On le sait, Cécile Guiv­arch ne triche pas. Ne cache rien pour mieux partager, ce qui implique une écri­t­ure de pleine lumière. Elle prend la main du lecteur pour qu’il fasse avec elle le tra­jet du doute, de la peur, du boule­verse­ment. Elle nous avait déjà emmenés et faits tra­vers­er les expéri­ences dif­fi­ciles causées, entre autres choses, par la mal­adie d’Alzheimer, par l’exil, par la con­di­tion féminine.

Cette fois c’est en tant que mère que Cécile rap­porte son expéri­ence, une mère aimante, à l’écoute, respon­s­able et courageuse dont la vie se trou­ve inopiné­ment per­tur­bée par cet enfant né fille qui souf­fre de n’être pas dans le bon corpset qui annonce qu’il désire opér­er la tran­si­tion, devenir le garçon qu’il a tou­jours été. Tout un pan de réal­ité incon­nue avec ses codes, sa cul­ture, se déploie alors dans la con­science de la mère qui cul­pa­bilise de n’avoir pas com­pris à temps, pas même su, que le phénomène trans­genre exis­tait, bien que ses quelques obser­va­tions de l’enfant plus jeune lui aient mon­tré qu’il ne coïn­cidait pas avec l’image de la fille « modèle ».

Le prénom choisi est Neven, un prénom palin­dromique, sym­bole peut-être de cet aller-retour entre les gen­res, un prénom qui sig­ni­fie ciel en bre­ton ; et dans ciel n’entend-on pas le pronom ielle que les per­son­nes s’identifiant comme non-binaires utilisent et revendiquent. Page 32 le fils exprime qu’on devrait tous être her­maph­ro­dites comme des escar­gots et la mère avoue qu’en effet, ça ne devrait pas exis­ter le genre. Les Indi­ens d’Amérique du nord le savaient qui con­sid­éraient un seul genre ; le genre humain, et cinq caté­gories de per­son­nes : les femmes-femmes, les femmes-hommes, les hommes-femmes, les hommes-hommes et les ni l’un ni l’autre (qui par­fois sont tous ceux-là à la fois). De cette façon pas de pres­sion sociale, pas d’obligation à adopter un rôle, mais la pos­si­bil­ité de s’épanouir selon son degré d’affinité avec les qual­ités dites vir­iles ou féminines. 

Cécile Guiv­arch, Je dis mon fils, Abra­pal­abra 2026, 113 pages, 15 euros.

Mais dans notre société occi­den­tale encore imprégnée de valeurs patri­ar­cales et religieuses, ne pas entr­er dans la norme pose des prob­lèmes et expose à des dis­crim­i­na­tions. Neven n’y échap­pera pas, et la mère que Cécile est, souf­fre pour son enfant. Être soi-même, avoir le courage de le devenir, rester authen­tique et vrai, voilà un chal­lenge qui pèse jusqu’à décourager ou encore bris­er cer­taines per­son­nes. Con­trôler est bien insi­dieuse­ment ce que la société et les insti­tu­tions comme les admin­is­tra­tions veu­lent, qui font men­tir la devise lib­erté-égal­ité-fra­ter­nité. Con­trôler… jusqu’à l’interprétation d’une psy­cho­logue qui se trompe avec beau­coup d’aplomb ! Car il ne s’agit pas d’autoriser l’enfant à être fille mais d’accepter son iden­tité de garçon mal­gré son sexe féminin de nais­sance. Et de trans­genre à trans­sex­uel jusqu’à asex­uel, des con­cepts et des réal­ités à apprivois­er que la généra­tion des par­ents et grands-par­ents n’ont pas eu l’occasion de méditer, quand bien des jeunes adultes et ado­les­cents d’aujourd’hui  s’en empar­ent pour se libér­er des car­cans et des regards qui mis­ent tout sur l’apparence et non sur l’authenticité, la vérité des personnes.

Tout au long du livre : une forme de sobriété, pas d’effets d’écriture pour mas­quer la réal­ité vécue, quelque chose de bru­tal par­fois comme est bru­tale et cru­elle la sit­u­a­tion endurée. Quelque chose de la tragédie antique se développe avec en fil­igrane la vio­lence dev­inée des traite­ments à venir. Heureuse­ment Neven finit par ren­con­tr­er la bonne psy­cho­logue et son par­cours, bien que dif­fi­cile, sera désor­mais mieux accom­pa­g­né ! Les aveux émou­vants de Cécile Guiv­arch font mouche, ses réflex­ions justes, son ques­tion­nement, nous mon­trent que la valeur suprême reste bien la vie, son élan, son proces­sus d’évolution et de trans­for­ma­tion, il n’y aura pas de perte : fille ou garçon, cet enfant reste son enfant, ce n’est pas une fin, pas une mort, pas un deuil, mais un com­mence­ment, une nou­velle nais­sance. Pour l’autrice il s’agit d’aller à la ren­con­tre de son fils. Par des images sim­ples et la magie de l’écriture, Cécile Guiv­arch trou­ve la voie vers une unité pour que l’identité douloureuse et frag­men­tée de Neven devi­enne épanouisse­ment, flo­rai­son, promesse de vie recom­mencée, afin égale­ment de trou­ver une forme de paix en tant que maman voulant le bon­heur de son enfant par-dessus-tout… mais com­ment ne pas penser au four­voiement, le proces­sus de méta­mor­phose pou­vant poten­tielle­ment débouch­er sur une déception …

Dans cette aven­ture, avant même la pub­li­ca­tion du livre, Cécile est soutenue, accom­pa­g­née par des ami.e.s poètes, par des col­lègues, et elle fait part de ses échanges avec cer­tains d’entre eux, qu’on devine d’empathiques jusqu’à  ten­dres ; on y devine ou recon­naît Cather­ine Serre, Clara Régy, Antoine Mou­ton… Accom­pa­g­née et éclairée par la lec­ture aus­si, et notam­ment touchée par l’ouvrage de Car­ole-Anne Sub­re­bost, né Alain Sub­re­bost (con­tre-feux, mael­strÖm reEvo­lu­tion 2023)  et d’en citer un pas­sage page 48 qui  fait écho avec ce que vit Neven. Bien des larmes seront mon­tées aux yeux des lecteurs, bien des larmes auront coulé des yeux de Neven et de Cécile …

Et de notes en réflex­ions, l’autrice que reste Cécile Guiv­arch tout en étant mère, se pose une question :

Je ne sais pas si j’écris tou­jours de la poésie
Mais il s’agit de nom­mer les choses
Peut-être est-ce cela nom­mer non pas pour écrire
Mais pour dire et avancer sur ce chemin

Et si la poésie telle qu’on la définit nor­ma­tive­ment avait elle aus­si besoin de faire son com­ing-out, besoin de se rafraîchir le genre et devenir queer, besoin de revenir en par­tie aux tra­di­tions orales et aux ver­tus de la trans­mis­sion —ce qui inclut l’aspect jour­nal et la nar­ra­tion, afin de con­stituer un état du savoir et de l’expérience humaine à la dis­po­si­tion de nos curiosités, de nos sen­si­bil­ités qui ne doivent rien aux algo­rithmes et aux sta­tis­tiques… Alors oui, Cécile Guiv­arch écrit de la poésie, sa façon d’être au monde et de nous le restituer est un acte véri­ta­ble de poète.  

Pour finir, loin d’en vouloir à Neven d’avoir créé des soucis, Cécile Guiv­arch choisit de le remerci­er, car il a fait grandir les mem­bres de la famille, comme d’autres jeunes de sa généra­tion on l’espère, font et fer­ont grandir la société en son entier.

 

Présentation de l’auteur

mm

Béatrice Machet

Vit entre le sud de la France et les Etats Unis. Auteure de dix recueils de poésie en français et deux en Anglais, tra­duc­trice des auteurs Indi­ens d’Amérique du nord. Per­forme, donne des réc­i­tals poé­tiques en col­lab­o­ra­tion avec des danseurs, com­pos­i­teurs et musi­ciens. Pub­liée entre autres chez l’Amourier (Muer), VOIX (DER de DRE), pour les ouvrages bilingues ASM Press (For Uni­ty, 2015) Pour les tra­duc­tions : L’Attente(cartographie Chero­kee), ASM Press (Trick­ster Clan, antholo­gie, 24 poètes Indi­ens)… Elle est mem­bre du col­lec­tif de poètes sonores et per­for­mat­ifs Ecrits — Stu­dio. Par ailleurs elle réalise et ani­me chaque deux­ième mer­cre­di du mois à par­tir de 19h une émis­sion de 55 min­utes con­sacrée à la poésie con­tem­po­raine sur les ondes de radio Ago­ra à Grasse. En 2019, elle pub­lie Tirage(s) de Tête(s) aux édi­tions Les lieux dits, Plough­ing a Self of One’s Own, paru en 2021 aux édi­tions Danc­ing Girl Press, (Chica­go), et TOURNER, petit pré­cis de rota­tion paru chez Tar­mac en octo­bre 2022, RAFALES chez Lan­sk­ine en 2024, SIGNÉ NO-ONE, celle du non, 2025.  
[print-me]