En avant, route !

 

C’est un curieux livre, dont on ne perçoit pas tout de suite l’u­nité, la néces­sité de jux­ta­pos­er ces qua­tre par­ties, plutôt une sorte de créa­ture couturée à la Franken­stein, les dif­férents élé­ments gar­dant leur indis­cutable indépen­dance, par­tic­i­pant néan­moins d’un tout, fût-il désar­tic­ulé et dérangeant. Ça me va. Cela s’ap­pelle Ordre de marche (édi­tions Samiz­dat, Genève, 2016). Peut-on l’é­clair­er à l’aide de la prosopopée rim­bal­di­enne, « Démoc­ra­tie » (issue des fameuses « Illu­mi­na­tions ») que l’au­teur nous pro­pose en exer­gue ? J’en repro­duis ici l’in­té­gral­ité (en lui resti­tu­ant tous les guillemets qu’y avait mis Rim­baud, ce qui fait par­ti­c­ulière­ment sens, sug­gérant que nous avons affaire à une parole sinon col­lec­tive, du moins provenant de plusieurs indi­vidus, sol­dats, par­lant au nom d’une masse, d’un corps dont ils sont une partie) :

 

« Démoc­ra­tie

 Le dra­peau va au paysage immonde, et notre patois étouffe le tam­bour.
« Aux cen­tres nous ali­menterons la plus cynique pros­ti­tu­tion. Nous mas­sacrerons les révoltes logiques.
« Aux pays poivrés et détrem­pés ! — au ser­vice des plus mon­strueuses exploita­tions indus­trielles ou mil­i­taires.
« Au revoir ici, n’im­porte où. Con­scrits du bon vouloir, nous aurons la philoso­phie féroce ; igno­rants pour la sci­ence, roués pour le con­fort ; la crevai­son pour le monde qui va. C’est la vraie marche. En avant, route ! »

 

On se place donc d’emblée dans une ambiance mil­i­taire qui sera con­fir­mée à divers titres par la suite. Ce ne sera pas le pro­pos de la pre­mière par­tie, inti­t­ulée « Rési­dences sec­ondaires » dont on nous dit qu’elle a été ini­tiale­ment pub­liée dans un numéro de la revue Archipel con­sacré au « Jardin dans la ville ». L’au­teur la sub­di­vise en deux sous ensem­bles, le n° 1 – c’est son titre – s’at­tachant au paysage des cimetières, le n° 2 à celui des bor­dures d’au­toroutes. On aura à chaque fois, un petit pavé de prose sur la page de droite et sur la page de gauche l’ar­chi­tec­ture plus con­v­enue d’un poème  sans ponc­tu­a­tion, avec retour à la ligne. L’u­nivers de la sol­datesque sem­ble pour­tant affleur­er :« Tout baigne dans une odeur de buis et de lierre, de pelous­es fraîche­ment régle­men­taires. » avec ce dernier adjec­tif, ou encore : « Plus de sang, plus de corps à tor­dre / plus de linge sale / asphyx­ié dans ses fibres » dans cet envi­ron­nement des cimetières où « Cer­tains vien­dront fes­toy­er sur les tombes, buvant goulû­ment à la san­té de la tribu » ; de même, con­cer­nant les par­celles cul­tivées en fin de semaine au long des autoroutes, par des citadins de toutes orig­ines : « Et flot­tent au vent les appar­te­nances, ban­nières nationales comme autant de fil­i­a­tions affir­mées ou fan­tas­mées. ».

La deux­ième par­tie, ne serait-ce que par son titre fait plus directe­ment allu­sion à l’ar­mée : « Le grand corps ». C’est sans doute plus large­ment à tous les moules, tous les codes, tous les embri­gade­ments, y com­pris ceux qu’on s’in­flige à soi-même (jusque dans l’usage que l’on fait de la langue, en écri­t­ure) que Eric Duvoisin fait allu­sion. A l’ap­par­te­nance, con­sen­tie ou non, oblig­ée « Cross­es et crânes, on nous vac­cine. Tout cela paraît bien inno­cent mais on ne peut s’empêcher d’ob­serv­er, dans les cou­tumes du grand corps, une diges­tion lente qui mène à l’ab­sorp­tion com­plète de soi – obèse cel­lule de foule. » ; le poète vau­dois sem­ble avoir été mar­qué par la con­scrip­tion dans l’ar­mée suisse, aux aspects prob­a­ble­ment com­pa­ra­bles dans ses rites et con­ven­tions, à ce que fut celle qui exis­tait encore en France il n’y a pas si longtemps.

 

« Le néant a un goût d’urine, Pein­ture décrépie, mégot froid : sur les parois des petits coins, pul­lu­lent les effu­sions las­cives, fleuris­sent les grappes d’in­jures. Ailleurs, on se pol­lue sous le nimbe des néons. Tout cela a des relents de désirs sous­traits, de colères ren­trées, Ici rien ne se digère tout implose en log­or­rhées, en glose sur la mis­ère de l’intime.

A tra­vers les lézardes du grand corps, glotte s’é­tran­gle en slogans.

Apnée de pin-up. »

 

S’il est une révolte, un dés­espoir, à rap­procher du poème « Démoc­ra­tie » cité en ouver­ture, de mul­ti­ples extraits pour­raient en être exem­ples : « Ogre à bâtir du rien, orgiaque obéis­sance. », « Hir­sute, tout est retrou­vé. » (Quoi ? — L’é­ter­nité.) et cette entière deux­ième par­tie qui com­mence par « ..mais l’abcès attend de crev­er, civile­ment. », développe en onze textes brefs « L’in­time aligne­ment, au garde-à-vous », de manière à la fois sen­si­ble et caus­tique, jusqu’à con­clure « L’abcès a crevé. »

La troisième par­tie , « Bouche bée » a pour exer­gue les mots de Beck­ett dans « Fin de par­tie » : « Tu te crois un morceau, hein ? / Non, mille » et l’ar­gu­ment est posé dès le pre­mier texte.

 

« De la bouche tous les pos­si­bles : un monde de sons, de phonèmes à for­mer mus­cu­laire­ment ; la souf­flerie des langues isole, frag­mente et recom­pose : ma langue. Sif­flantes, frica­tives et nasales réson­nent dans la grotte, du mag­ma pri­mal s’or­gan­ise l’orchestre buc­cal. Des orig­ines va vers le sens, de l’ex­il vers les signes, et nous dif­féren­cie de l’an­i­mal. L’ar­tic­u­la­tion est le squelette de l’hu­man­ité. La parole, son cer­ti­fi­cat d’authenticité. »

 

Cent mille mil­liards de poèmes, façon Ray­mond Que­neau, ou plus encore des yot­ta-com­bi­naisons, une pro­fu­sion ver­tig­ineuse de pos­si­bles. Tout cela s’or­gan­isant organique­ment, séman­tique­ment, pour une parole qui per­me­t­tra (per­me­t­trait?) une expres­sion et une com­mu­ni­ca­tion d’une richesse infinie, une parole qui nous met donc en marge du ter­ri­toire ani­mal dépourvu de cette « ingénierie lan­gag­ière ». Pour­tant, dans cette troisième divi­sion de son recueil, Eric Duvoisin va non seule­ment ques­tion­ner cette langue con­stru­ite, notre apanage – allant jusqu’à per­ver­tir son mes­sage ini­tial, par l’in­tro­duc­tion qua­si sys­té­ma­tique dans son texte de références à l’an­i­mal, ou jouant du champ lex­i­cal y attaché – mais de sur­croît déclin­er de trou­blantes inter­sec­tions. « Il vaudrait mieux s’at­ta­quer au lan­gage, le char­cuter : épel­er un mot, pel­er les ani­maux, Et épicer cette viande d’im­ages. » Et finale­ment, on aura le sen­ti­ment, que hors cette fameuse parole artic­ulée, peu sépare l’homme de l’an­i­mal et que der­rière le petit masque d’her­métisme de ces textes, se cache une vir­u­lente con­damna­tion de la boucherie que l’hu­main con­tin­ue de per­pétr­er con­tre les ani­maux. Descrip­tion ter­ri­ble par exem­ple de la tuerie d’un cochon, vécue durant l’en­fance, « Père et oncles, à entamer le goret : qui gig­ote, qui couine, qui s’a­bat au sol. » sans doute fon­da­trice de ce rap­port au texte, à la viande, « Une tête qui roule comme trois points de sus­pen­sion… ». Pire, cette parole, qui fonde la sépa­ra­tion et autorise le car­nage, est dure­ment mise en cause.

 

« Et tout repren­dre à zéro, avec le b.a‑ba des syl­labes, recon­stru­ire les tis­sus, sur lesquels à nou­veau se fier. Dégager, retrou­ver de l’al­lant, de l’al­lure, de l’haleine – ne plus rien étrein­dre, garder l’at­tente dans les yeux, n’ar­tic­uler que cet intime écart – le silence des mots – entre la bête et soi. »

 

On nous sig­nale en fin d’ou­vrage que trois de ces frag­ments d’écri­t­ure ont été inspirés par Into One-Anoth­er, cycle de sculp­tures et dessins de l’artiste fla­mande Berlinde de Bruy­ckere. Le lecteur curieux ira voir sur le Net les œuvres en ques­tion qui ne sont pas sans rap­pel­er Fran­cis Bacon pour l’aspect pic­tur­al tor­turé ; les sculp­tures ont la même apparence douloureuse, cette « présence organique » qu’évoque l’au­teur, celle-là même qui nous rap­proche de l’animal.

Con­scrits du bon vouloir, comme l’écrivait l’énig­ma­tique et ironique Rim­baud, nous arrivons avec « Black Belize » à la dernière par­tie du recueil. Au début des années 90, j’ai tra­ver­sé ce pays d’Amérique cen­trale dont la devise est « Sub umbra flo­reo » (« Je fleuris à l’om­bre »). L’au­teur nous en restitue sa vision de « Brusques tropiques » avec sa façon par­ti­c­ulière d’images :

 

« Au matin, un amas d’ailes, masse de cils pal­pi­tant dans le ciel d’ap­pétit : rejets carnés d’u­sine. Au bord de la piste, rut de flèch­es, kamikazes dans l’air aigu­isent les becs, Tout autour se batail­lent à coups de couteaux secs, le papi­er som­bre du ciel. Sat­uré de traits, toi-même est proie et rapace, Les beaux paysages : du linge lavé et repassé. Seuls quelques-uns lais­seront une trace dans les sou­venirs, acides comme une cicatrice. »

 

On sent, jusque dans cette poignée d’in­stan­ta­nés, le rêve déçu d’un mer­ce­naire écœuré, d’un aven­turi­er du lan­gage plus que de l’ex­plo­ration géo­graphique, mal­gré les cannes à sucre ou les sacs d’a­mulettes : « Peu importe le fuse­au horaire, notre marche for­cée à la syn­cope. » ; le sol­dat avance, avec son paque­tage hétéro­clite et j’oserais bien en con­clu­sion un verbe qui ressem­ble à cet assem­blage : n’a-t-il pas cher­ché à nous… dérouter ? Ou bien cette ques­tion posée en qua­trième de cou­ver­ture : « Mais qu’est-ce qui / nous mobilise / sans cesse ? »

 

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Jean-Christophe Bellevaux

Jean-Christophe Belle­veaux est né en 1958 à Nev­ers. Il a dirigé durant sept années la revue de poésie “Comme ça et autrement”. Dernières pub­li­ca­tions : La quad­ra­ture du cer­cle (édi­tions Les Car­nets du Dessert de Lune, 2006) ; La fragilité des pivoines (édi­tions Les Arêtes, 2008) ; machine gun (édi­tions poten­tille, 2009) ; CHS (édi­tions Con­tre-allées, 2010) ; Episode pre­mier (édi­tions Rafael de Sur­tis, 2011) ; ces angles raturés, ô labyrinthe (édi­tions Le Frau, 2012) A paraître : Bel échec, avec Edith Azam (édi­tions Le Dernier Télé­gramme, 2014) Par­tic­i­pa­tion à un ouvrage col­lec­tif : L’inquiétude de l’esprit. Pourquoi la poésie en temps de crise ? (édi­tions Erès, 2014)