Marie-Hélène Prouteau, Ces mains pour l’inquiétude

Par |2026-09-06T08:12:54+02:00 6 septembre 2026|Catégories : Critiques, Marie-Hélène Prouteau|

Le titre nous rap­pelle qu’une main fer­mée est un poing, une arme. Tenir, pour main­tenir, tenir par la main, d’emblée les pages de ce livre sont des mains accueil­lantes pour toutes les mains ten­dues for­cées à l’exil. 

Nous apercevons Pétrar­que, le marcheur tour­men­té. Il lit à voix haute, livre en main, l’autre rythme la pen­sée. Du Sué­dois Tranströmer, paralysé après un AVC, jail­lit un Con­cer­to pour la main gauche, l’amour d’une femme sera sa main droite et M‑H Prouteau, magi­ci­enne, élance sa main gauche sur l’ivoire des touch­es. Les mains de la poète russe Anna Akhma­to­va, con­damnée au silence dans son corps qui a peur, rejoignent celles de Lydia pour réin­ven­ter la vie, au temps de la glacia­tion sovié­tique.

Nous empoignons les siè­cles, l’auteure nous aimante sur les longues mains d’Érasme. Bruit de la plume sur le par­chemin, l’érudite déjà nous offre le souf­fle d’autres mains et l’utopie d’un monde plus équitable. M‑H Prouteau la Bre­tonne fait ressur­gir toutes les mains des femmes rebelles de la ville d’Ys engloutie. Le temps d’imaginer Spin­oza aux mains fines, aus­si socia­ble que soli­taire entre micro­scope et téle­scope et déjà fris­son­nent des mains qui s’effleurent dans une valse, réen­chantent la vie de Camille Claudel et nous réga­lent juste avant de nous dévoil­er l’heureuse gaucherie du pein­tre Cy Twombly. Nous volti­geons et l’élégante éru­di­tion de l’auteure jamais ne pèse.

Toutes les mains ten­dues de la douleur juive, les mains théâ­trales qui s’exclament, le petit prince Médi­cis, un rouge-gorge dans la main, l’auteure avec aisance nous fait pal­piter tout autant que ces artistes dont les mains ont fait hurler l’Apartheid et scin­tiller l’espérance.  

Les mains heureuses nouées longeant la houle sous les éclats d’un phare n’effacent pas les péris en mer, ces mains-là rejoignent les étoiles de l’enfance et sec­ouent celle qui lit et fixe tou­jours le tableau vert naufrage d’un aïeul, la main qui écrit ne peut imag­in­er tou­jours ce qu’elle réveille. Nous ne dirons pas à Rosa Lux­em­burg, la rêveuse mag­nifiqueempris­on­née, que les oiseaux dis­parais­sent pour qu’elle puisse rêver encore au print­emps à venir.

Marie-Hélène Prouteau, Ces mains pour l’inquiétude, dessins de Marie Alloy, édi­tions Al Man­ar, 2026, 133 pages, 22 €.

L’hommage de l’auteure aux grandes mains mar­i­on­nettes de Char­lot, qui savent la faim, dansent en rêve en oubliant le réveil, nous fait frémir avant de nous élever jusqu’à Erri de Luca et ses mille mains escaladeuses en quête de lumière,mains rugueuses, révo­lu­tion­naires, amoureuses, lec­tri­ces ou écrivaines qui s’agrippent à la vie, por­tent en elles le Vésuve de l’enfance et l’univers entier.

Rejoin­dre alors toutes les mains peintes dans les grottes sur terre, les mains qui les ont peintes sur les rochers, mains qui précè­dent l’écriture, mains néga­tives des rites, art du mys­tère. L’auteure ter­mine par une superbe inter­ro­ga­tion, et si ces mains étaient des poèmes tac­tiles ?   

Ce livre, c’est l’érudition qui chem­ine main dans la main avec une touchante empathie.                                                          

Présentation de l’auteur

Marie-Hélène Prouteau

Marie-Hélène Prouteau est née à Brest et vit à Nantes. Agrégée de let­tres. DEA de lit­téra­ture contemporaine.
Elle a enseigné vingt ans les let­tres-philoso­­phie en class­es pré­para­toires sci­en­tifiques. Elle recherche l’échange avec des créa­teurs venus d’ailleurs (D.Baranov, Les Allumées de Péters­bourg) ou de sen­si­bil­ités artis­tiques dif­férentes (plas­ti­ciens Olga Boldyr­eff, Michel Remaud…).
Seule ou avec d’autres, elle a organ­isé plusieurs con­férences, (autour de Jean-Pierre Ver­nant, Michel Chail­lou, Josyane Sav­i­gneau…). Et ani­mé des Ren­con­tres « Hauts lieux de l’imaginaire entre Bre­tagne et Loire » chez Gracq, par­ticipé aux Ren­con­tres de Sophie sur l’art et les autres.
 
Marie-Hélène Prouteau
Ses pre­miers textes por­tent sur la sit­u­a­tion des femmes puis sur Mar­guerite Yource­nar. Elle a pub­lié des études lit­téraires, trois romans, des poèmes et des ouvrages de prose poétique.
Elle écrit dans Ter­res de femmes, Terre à ciel, Recours au poème, La pierre et le sel et Ce qui reste (Let­tre ouverte à Asli Erdogan).
Son livre La Petite plage (La Part Com­mune) est chroniqué sur Recours au poème par Pierre Tan­guy. Elle a par­ticipé à des livres pau­vres avec la poète et col­lag­iste Ghis­laine Lejard. Et réal­isé Nos­tal­gie blanche, un livre d’artiste avec le pein­tre Michel Remaud.
 

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Guénane Cade

Ta généalo­gie c’est ton regard. Gué­nane Cade est née le 26 juil­let 1943 à Pon­tivy (Mor­bi­han), sa famille ayant quit­té la ville de Lori­ent bom­bardée par les Alliés. : « La ville de Lori­ent ayant été anéantie par les bombes alliées, je suis née « en exil » au cœur de la Bre­tagne. J’ai gran­di dans la val­lée du Blavet, fleuve canal­isé par Napoléon, en un lieu où rég­nait une usine sidérurgique et où con­tin­ue d’étouffer mon enfance. Après des études de let­tres à Rennes où j’ai enseigné, j’ai longtemps vécu en Amérique du Sud. Je réside en Bre­tagne Sud là où le Blavet se jette dans la mer. » Gué­nane Cade vit en rade de Lori­ent. Grande voyageuse, Gué­nane a sil­lon­né deux fois les Andes arides, le désert d’Atacama, à trente-cinq ans d’intervalle, un désert aus­si mou­vant que les sou­venirs. Elle a nour­ri ses livres de ses périples : Cha­cun sait au fond de lui — com­bi­en il a vécu de vies — com­bi­en de fois il a fleuri. Gué­nane a pub­lié une cinquan­taine de livres et pla­que­ttes de poèmes, livres d’artiste, romans et réc­its, de Résur­gences (1969), à Pas de Côté (2022). En prose, elle a pub­lié des nou­velles, des réc­its, des romans, dont Mot de la fin (2010), La Guerre secrète (2011), Dans la gorge du dia­ble (2013), Demain 17h Copaca­bana (2014), qui ont paru aux édi­tions Apogée. Karel HADEK (Revue Les Hommes sans Epaules) À lire (pub­li­ca­tions récentes) : Pas de Côté (édi­tions Sauvages, 2022), Patag­o­nie secrète / Patag­o­nia sec­re­ta (édi­tions Trav­es­ías, 2022), Ta Fleur de l’Âge (Rougerie, 2019), Ma Patag­o­nie (La Sirène étoilée, 2017), Tan­ger­ine éclatée (La Porte, 2017), Ata­ca­ma (La Sirène étoilée, 2016), Le Détroit des Dieux (La Porte, 2016), La Sagesse est tou­jours en retard (Rougerie, 2016), Au-delà du bout du monde (La Porte, 2015), L’Approche de Minorque (La Porte, 2014), Un Ren­dez-vous avec la dune (Rougerie, 2014).
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