoique souvent primesautier.
Présentation de l’auteur
Présentation de l’auteur
- Forough Farrokhzâd, J’irai jusqu’au rivage du soleil, Jean-Pierre Otte, Quarantaine suivi de Quelques érotiques - 6 septembre 2026
- Constance Chlore, Orphéee // Le monde vibrera comme une immense lyre // Eurydice - 23 juin 2026
- Alexandre Bonnet-Terrile, La fête à Landru, Milène Tournier, Journal ouvert - 6 mai 2026
- Marguerite Duras, L’Amant et autres écrits - 6 mars 2026
- Par et pour Ana Negro - 6 mars 2026
- Gérard Titus-Carmel, Palières, Dominique Sampiero, Retour au nous végétal - 21 février 2026
- Catherine Andrieu, Ils ont dressé des anges sur des tessons, Sarah Masson, Désexister - 6 février 2026
- Alain Marc, SOLITUDE — le Grand cycle de la vie ou l’odyssée humaine # 1, Jacqueline Saint-Jean, Nous les inachevés - 26 décembre 2025
- François Prunier, Un poker avec l’Ange, Srečko Kosovel, Les Intégrales - 6 novembre 2025
- Jacques Roubaud, Peut-être ou La Nuit de dimanche (Brouillon de prose). Autobiographie romanesque, Colin Lemoine, Hélène Cixous, Parlure - 21 octobre 2025
- Pierre Bergounioux /Joël Leick, Déplier le monde, Marie-Françoise Ghesquier, Comme de royales abeilles - 21 septembre 2025
- Marie Roumégas, Premiers espaces, Liliane Giraudon, Pot pourri - 6 septembre 2025
- Anne Barbusse, Les mères sont très faciles à tuer - 29 juin 2025
- Esther Tellermann, Choix de poèmes, Annie Dana, Tremblement des jours - 24 mai 2025
- Sophie Loizeau, Les Moines de la pluie, Tom Buron, Les cinquantièmes hurlants - 6 mai 2025
- Hannah Sullivan, Etait-ce pour cela, Joël Vernet, Copeaux du dehors - 27 mars 2025
- Didier Ayres, Sphère, Anne Sexton, Folie, fureur et ferveur, œuvres poétiques 1972–1975 - 6 mars 2025
- Yves Caro, Singe, Agnès Valentin, Trouer la nuit - 5 février 2025
- Valéry Molet, Extrême limite de la nuit suivi de Sept notes d’accompagnements de Jean-Pierre Otte, Anne Barbusse, Terra (in)cognita, poèmes sous couvre-feu - 6 janvier 2025
- Philippe Pichon, (entre) presque (et) rien, – Eloge de l’interstice, Fabienne Raphoz, Infini présent - 21 décembre 2024
- Jacqueline Dusuzeau, J’ai soulevé les grandes images, Catherine Andrieu, Les griffes d’Obsidienne - 9 décembre 2024
- Elio Pagliarani, Carla, une jeune fille, Robert Filliou, Poémes, scénarios, chansons, Christine Célarier, Je choisis la lagune, Raymond Farina, Les Grands jaseurs de Bohème suivi de L’Oiseau de paradigme - 20 novembre 2024
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