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Eric DUVOISIN, Ordre de marche

Par |2018-10-15T13:34:57+00:00 31 mai 2017|Catégories : Critiques|

 

 

En avant, route !

 

C'est un curieux livre, dont on ne per­çoit pas tout de suite l'unité, la néces­si­té de jux­ta­po­ser ces quatre par­ties, plu­tôt une sorte de créa­ture cou­tu­rée à la Frankenstein, les dif­fé­rents élé­ments gar­dant leur indis­cu­table indé­pen­dance, par­ti­ci­pant néan­moins d'un tout, fût-il désar­ti­cu­lé et déran­geant. Ça me va. Cela s'appelle Ordre de marche (édi­tions Samizdat, Genève, 2016). Peut-on l'éclairer à l'aide de la pro­so­po­pée rim­bal­dienne, « Démocratie » (issue des fameuses « Illuminations ») que l'auteur nous pro­pose en exergue ? J'en repro­duis ici l'intégralité (en lui res­ti­tuant tous les guille­mets qu'y avait mis Rimbaud, ce qui fait par­ti­cu­liè­re­ment sens, sug­gé­rant que nous avons affaire à une parole sinon col­lec­tive, du moins pro­ve­nant de plu­sieurs indi­vi­dus, sol­dats, par­lant au nom d'une masse, d'un corps dont ils sont une par­tie) :

 

« Démocratie

 Le dra­peau va au pay­sage immonde, et notre patois étouffe le tam­bour.
« Aux centres nous ali­men­te­rons la plus cynique pros­ti­tu­tion. Nous mas­sa­cre­rons les révoltes logiques.
« Aux pays poi­vrés et détrem­pés ! — au ser­vice des plus mons­trueuses exploi­ta­tions indus­trielles ou mili­taires.
« Au revoir ici, n'importe où. Conscrits du bon vou­loir, nous aurons la phi­lo­so­phie féroce ; igno­rants pour la science, roués pour le confort ; la cre­vai­son pour le monde qui va. C'est la vraie marche. En avant, route ! »

 

On se place donc d'emblée dans une ambiance mili­taire qui sera confir­mée à divers titres par la suite. Ce ne sera pas le pro­pos de la pre­mière par­tie, inti­tu­lée « Résidences secon­daires » dont on nous dit qu'elle a été ini­tia­le­ment publiée dans un numé­ro de la revue Archipel consa­cré au « Jardin dans la ville ». L'auteur la sub­di­vise en deux sous ensembles, le n° 1 – c'est son titre – s'attachant au pay­sage des cime­tières, le n° 2 à celui des bor­dures d'autoroutes. On aura à chaque fois, un petit pavé de prose sur la page de droite et sur la page de gauche l'architecture plus conve­nue d'un poème  sans ponc­tua­tion, avec retour à la ligne. L'univers de la sol­da­tesque semble pour­tant affleu­rer :« Tout baigne dans une odeur de buis et de lierre, de pelouses fraî­che­ment régle­men­taires. » avec ce der­nier adjec­tif, ou encore : « Plus de sang, plus de corps à tordre /​ plus de linge sale /​ asphyxié dans ses fibres » dans cet envi­ron­ne­ment des cime­tières où « Certains vien­dront fes­toyer sur les tombes, buvant gou­lû­ment à la san­té de la tri­bu » ; de même, concer­nant les par­celles culti­vées en fin de semaine au long des auto­routes, par des cita­dins de toutes ori­gines : « Et flottent au vent les appar­te­nances, ban­nières natio­nales comme autant de filia­tions affir­mées ou fan­tas­mées. ».

La deuxième par­tie, ne serait-ce que par son titre fait plus direc­te­ment allu­sion à l'armée : « Le grand corps ». C'est sans doute plus lar­ge­ment à tous les moules, tous les codes, tous les embri­ga­de­ments, y com­pris ceux qu'on s'inflige à soi-même (jusque dans l'usage que l'on fait de la langue, en écri­ture) que Eric Duvoisin fait allu­sion. A l'appartenance, consen­tie ou non, obli­gée « Crosses et crânes, on nous vac­cine. Tout cela paraît bien inno­cent mais on ne peut s'empêcher d'observer, dans les cou­tumes du grand corps, une diges­tion lente qui mène à l'absorption com­plète de soi – obèse cel­lule de foule. » ; le poète vau­dois semble avoir été mar­qué par la conscrip­tion dans l'armée suisse, aux aspects pro­ba­ble­ment com­pa­rables dans ses rites et conven­tions, à ce que fut celle qui exis­tait encore en France il n'y a pas si long­temps.

 

« Le néant a un goût d'urine, Peinture décré­pie, mégot froid : sur les parois des petits coins, pul­lulent les effu­sions las­cives, fleu­rissent les grappes d'injures. Ailleurs, on se pol­lue sous le nimbe des néons. Tout cela a des relents de dési­rs sous­traits, de colères ren­trées, Ici rien ne se digère tout implose en logor­rhées, en glose sur la misère de l'intime.

A tra­vers les lézardes du grand corps, glotte s'étrangle en slo­gans.

Apnée de pin-up. »

 

S'il est une révolte, un déses­poir, à rap­pro­cher du poème « Démocratie » cité en ouver­ture, de mul­tiples extraits pour­raient en être exemples : « Ogre à bâtir du rien, orgiaque obéis­sance. », « Hirsute, tout est retrou­vé. » (Quoi ? – L'éternité.) et cette entière deuxième par­tie qui com­mence par « ..mais l'abcès attend de cre­ver, civi­le­ment. », déve­loppe en onze textes brefs « L'intime ali­gne­ment, au garde-à-vous », de manière à la fois sen­sible et caus­tique, jusqu'à conclure « L'abcès a cre­vé. »

La troi­sième par­tie , « Bouche bée » a pour exergue les mots de Beckett dans « Fin de par­tie » : « Tu te crois un mor­ceau, hein ? /​ Non, mille » et l'argument est posé dès le pre­mier texte.

 

« De la bouche tous les pos­sibles : un monde de sons, de pho­nèmes à for­mer mus­cu­lai­re­ment ; la souf­fle­rie des langues isole, frag­mente et recom­pose : ma langue. Sifflantes, fri­ca­tives et nasales résonnent dans la grotte, du mag­ma pri­mal s'organise l'orchestre buc­cal. Des ori­gines va vers le sens, de l'exil vers les signes, et nous dif­fé­ren­cie de l'animal. L'articulation est le sque­lette de l'humanité. La parole, son cer­ti­fi­cat d'authenticité. »

 

Cent mille mil­liards de poèmes, façon Raymond Queneau, ou plus encore des yot­ta-com­bi­nai­sons, une pro­fu­sion ver­ti­gi­neuse de pos­sibles. Tout cela s'organisant orga­ni­que­ment, séman­ti­que­ment, pour une parole qui per­met­tra (per­met­trait?) une expres­sion et une com­mu­ni­ca­tion d'une richesse infi­nie, une parole qui nous met donc en marge du ter­ri­toire ani­mal dépour­vu de cette « ingé­nie­rie lan­ga­gière ». Pourtant, dans cette troi­sième divi­sion de son recueil, Eric Duvoisin va non seule­ment ques­tion­ner cette langue construite, notre apa­nage – allant jusqu'à per­ver­tir son mes­sage ini­tial, par l'introduction qua­si sys­té­ma­tique dans son texte de réfé­rences à l'animal, ou jouant du champ lexi­cal y atta­ché – mais de sur­croît décli­ner de trou­blantes inter­sec­tions. « Il vau­drait mieux s'attaquer au lan­gage, le char­cu­ter : épe­ler un mot, peler les ani­maux, Et épi­cer cette viande d'images. » Et fina­le­ment, on aura le sen­ti­ment, que hors cette fameuse parole arti­cu­lée, peu sépare l'homme de l'animal et que der­rière le petit masque d'hermétisme de ces textes, se cache une viru­lente condam­na­tion de la bou­che­rie que l'humain conti­nue de per­pé­trer contre les ani­maux. Description ter­rible par exemple de la tue­rie d'un cochon, vécue durant l'enfance, « Père et oncles, à enta­mer le goret : qui gigote, qui couine, qui s'abat au sol. » sans doute fon­da­trice de ce rap­port au texte, à la viande, « Une tête qui roule comme trois points de sus­pen­sion… ». Pire, cette parole, qui fonde la sépa­ra­tion et auto­rise le car­nage, est dure­ment mise en cause.

 

« Et tout reprendre à zéro, avec le b.a-ba des syl­labes, recons­truire les tis­sus, sur les­quels à nou­veau se fier. Dégager, retrou­ver de l'allant, de l'allure, de l'haleine – ne plus rien étreindre, gar­der l'attente dans les yeux, n'articuler que cet intime écart – le silence des mots – entre la bête et soi. »

 

On nous signale en fin d'ouvrage que trois de ces frag­ments d'écriture ont été ins­pi­rés par Into One-Another, cycle de sculp­tures et des­sins de l'artiste fla­mande Berlinde de Bruyckere. Le lec­teur curieux ira voir sur le Net les œuvres en ques­tion qui ne sont pas sans rap­pe­ler Francis Bacon pour l'aspect pic­tu­ral tor­tu­ré ; les sculp­tures ont la même appa­rence dou­lou­reuse, cette « pré­sence orga­nique » qu'évoque l'auteur, celle-là même qui nous rap­proche de l'animal.

Conscrits du bon vou­loir, comme l'écrivait l'énigmatique et iro­nique Rimbaud, nous arri­vons avec « Black Belize » à la der­nière par­tie du recueil. Au début des années 90, j'ai tra­ver­sé ce pays d'Amérique cen­trale dont la devise est « Sub umbra flo­reo » (« Je fleu­ris à l'ombre »). L'auteur nous en res­ti­tue sa vision de « Brusques tro­piques » avec sa façon par­ti­cu­lière d'images :

 

« Au matin, un amas d'ailes, masse de cils pal­pi­tant dans le ciel d'appétit : rejets car­nés d'usine. Au bord de la piste, rut de flèches, kami­kazes dans l'air aiguisent les becs, Tout autour se bataillent à coups de cou­teaux secs, le papier sombre du ciel. Saturé de traits, toi-même est proie et rapace, Les beaux pay­sages : du linge lavé et repas­sé. Seuls quelques-uns lais­se­ront une trace dans les sou­ve­nirs, acides comme une cica­trice. »

 

On sent, jusque dans cette poi­gnée d'instantanés, le rêve déçu d'un mer­ce­naire écœu­ré, d'un aven­tu­rier du lan­gage plus que de l'exploration géo­gra­phique, mal­gré les cannes à sucre ou les sacs d'amulettes : « Peu importe le fuseau horaire, notre marche for­cée à la syn­cope. » ; le sol­dat avance, avec son paque­tage hété­ro­clite et j'oserais bien en conclu­sion un verbe qui res­semble à cet assem­blage : n'a-t-il pas cher­ché à nous… dérou­ter ? Ou bien cette ques­tion posée en qua­trième de cou­ver­ture : « Mais qu'est-ce qui /​ nous mobi­lise /​ sans cesse ? »

 

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