Xavier Bordes, Sur le sentier des Cinq Montagnes — Poésie

Par |2026-09-06T08:29:17+02:00 6 septembre 2026|Catégories : Critiques, Xavier Bordes|

Tu écris comme on tire à l’arc.
La flèche sait la cible mieux que toi, pourquoi t’en préoccuper ?

Xavier Bor­des, poète émérite, prix Max Jacob en 1999 (Comme un bruit de source), nous livre, la hui­tan­taine venue, un recueil en prose poé­tique inspiré par la sagesse ori­en­tale et/mais non sans humour ni autodérision :

Assis (comme un moine que tu n’es pas),
les genoux en tri­an­gle sur le vide,
les mains en cer­cle, tu éclates de rire.

Dans un avant-dire le poète men­tionne à pro­pos de son livre un « tra­jet ali­men­taire », une expres­sion qu’il com­plète par le mot « tra­jeu » emprun­té à Fran­cis Ponge. S’il y est par­fois ques­tion de pré­par­er un plat avec quelques ingré­di­ents sim­ples, c’est pour­tant bien moins sou­vent que de pein­ture, « avec un gros pinceau de bam­bou » ou de cal­ligra­phie ou encore de bonzaï.

 

À un vieil Anglais de pas­sage qui objecte con­tre le traite­ment réservé à ces arbres en minia­ture, con­tre toutes ces lig­a­tures qui les empêchent de pouss­er droit, le nar­ra­teur offre plusieurs répons­es qui reti­en­nent notre atten­tion. En les soignant il leur apporte une beauté qu’ils n’atteindraient jamais spon­tané­ment. Ses soins sont aus­si un tra­vail sur lui-même qui l’aide à se libér­er de pen­sées super­fé­ta­toires. Quant à la « souf­france » infligée aux bon­zaï, elle est au principe de toute édu­ca­tion et serait con­tre­bal­ancée, selon lui, par la con­trainte quo­ti­di­enne qu’il s’impose à lui-même. Maître donc esclave, dit Proust dans la Pris­on­nière.

Dans ce pas­sage le nar­ra­teur raisonne. Ce mode demeure une excep­tion dans un recueil qui se présente plutôt comme une longue médi­ta­tion, le poète s’effaçant sou­vent der­rière des sages qui préfèrent pos­er les ques­tions aux répons­es : « Le nirvâ­na des sages, est-ce félic­ité à jamais ou néant défini­tif ? Trou­veras-tu la Voie demain en cher­chant, ou ne cher­chant pas ? » Les répons­es, quand elles vien­nent, ressem­blent encore à des énigmes : « Si le monde avant la porte, le monde après la porte sont le même monde, à quoi sert donc la porte ? – Aucune porte ne per­met jamais d’entrer nulle part. » 

Sur le sen­tier des cinq mon­tagnes, en référence aux cinq mon­tagnes sacrées de la Chine, est pour­tant bien un livre de poète, avec ses images inat­ten­dues, ain­si « cette bar­que aux voiles trans­par­entes qu’emplit le soleil couchant, vautrée dans les vagues vio­lettes comme un char lour­de­ment chargé tra­verse un champ de hautes herbes » ; ou ce tor­rent, « ses envols, ses déverse­ments blan­chissants aux falais­es et rejail­lisse­ments dans l’embrumé rugisse­ment des gouf­fres, de paon à l’éventail ocel­lé d’arcs-en-ciel. » 

Xavier Bor­des, Sur le sen­tier des Cinq Mon­tagnes — Poésie, Gal­li­mard NRF, 18 €.

» Un éloge de la femme aimée : « Sous l’ombrelle du roseau, tu as ton vis­age de lumière, par­cou­ru d’incessants reflets de vaguelettes. » En cares­sant ses hanch­es, il recon­naît, « sur­pris, quelque chose d’identique au huit dess­iné par le vol de la buse, sur le fron­ton, d’un bleu pro­fond, du ciel. »

Une fable. Le nar­ra­teur qui arpente les mon­tagnes avec son bol et un bâton ayant cassé son bol se rend chez le poti­er voisin. « J’ai mis la main à ma poche pour y pren­dre de l’argent. Mais le poti­er m’a fait signe qu’il n’en voulait point : il a roulé le bol dans une feuille de papi­er de riz et me l’a ten­du avec un sourire. » Morale de l’histoire : « Quand il vien­dra chez moi boire le thé, je lui don­nerai la pein­ture où les bam­bous bal­an­cent sous la lune. Je sais désor­mais ce que sig­nifi­ait, chaque fois qu’il m’a vis­ité, sa façon de le regarder. »

Un (unique) poème en vers réguliers, « Qua­tre éven­tails » (pour les qua­tre saisons). Exem­ple, l’hiver :

Chaque sabre de glace blanche
Brille au soleil du long hiver
L’eau n’est plus qu’un peu d’espérance
Froide sur l’horizon ouvert.

Ce recueil situé tout du long dans un temps immé­mo­r­i­al s’achève d’une manière inat­ten­due sur la vision pes­simiste d’un présent aux « images bougeantes qui par­lent en anglais et coulent par mil­lions dans les cervelles des gens sans défense con­tre le Grand Fleuve Télévisé. » Si Tchouang Tseu expri­mait déjà, au IVe siè­cle av. J.-C., la crainte que la recherche du Tao ne soit nég­ligée par « trop de gens qui se com­plaisent dans leurs vues frag­men­taires », on admet­tra facile­ment avec Xavier Bor­des que le risque n’est pas moin­dre de nos jours.

 

Présentation de l’auteur

Xavier Bordes

Xavier Bor­des, né le 4 juil­let 1944, dans le vil­lage des Arcs en Provence (Var).

Études musi­cales et classiques. 
Organ­iste. Étude de com­po­si­tion, théorie atonale et orches­tra­tion avec Julien Falk. Thèse de doc­tor­at sur Joë Bous­quet, sous la direc­tion de Jean-Pierre Richard.
Musi­colo­gie (instru­ments et musique des Aymara en Amérique du Sud).
Quitte Paris pour une mis­sion de musi­colo­gie au Maroc et Sahara.
S’in­stalle à Oued-Zem, puis à Moham­me­dia en 1973. 
Enseigne­ment et jour­nal­isme (Rédac­teur en chef de la Revue Auto­mo­bile Africaine, con­férences nom­breuses, notam­ment dans les Cen­tres Culturels).

Tra­duc­tions de poètes Grecs : Elytis, prix Nobel de Lit­téra­ture, puis Cavafy, Solo­mos, Anag­nos­takis, Davve­tas, Zaky­thi­nos principalement.

Com­mence une œuvre poé­tique en 1979.

Retour en France (Paris) fin 84. Tra­vaille dans l’édi­tion musi­cale (direc­tion artis­tique). Lecteur de grec pour les ED. Gallimard.
Mem­bre du comité de la revue PO&SIE (Rédac­teur en chef, Michel Deguy) avec Jacques Roubaud, Michel Chail­lou, Robert Davreu, Alain Duault, Pierre Oster notamment.
En 1989 en col­lab­o­ra­tion avec l’en­tre­prise DBE, X.B. expose un poème de 300 m² sur une façade du 6 avenue de Fried­land à Paris, asso­cié à une con­férence et un exposé théorique à la Mai­son des Écrivains.

Xavier Bordes

L’u­ni­ver­sité de Poitiers, du 16 au 21 novem­bre 1992, X.B. entre­prend, avec les Ed. Mille et une nuits, la pub­li­ca­tion en vol­umes à 10frs d’œuvres philosophiques gré­­co-latines liées à l’u­nivers con­tem­po­rains : Epi­cure, Ovide, Sénèque, Théophraste, etc… Le pub­lic démon­tre par son intérêt que la cul­ture antique reste d’ac­tu­al­ité, Épi­cure notam­ment parvient à un tirage de plus de 250000 exemplaires.

Par­mi divers­es man­i­fes­ta­tions, les poèmes de Xavier Bor­des ont fait l’ob­jet de plusieurs émis­sions sur France-Cul­­ture et d’autres radios pour sa poésie et ses tra­duc­tions d’Épicure et de Sénèque.

Du 12 au 18 févri­er 1996, les poèmes du poète grec Odysseas Elytis traduits par X. Bor­des (en col­lab­o­ra­tion avec R. Longueville) ont fait l’ob­jet de lec­tures quo­ti­di­ennes à France-Culture.

Prix Max Jacob 1999 pour «Comme un bruit de source».
Pour­suit depuis une œuvre de poète et de tra­duc­teur, en grande par­tie pub­liée directe­ment sur inter­net (Calameo – Word presse – Overblog).

Son blog : xavier.bordes.over-blog.com

En 2011, au cours de l’an­née anniver­saire de la nais­sance d’Odysseas Elytis, X.B. fait don de ses archives Elytis à la Bib­lio­thèque Gen­na­dios à Athènes (Fond Bordes).
Par­ticipe aux des­tinées de la revue belge Tra­ver­sées couron­née récem­ment d’un prix de la Revue Poé­tique 2011.

X. Bor­des vit et tra­vaille actuelle­ment à Paris.

Poésie

  • Le Sans-Père à Plume avec une pré­face de Michel Deguy  (Ed. de Loess)  1982
  • L’Ar­gy­ronef (Ed. Belin, revue PO&SIE) 1984
  • Syrinx (Ed. Belin, revue PO&SIE) 1985
  • Ma Venise (Ed. Eyras — Madrid) 1985 Ver­sion F. et Espag­nole  (trad. Miche­line          Durand).
  • Alpha­bets (Ed. Belin, revue PO&SIE) 1986
  • La Pierre Amour, poèmes 1972–1985 (Ed. Gal­li­mard.  Dis­tin­gué par l’A­cadémie Française.) 1987
  • Elégie de San­nois (NRF juil­let-Août 88)
  • Notes pour des chas­s­es rêvées (Ed. d’Art D. Mar­tin 1988)
  • Onze poèmes tirés d’une conque (Recueil — Champ Val­lon) 1988
  • Le masque d’Or  (Ed. de Loess,  St Mar­tin de Cormières.) 1988
  • Poèmes Car­rés (Ed. Belin, revue PO&SIE) 1988
  • La cham­bre aux Oiseaux (Edi­tion d’art J.C. Michel  — Nan­cy) 1989
  • Son­nets  (Ecbo­lade
  • Aphrodite (Ed. Gnô­sis & Enri­co Navar­ra — avec Michel Deguy, D. Davve­tas, Jean Luc Nan­cy, M. Abramovicz, etc…) 1990
  • Rêve pro­fond réel (Recueil — Champ Val­lon) 1991
  • Impériss­ables passe­ments de lumière — Rouge­mont  (Ed. galerie P. Gabert, Paris) 1992
  • Lev­ées d’om­bre et de lumière, (avec le pein­tre Rouge­mont.) (Paris — Cer­cle des 101 femmes          Bib­lio­philes) 1992
  • Le grand Cirque Argos (ED. Robert et Lydie Dutrou) 1993
  • Je par­le d’un pays incon­nu (ED. Le Cri & Jacques Dar­ras, Brux­elles) 1995
  • Comme un bruit de source (Ed. Gal­li­mard, Paris) 1999
  • L’étrange clarté de nos rêves (Ed. Asso­cia­tives Clà­pas, Mil­lau) 1999
  • A jamais la lumière (Ed.Gallimard, Paris) 2001
  • Quand le poète mon­tre la lune… (Ed; De Cor­levour, Paris) 2003

 

A cela il faut ajouter plusieurs vol­umes pub­liés sur le Net, à l’adresse :

 Principales traductions

  • D’ Odysseas Elytis (grec, prix Nobel 1979, traduit en coll. avec R. Longueville) :
  • Marie des Brumes (Ed. La Décou­verte) 1984 (réed. en 86)
  • To Axion Esti (Ed. Gal­li­mard) 1987
  • Avant Tout (Cahiers de l’E­garé — Le Revest) 1988
  • Elytis — un méditer­ranéen uni­versel  (Tra­duc­tions et études en Cat­a­logue Paris — Expo­si­tion au Cen­tre Pom­pi­dou.) 1988
  • Sur­réal­istes Grecs (Tra­duc­tions et études en Cat­a­logue Paris — Expo­si­tion au Cen­tre Pom­pi­dou.) 1991
  • Le Mono­gramme (NRF — Ed. Gal­li­mard — juil­let-août 1996)
  • Axion Esti suivi de L’Ar­bre Lucide et du Jour­nal d’un invis­i­ble Avril. (Ed. Gal­li­mard — Paris) 1996
  • D’Épicure : Let­tre sur le bon­heur (Ed. Mille et une nuits) 1993
  • D’O­vide : Remèdes à l’Amour (Ed. Mille et une nuits) 1993
  • De Sénèque : De la brièveté de la vie (Ed. Mille et une nuits) 1993
  • De Cicéron : Lélius ou l’ami­tié (Ed. Mille et une nuits) 1995 
  • De Théophraste : Les Car­ac­tères (Ed. Mille et une nuits) 1996 
  • De D. Davve­tas : Soleil Immatériel (Ed. Galilée) 1989
  • La Chan­son de Péné­lope (Ed. Galilée) 1989
  • Poèmes (Revue PO&SIE, Belin) 1989
  • Le man­teau de Lao­coon (Ed. Galilée) 1990
  • D’Alex­is Zaky­thi­nos : Les noyés du grand large (Ed. J.C. Valin  — Hautécri­t­ures) 1989
  • De Mano­lis Anag­nos­takis : Les Poèmes,    (Ed. Le Cri et J. Dar­ras, Brux­elles)  1994 
  •  (avec la coll. de Démosthènes Davvetas.)

Anthologie

  • 27 Poètes grecs con­tem­po­rains  (Ed. Revue In’Hui, Le Cri.) 1994 en col­lab­o­ra­tion avec Robert Longueville.

Principaux essais et préfaces

  • Mys­tique, de Joë Bous­quet (Ed. Gal­li­mard) 1972 
  • Imag­in­er la Tour Eif­fel dans la brume…   (Revue In’Hui — 38 — Le Cri et J.D., Bruxelles.)
  • Sur la Sai­son en Enfer de Rim­baud (Ed. Mille et une nuits) 1993
  • Relire Aragon (Revue In’Hui — 1995 — Le Cri et J.D., Bruxelles.)
  • Frag­ments d’un Dieu-Michaux  (La Licorne, UFR Langues Lit­téra­tures Poitiers — 1993)

 

Publications diverses dans :

  •  Po&sie (Ed. Belin), Europe, La Let­tre Inter­na­tionale, la NRF, In’Hui, Recueil, des revues uni­ver­si­taires, etc… Ain­si que des textes cri­tiques sur de nom­breux pein­tres et pho­tographes (Rouge­mont, Le Cloarec, Tis­serand, Four, Bran­don, Leick, etc…) 

 

Autres lec­tures

Xavier Bordes, La Pierre Amour

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Michel Her­land est pro­fesseur des uni­ver­sités. En dehors de ses ouvrages et arti­cles pro­fes­sion­nels en sci­ences économiques, il est l’auteur d’un essai, Let­tres sur la jus­tice sociale à un ami de l’humanité (2006), de deux romans, L’Esclave (2014) et La Mutine (2018), de trois recueils de poésies, Haïkus-Mar­tinique (2018) et Tropiques suivi de Mis­erere (2020, éd. bilingue français-roumain), L’Homme qui voulait pein­dre des fresques (Ander­sen, 2023), de nou­velles, d’un mono­logue, Le Dépar­leur, qu’il inter­prète lui-même au théâtre et de nom­breuses pub­li­ca­tions en revues.
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