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Gérard CHALIAND, Feu nomade

Par |2018-08-16T19:54:29+00:00 24 avril 2017|Catégories : Critiques|

 

 

 

Dans une lettre manus­crite (repro­duite en fin de livre), datée du 25 novembre 1959, André Breton écrit à Gérard Chaliand : « c’est comme un très beau chant de haleur, cela en a le rythme et ce qui est halé va très loin ». Il parle de « La marche têtue », la pre­mière par­tie de ce livre qui en ras­semble cinq.

Chant de haleur, en effet, donc lyrique, qui célèbre et ce sans effu­sions, la Terre, ses pay­sages et ses hommes, « Terre ma terre /​ je coule ton sable dans ma main /​ et comme les doigts /​ je chante tes cinq conti­nents », jusque dans leurs excès – la guerre – por­teurs d’une éner­gie dont Chaliand semble avoir vou­lu qu’elle guide ses pas sa vie durant. Si le lec­teur ne connaît pas le par­cours de l’auteur, rap­pe­lons que cet octo­gé­naire a mené une exis­tence de grand curieux des choses de ce monde, des gens et de leurs cultures diverses ; anti­co­lo­nia­liste actif (durant la guerre d’Algérie), il a par­ti­ci­pé par la suite à de nom­breuses gué­rillas, a beau­coup voya­gé (l’essentiel de son temps) en zones de guerre, tout en exer­çant toutes sortes de métiers, depuis le Nord Viêtnam de 1967 , en pas­sant par l’Erythrée, le Salvador, le Haut-Karabagh par exemple, jusqu’à l’Irak où il se rend encore chaque année depuis 1999. Contributeur excep­tion­nel à la géo­po­li­tique, on lui doit de nom­breux atlas poli­tiques et his­to­riques, de non moins nom­breux ouvrages poli­tiques ou de stra­té­gie mili­taire, sans comp­ter son œuvre lit­té­raire (mémoires, théâtre, tra­duc­tions, livres pour enfants…). On aura com­pris qu’on ne peut avoir affaire à des pos­tures de la part d’un tel homme, enga­gé dans la vie, dans l’aventure, dans l’écriture. Et ce haleur va effec­ti­ve­ment nous emme­ner très loin, dans les mul­tiples recoins de notre pla­nète, dans ceux du temps qui nous empor­te­ra tous. Mots d’énergie et de lutte donc pour cet homme libre.

 

« Que je boive à la source et me rompe le cou
si votre temps court j’irai plus vite encore.
Je creuse les reins
je m’emplis d’océan.
Ma liber­té m’arrache la poi­trine
veut bri­ser tous les corps et me bri­ser moi-même
j’arrache les forêts je les jette à la mer
et je courbe san­glant le temps qui me détruit. »

 

Cette belle vita­li­té, aux accents par­fois colé­riques, refuse la tié­deur et l’immobilité ; il lui faut le mou­ve­ment, le feu, la glace, la pas­sion. « Je ne sais que vivre ma vie et la pour­suivre /​ comme on traque une bête qui par­fois se dérobe /​ et par­fois meurt en criant. /​ Nous n’avons aimé que cette chasse /​ et cette image du chas­seur /​ la dou­ceur des visages /​ la chair des mots /​ et les nuits solaires. » écrit Chaliand dans « Feu nomade », la troi­sième par­tie, qui donne son titre au livre. Cette image du chas­seur, pour esthé­tique qu’elle puisse paraître, est d’une grande jus­tesse. L’homme a pas­sé sa vie à tra­quer une exis­tence qui soit plus flam­boyante, ou rien ne soit pares­seu­se­ment dila­pi­dé. C’est pour­quoi une telle intran­si­geance d’existence et d’écriture laissent par­fois affleu­rer une cer­taine caus­ti­ci­té vis-à-vis de la fai­blesse des êtres humains : « Alors cama­rades /​ on ne s’est donc levés que pour ça ? /​ Tout le sang et les rêves de nos vies pour un écho bri­sé /​ Et vos dic­ta­tures poli­cières tem­pé­rées par la cor­rup­tion. »

Que l’on ne croie pas pour autant cet homme-là hau­tain ou dénué de tout sen­ti­ment. La deuxième par­tie du livre, inti­tu­lée « Les cou­teaux dans le sable », regroupe une quin­zaine de poèmes d’amour ; elle est dédiée à la com­pagne de sa vie (selon l’auteur), la socio­logue et écri­vaine Juliette Minces et ont été écrits entre 1955 et 1958. En peu de pages fina­le­ment, on retrouve tous les élé­ments habi­tuels du genre – dif­fi­cile – mais là aus­si avec un brio et une ful­gu­rance qui ne démentent pas la fer­veur des autres par­ties de ce recueil. L’idéalisation d’abord : « C’était il n’y a guère, au bord d’une mer acide, /​ tu nageais, /​ et tes épaules parais­saient plus légères que l’écume. » avec la décla­ra­tion d’amour sans ambigüi­té, « Je t’aime, la gorge nouée aux fibres de l’été /​ chaque aube m’éveille tes yeux au fond de mon regard /​ ma femme heu­reuse jusqu’au bord des pau­pières. », ensuite la louange du corps de l’aimée, en images déli­cates, « Ta cuisse où perle le long filet de vie inté­rieure. /​ Et le mer­veilleux écla­te­ment de ton ventre, /​ séjour noc­turne d’obscures espé­rances /​ dans le jaillis­se­ment de la redou­table fleur /​ à jamais offerte /​ fruit de la seule Apocalypse. », aus­si la souf­france liée à l’absence, « Tout me manque, /​ jusqu’à cette femme pré­cieuse et nue dont j’ai soif. »

Toutefois, c’est en « cava­lier seul » (titre de la pénul­tième par­tie) que se fait essen­tiel­le­ment la route du poète Chaliand. La soli­tude du guer­rier. Ici, la voix se fait plus élé­giaque, une esthé­tique des­sine son archi­tec­ture, celle para­doxale et com­po­site de la bru­ta­li­té et de la mélan­co­lie. S’étonnera-t-on que d’innombrables topo­nymes dressent leurs épines au long de la tige sur laquelle est plan­té le poème ? Ghardaïa, La Havane, Istanbul, Tel Aviv, Manaus, Dire Dawa, Bagdad… Ne dres­sons pas une liste exhaus­tive, cela ne se peut, tous les noms ne sont pas dits de toute façon, ce ne sont que cailloux pour la mémoire, miettes, pré­textes. « De vieilles femmes lavent les morts sur des dalles blanches. » Pour ouvrir. Et pour fer­mer : « Ma vie que chaque jour nou­veau pro­longe bat tou­jours la cam­pagne et cherche encore mer­veille. » Ainsi l’on va de la mort à la vie. Le cava­lier, dans sa course heur­tée, telle celle de la pièce du jeu d’échecs, affirme sa pré­sence au monde mal­gré les mas­sacres, les bombes, les hor­reurs. « Tout cela remonte comme d’un puits, /​ il n’aurait jamais fal­lu se pen­cher. » C’est l’atroce mémoire qui tord les mots, intime à l’auteur l’ordre incon­tes­table de dire, de rendre compte en toute hon­nê­te­té : « Longtemps je n’ai pas vou­lu endos­ser la dou­leur de ce pas­sé, /​ tant le monde était char­gé d’aube et de poudre, /​ avec la joie phy­sique de l’aventure, /​ les confins guer­riers ren­ver­sant l’ordre appa­rent des choses, /​ le dan­ger mené à la cape et l’orage des ren­contres. » Une mémoire qui ne s’en tient pas aux anec­dotes, fussent-elles extra­or­di­naires mais sait rap­pe­ler l’engagement, les illu­sions, les décep­tions, dans une écri­ture qui nous place de manière impla­cable dans le nœud du drame. « Dans le désert syrien je ne me suis pas incli­né /​ devant le monu­ment dédié aux char­niers des camps. /​ Les désastres sont inté­rieurs. » Le film d’une vie défile comme der­rière la vitre d’un train, « Le Mékong, le del­ta du Fleuve rouge sous les bombes, un bras de l’Irrawaddy en pirogue, dans les maquis karen » avec ses ques­tions, « Où se trouve la patrie des oies sau­vages quand elles migrent ? », les com­pa­gnon­nages ou les simples ren­contres : le cama­rade Amilcar Cabral, le poète qué­bé­cois Gaston Miron, Saddam Hussein… C’est aus­si une mémoire de la culture qui connaît l’Histoire ancienne des pays, leurs civi­li­sa­tions. Le grand curieux Chaliand ne pou­vait être qu’érudit. Et l’émotion, dis­sé­mi­née, comme dans cette adresse à son père :

 

« A des années-lumière de ta mort, je rêve de toi à nou­veau,
par une de ces nuits moites de mous­son.
Je t’entends dire « j’ai rêvé de Tamitza ! 
La petite cou­sine dont tu étais amou­reux.
Tamitza avait treize ans quand elle a été assas­si­née,
en 1915, avec tous les autres.
Père, que j’ai tant aimé et qui m’a tant don­né,
tu es le fil me rat­ta­chant à ce pas­sé,
mur­mu­ré par les vieilles de mon enfance.
Cette geste qui me fonde,
celle de ton frère aîné, mort dans une cité mon­ta­gnarde,
après un long siège, les armes à la main,
en paix. »

On ne se rend pas. »

 

C’est donc tou­jours l’énergie qui l’emporte, cette volon­té farouche du vivre den­sé­ment, ce goût du com­bat. On ne se rend pas !

 

« J’aime l’inquiétude des conflits, l’aguet,
la force ramas­sée, les déci­sions prises au tran­chant,
l’art patient de chan­ger la fai­blesse en force.
Dernière veille avant l’aube,
les sen­ti­nelles se relâchent, dans les pau­pières de la nuit
avant l’assaut bru­tal, la mort sou­daine. »

 

Tout se passe donc comme si la proxi­mi­té de la mort fai­sait gagner en inten­si­té de vie. Pourvu que l’élan soit pré­ser­vé, mieux : nour­ri !

La cin­quième et der­nière par­tie, « Saga si loin­taine », est une sorte d’épopée en douze chants, qui va de « Au com­men­ce­ment » à « Maintenant » (à la mémoire de Jacques Lacarrière). Condensé d’une his­toire autant uni­ver­selle qu’individuelle, elle évoque de grands thèmes, depuis l’eau pre­mière, où tout bai­gnait, jusqu’au der­nier souffle de la saga ; on y trou­ve­ra ce qui consti­tue­rait des cha­pitres de n’importe quelle ency­clo­pé­die de l’Humanité : la pré­his­toire « sans autre mémoire que l’empreinte de mains sur des parois », l’apparition (qui donne son titre au chant II) mul­tiple : celle de la reli­gion, de  l’écriture, de la poli­tique, de la pen­sée phi­lo­so­phique, avec réfé­rence à l’épopée pre­mière, celle de Gilgamesh : « Tout ce que tu as eu de cher, /​ que tu as cares­sé et qui plai­sait à ton cœur, /​ est aujourd’hui cou­vert de pous­sière, /​ tout cela dans la pous­sière est plon­gé /​ tout cela dans la pous­sière est plon­gé », Babylone, l’exil des Hébreux, Akhenaton, Zeus ou Gaïa – avec ce coup d’œil sans conces­sion : « On meurt beau­coup ici, à cause de l’au-delà. », et puis les peurs, les pré­ju­gés, les haines, les famines, les mala­dies, les tyran­nies et la démo­cra­tie ; enfin, pour un regard plus per­son­nel, ce qui consti­tue les titres des chants VIII à IX : les femmes, la ven­geance, la guerre, la beau­té.

Concernant les pre­mières, Gérard Chaliand se livre à un bref mais impi­toyable réqui­si­toire contre des siècles de phal­lo­cra­tie et d’asservissement. Cette strophe, par exemple : « Le plus sûr est de coudre leurs lèvres. /​ Peut-être fau­drait-il aus­si coudre leur bouche, /​ por­teuse du poi­son de la séduc­tion et du men­songe. ». Sur la ven­geance, le juge­ment est sans appel éga­le­ment : « Tandis que déjà se noue le cycle de la revanche /​ il faut prendre la fuite /​ pour échap­per à l’inéluctable ven­geance /​ dont l’horlogerie s’est mise en marche. /​ Ainsi vit-on avec un achar­ne­ment de bêtes /​ de meurtre en meurtre au fil des cou­teaux. ». La guerre, qu’il a pour­tant sou­vent accom­pa­gnée, ne trouve non plus grâce à ses yeux : « Le cercle des veuves connaît le prix de la guerre /​ tout ce qui est pour tou­jours per­du /​ les débris du monde après le mas­sacre /​ dans une his­toire dont le sens échappe. /​ Fallait-il aus­si égor­ger les enfants ? ». Heureusement, « La beau­té sur­vit au car­nage. » car « Elle seule me touche /​ comme un visage, /​ aurore nou­velle, /​ che­vaux cou­rant dans la steppe, /​ mouette por­tée par les vents, /​ bond d’un ani­mal sau­vage ». C’est sans doute elle la seule sal­va­trice vers qui se tour­ner, nous dit Chaliand, avec cette conscience aigüe de l’impermanence., tem­pé­rée par cette étin­celle qui clôt le livre : « Au-delà de tous les désastres et de la mort /​ à chaque nais­sance, le monde recom­mence. »

 

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