Jean-Jacques Marimbert, Carnaval

Par |2026-09-06T08:09:21+02:00 6 septembre 2026|Catégories : Critiques, Jean-Jacques Marimbert|

Un pas de côté

Car­naval : nom masculin

  1. Péri­ode de réjouis­sances, de l’Épiphanie au début du carême.

  2. Diver­tisse­ments publics (bals, défilés) du carnaval.

Le Robert pour­rait désor­mais ajouter ces mots extraits du livre de Jean-Jacques Marim­bert : À l’o­rig­ine du car­naval, deux fois rien, un pas de côté, le déhanche­ment molécu­laire du néces­saire hasard…

L’au­teur de Car­naval, qui vient de paraître aux édi­tions Aux cail­loux des chemins, donne, en pro­logue des trois par­ties qui con­stituent le livre ces lignes qui en situent les cir­con­stances d’écri­t­ure : Un homme, accoudé au garde-corps de sa porte-fenêtre – face à de grands cyprès qu’un mur, tagué de mots et de dessins, pro­tège de la rue –, laisse défil­er dans l’air du matin ses pen­sées, rêves, images ou idées, en trois cortèges dont la musique et les couleurs évo­quent des aspects et des moments de la vie.

Dans le défilé de ce car­naval, les ani­maux sont très présents et ce, dès les pre­miers vers : Peut-être y a‑t-il, dans la mémoire / des sauterelles, des libel­lules, des / rainettes, l’en­trelacs des ruis­seaux, / des mélodies de tous les temps, et // des abeilles toutes les prairies aus­si. Et par exem­ple, page 15 : Cro­tale, alli­ga­tor, mou­ton, cheval, / anti­lope ou félin. Que de pupilles //scrutant la vie, pour la pren­dre et / la sauver, oui tou­jours la sauver.

On songe au Car­naval des ani­maux de Camille Saint-Saëns, lequel s’é­tait amusé à intro­duire des cita­tions musi­cales par­o­diques (Rameau, Berlioz, Rossi­ni…). Dans le livre de JJ Marim­bert, les cita­tions n’ont pas ce côté satirique : c’est référence faite à l’An­tiq­ui­té avec Œdipe ou Phè­dre, c’est Camus et à tra­vers lui Meur­sault, c’est Thalès, le philosophe de la nature, ou encore le philosophe soufi (égale­ment astronome, médecin, math­é­mati­cien) Ibn Tufayl, mais c’est sans con­teste l’e­sprit de François Vil­lon qui n’au­rait certes pas été en con­tra­dic­tion avec ceux que je viens de citer qui souf­fle dans les poèmes de Jean-Jacques Marim­bert, héraut de ce Car­naval.

Jean-Jacques Marim­bert, Car­naval, édi­tions Aux cail­loux des chemins, 2025, 74 pages, 14 €.

Hors le bes­ti­aire ci-dessus évo­qué, pré­texte sur lequel il con­vient de ne pas trop s’at­tarder, men­tion­nons la forme des poèmes : qua­tre dis­tiques à chaque fois,  d’un lyrisme ciselé.

Mais terre, plantes, laborieux insectes
repren­nent tout à zéro, allez le temps

presse dans les ruines, le car­naval des
oubliés s’ac­tive et fait de rien, ou peu

s’en faut, rêver collines cabossées et
flaques séchées de rouille. La lumière

se décore d’oiseaux muets. Tympans
crevés, les chiens reni­flent les restes.

Nous avons, à mon sens, dans ce poème, la quin­tes­sence de la poésie : sug­gér­er sans rien énon­cer trop bru­tale­ment, le sens flot­tant dis­crète­ment (on peut le rat­tach­er au poème qui le précède pour en ori­en­ter la lec­ture, mais ce n’est pas obligatoire).

Trois par­ties donc pour ce livre, dont je ne saurais déter­min­er la spé­ci­ficité. Ou com­ment jus­ti­fi­er ce découpage. Toute­fois, pour clore cha­cune d’elle un poème dont la forme évoque celle d’un sabli­er ou d’une clep­sy­dre,  manière de trope pour fig­ur­er le temps qui ne cesse de s’é­couler. Ce temps est celui de l’His­toire majus­cule, par exem­ple dans le rap­pel de Ver­dun, […] des mil­liers de tonnes de /  terre d’obus d’ar­bres déchi­quetés, temps des com­mence­ments pour ce car­naval […] au fond des grottes où / l’hu­main l’a tracé, temps de l’in­di­vidu, borné dans sa course folle, ten­tant l’équili­bre face à celui, incom­men­su­rable de l’univers.

Ain­si débute le car­naval des jours
et des nuits, d’é­ton­nements en cris

d’ef­froi, de riv­ière en catastrophe,
sur la scène d’une mémoire vide,

ou presque,laissant, der­rière elle,
la chevelure de Bérénice dont les

mèch­es de feu illu­mi­nent un ciel
bal­bu­tiant, un long chemin étoilé.

De ces rêver­ies, de ce défilé, le poète note aus­si bien Beauté ou laideur, le désor­dre appar­ent, le tis­su labyrinthique de des­tins indémêlables avec ce par­ti pris : Oh beauté de cet inex­tri­ca­ble éche­veau.

C’est cette beauté que le poète retient, qu’il faut retenir, celle de la vie, celle de vis­ages (on pense à Lév­inas). Et puis cette approche dionysi­aque, la danse indis­so­cia­ble du car­naval, celui de Rio cité par l’au­teur, parangon d’un car­naval plus vaste, celui de l’existence.

  Défi lancé à la grav­ité, légèreté du vent mati­nal, après
   une nuit de tem­pête. Cyprès mal­menés, ciel tapissé
    d’om­bres saisies par le lam­padaire chancelant.
     Fenêtre close, les feuilles tourbillonnent,
      d’un jardin proche, le vent dénudant
       pla­tanes aca­cias saules pleureurs.
        Un car­naval d’om­bres s’agite
         sur les murs. Au petit jour,
          calme revenu, la rue est
           tapis­sée d’or jaune,
            rouge. La dentelle
             des cyprès bouge
            si peu. Ce jour est
           le pre­mier, la parole
          brise le silence, tombe
         dans l’ou­bli, revient taper
       à la vit­re, glisse sous la porte,
      lance un car­naval d’é­chos, masques
     pen­dant aux fenêtres, robes, gilets brodés
   jetés à terre dans la hâte des corps extatiques,
des regards engloutis, car est venue l’heure d’aimer.

 J’ai dit que Vil­lon était présent dans ce recueil, mau­vaiz enf­fant, dans les cita­tions qu’en fait l’au­teur, sans doute aus­si dans son rêve ver­si­fié à le suiv­re dans les rues / glauques, les beaux palais, Jean-Jacques Marim­bert embras­sant tout de ses yeux et de sa plume, où va corps, et peut-être l’âme et dans ce tour­bil­lon du car­naval ce qu’il garde pré­cieuse­ment : Oh, vis­age aimé de la vie.Car si c’est un défilé d’im­ages qui tra­verse le songe du poète à sa fenêtre, on sent der­rière, comme en embus­cade, la vie, celle que Jean-Jacques Marim­bert a éprou­vée, dans son rap­port à la nature, à l’altérité, à l’amour, un fil­igrane exis­ten­tiel qui ne délaisse pas le réel. Un livre comme une musique qui résonne encore en soi longtemps après qu’on l’a entendue.

Présentation de l’auteur

Jean-Jacques Marimbert

Né au Maroc au milieu du XXème siè­cle. Médecin à l’hôpi­tal de 1977 à 1982, dans la région toulou­saine ; en 1980, mis­sion MSF auprès de réfugiés éthiopi­ens en Soma­lie. Enseigne la philoso­phie depuis 1984, PRAG à l’U­ni­ver­sité de Toulouse-Le Mirail depuis 2001. L’écri­t­ure : axe essen­tiel (jeunesse, adulte, roman, nou­velle, prose poé­tique). Explore le rap­port texte/image ou texte/musique (Ren­con­tres du Ciné­ma de la lit­téra­ture : http://www.lecinemadelalitterature.com/ ). Mem­bre du groupe La Pho­to qui bouge sur Facebook.

mm

Jean-Christophe Belleveaux

Jean-Christophe Belle­veaux est né en 1958 à Nev­ers. Il a fait des études de Let­tres Mod­ernes et de Langue Thaï. Grand voyageur, il a égale­ment ani­mé la revue de poésie Comme ça et Autrement durant sept années. Il a béné­fi­cié de deux rési­dences d’écri­t­ure (une à Rennes, l’autre à Mar­ve­jols) et a beau­coup pub­lié. Bib­li­ogra­phie : •Com­ment dire ? co-écrit avec Corinne Le Lep­vri­er, Édi­tions La Sirène étoilée, 2018 •Ter­ri­toires approx­i­mat­ifs, Édi­tions Faï fioc, 2018 •Pong, Édi­tions La tête à l’en­vers, 2017 •L’emploi du temps, Édi­tions le phare du cous­seix, 2017 •cadence cassée, Édi­tions Faï Fioc, col­lec­tion “cahiers”, 2016, •Frag­ments mal cadas­trés, Édi­tions Jacques Fla­ment, 2015 •L’in­quié­tude de l’e­sprit ou pourquoi la poésie en temps de crise ? (ouvrage col­lec­tif de réflex­ion de 21 auteurs), Édi­tions Cécile Defaut, 2014 •Bel échec co-écrit avec Édith Azam, Le Dernier Télé­gramme, 2014 •Démo­li­tion, Les Car­nets du dessert de Lune, 2013 •ces angles raturés, ô labyrinthe, Le Frau, 2012 •Épisode pre­mier, Raphaël De Sur­tis, 2011 •CHS, Con­tre Allées, 2010 •Machine Gun, Poten­tille, 2009 •La Fragilité des pivoines, Les Arêtes, 2008 •La quad­ra­ture du cer­cle, Les Car­nets du dessert de Lune, 2006 •soudures, etc., Pold­er / Décharge, 2005 •Cail­lou, Gros Textes, 2003 •Nou­velle approche de la fin, Gros Textes, 2000 •Géométries de l’in­quié­tude (nou­velles), Ed. Rafaël de Sur­tis, 1999 •Dans l’e­space étroit du monde, Wig­wam, 1999 •Pous­sière des lon­gi­tudes, ter­mi­nus, Ed. Rafaël de Sur­tis, 1999 •le com­pas brisé, Pays d’Herbes, 1999 •Car­net des états suc­ces­sifs de l’ur­gence, Les Car­nets du dessert de Lune, 1998 •Le fruit cueil­li, Pré Car­ré, 1998 •Bar des Pla­tanes, L’épi de sei­gle, 1998 •sédi­ments, Pold­er / Décharge, 1997 •L’autre nuit (avec Yves Humann), édi­tions Saint-Ger­main-des Prés, 1983 En antholo­gies : •Nous la mul­ti­tude, antholo­gie réal­isée par Françoise Coul­min aux édi­tions du Temps des ceris­es, 2011 •Dehors, antholo­gie sans abris, édi­tions Janus, 2016 •Plus de cent fron­tières (par­tic­i­pa­tion à l’an­tholo­gie), édi­tions pourquoi
[print-me]

Sommaires

Aller en haut