Tu écris comme on tire à l’arc.
La flèche sait la cible mieux que toi, pourquoi t’en préoccuper ?
Xavier Bordes, poète émérite, prix Max Jacob en 1999 (Comme un bruit de source), nous livre, la huitantaine venue, un recueil en prose poétique inspiré par la sagesse orientale et/mais non sans humour ni autodérision :
Assis (comme un moine que tu n’es pas),
les genoux en triangle sur le vide,
les mains en cercle, tu éclates de rire.
Dans un avant-dire le poète mentionne à propos de son livre un « trajet alimentaire », une expression qu’il complète par le mot « trajeu » emprunté à Francis Ponge. S’il y est parfois question de préparer un plat avec quelques ingrédients simples, c’est pourtant bien moins souvent que de peinture, « avec un gros pinceau de bambou » ou de calligraphie ou encore de bonzaï.
À un vieil Anglais de passage qui objecte contre le traitement réservé à ces arbres en miniature, contre toutes ces ligatures qui les empêchent de pousser droit, le narrateur offre plusieurs réponses qui retiennent notre attention. En les soignant il leur apporte une beauté qu’ils n’atteindraient jamais spontanément. Ses soins sont aussi un travail sur lui-même qui l’aide à se libérer de pensées superfétatoires. Quant à la « souffrance » infligée aux bonzaï, elle est au principe de toute éducation et serait contrebalancée, selon lui, par la contrainte quotidienne qu’il s’impose à lui-même. Maître donc esclave, dit Proust dans la Prisonnière.
Dans ce passage le narrateur raisonne. Ce mode demeure une exception dans un recueil qui se présente plutôt comme une longue méditation, le poète s’effaçant souvent derrière des sages qui préfèrent poser les questions aux réponses : « Le nirvâna des sages, est-ce félicité à jamais ou néant définitif ? Trouveras-tu la Voie demain en cherchant, ou ne cherchant pas ? » Les réponses, quand elles viennent, ressemblent encore à des énigmes : « Si le monde avant la porte, le monde après la porte sont le même monde, à quoi sert donc la porte ? – Aucune porte ne permet jamais d’entrer nulle part. »
Sur le sentier des cinq montagnes, en référence aux cinq montagnes sacrées de la Chine, est pourtant bien un livre de poète, avec ses images inattendues, ainsi « cette barque aux voiles transparentes qu’emplit le soleil couchant, vautrée dans les vagues violettes comme un char lourdement chargé traverse un champ de hautes herbes » ; ou ce torrent, « ses envols, ses déversements blanchissants aux falaises et rejaillissements dans l’embrumé rugissement des gouffres, de paon à l’éventail ocellé d’arcs-en-ciel. »

» Un éloge de la femme aimée : « Sous l’ombrelle du roseau, tu as ton visage de lumière, parcouru d’incessants reflets de vaguelettes. » En caressant ses hanches, il reconnaît, « surpris, quelque chose d’identique au huit dessiné par le vol de la buse, sur le fronton, d’un bleu profond, du ciel. »
Une fable. Le narrateur qui arpente les montagnes avec son bol et un bâton ayant cassé son bol se rend chez le potier voisin. « J’ai mis la main à ma poche pour y prendre de l’argent. Mais le potier m’a fait signe qu’il n’en voulait point : il a roulé le bol dans une feuille de papier de riz et me l’a tendu avec un sourire. » Morale de l’histoire : « Quand il viendra chez moi boire le thé, je lui donnerai la peinture où les bambous balancent sous la lune. Je sais désormais ce que signifiait, chaque fois qu’il m’a visité, sa façon de le regarder. »
Un (unique) poème en vers réguliers, « Quatre éventails » (pour les quatre saisons). Exemple, l’hiver :
Chaque sabre de glace blanche
Brille au soleil du long hiver
L’eau n’est plus qu’un peu d’espérance
Froide sur l’horizon ouvert.
Ce recueil situé tout du long dans un temps immémorial s’achève d’une manière inattendue sur la vision pessimiste d’un présent aux « images bougeantes qui parlent en anglais et coulent par millions dans les cervelles des gens sans défense contre le Grand Fleuve Télévisé. » Si Tchouang Tseu exprimait déjà, au IVe siècle av. J.-C., la crainte que la recherche du Tao ne soit négligée par « trop de gens qui se complaisent dans leurs vues fragmentaires », on admettra facilement avec Xavier Bordes que le risque n’est pas moindre de nos jours.
Présentation de l’auteur
- Giuliano Ladolfi, Des ténèbres à la lumière : le monde recréé de Marie - 6 septembre 2026
- Xavier Bordes, Sur le sentier des Cinq Montagnes — Poésie - 6 septembre 2026
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