« J’ai rencontré Claude McKay à travers Banjo, ce roman vibrant qui traverse le port de Marseille il y a cent ans. En le lisant, la ville changeait de visage : en sortant de chez moi, j’avais l’impression de marcher dans ses pages, au milieu des marins, des langues mêlées, des vies en mouvement. Un soir, assis au fond d’un bar de la Plaine, j’ai commandé deux verres. J’ai invité Claude à me rejoindre.
Dans cette rencontre imaginaire, j’ai pris note de nos échanges. C’est ainsi qu’est née cette correspondance posthume – une tentative de faire entendre, aujourd’hui encore, la voix d’un poète qui n’a jamais cessé de nous parler. » : c’est sur ces mots que Lamine Diagne a introduit son spectacle flamboyant en hommage à Claude McKay, programmé au Théâtre des Halles, lors de cette édition 2026 du Festival d’Avignon. Sa description de la Banlieue semble découler de source de l’écriture voyageuse, nomade, cosmopolite de cette figure émancipatrice, éminemment politique, Claude McKay, donc, auteur jamaïcain-américain, personnage central du mouvement artistique de la Harlem Renaissance et créateur précurseur du retournement conceptuel d’Aimé Césaire et Léopold Senghor qui ont forgé à sa suite la notion positive de « négritude », prélude également à la réflexion sur la pensée à la fois poétique, philosophique et anthropologique d’Edouard Glissant dont son Traité du Tout-Monde en véritable ouverture aux autres et authentique éloge des formes diverses de « créolisation »…
Dans les lignes mélodiques qui s’élèvent de la flûte traversière ou du saxophone coltranien du musicien se traversent alors insensiblement tous les paysages familiers des cités dortoirs, des zones périurbaines, des banlieues périphériques, angles morts pourtant plus vifs que la morne existence, à la ville comme à la campagne, du centre-ville bourgeois, d’où émerge telle une réponse à toute forme d’exclusion, de mise au ban de la société, de réduction à l’uniforme infamie, le postulat infini partagé entre le poète fondateur et l’artiste héritier au cœur de la Cité Phocéenne, Marseille. La Ville reste le port d’attache, le théâtre à la fois intime et ouvert aux diverses cultures qui la parcourent de l’auteur de Romance in Marseille à cent ans plus tard, le chant, le slam ou le poème Banlieue à la fin du récital : « Marseille, c’est différent, Marseille, la sainte putain ouvre larges ses cuisses, offre son ventre, son antre, son port, accueille le monde dans son sein, cité bénie, lavée de sa consanguinité par cette multitude séminale grouillante de vie… » Extrait en écho aux lectures de l’amateur des romans explorateurs de la richesse foisonnante du monde contenu dans cet autre morceau de musique secrète qui unit par-delà le temps le poète disparu et le chanteur apparu, tout simplement intitulé Marseille : « Marseille, vague humaine, masse mouvante de notre chair, le lent mélange des genres et des couleurs, l’espoir d’un monde meilleur… »
Une traversée dans le Briançonnais en hommage à Claude McKAY / Fondation Stin’Akri / Prodig’Art. La fondation Stin’Akri présente : “Une traversée dans le Briançonnais en hommage à Claude McKAY”, en partenariat avec Prodig’Art et le Théâtre du Briançonnais. Un documentaire de Léo Alestro réalisé le 6 décembre 2024 au TdB.
Une même fibre créatrice parcourt, à fleur de peau, les nerfs tendus de l’activiste et voyageur Claude McKay porteur de messages rebelles repris, passés à témoins, au fil de ce concert en hommage, à travers les émotions vertiges du comédien et conteur Lamine Diagne, élargissant ainsi, quelle que soit l’époque, la portée universelle des combats des poètes face au chaos du monde, en engagements multiples propices peut-être à un point de bascule du « je » solitaire, en proie à l’absurde de sa condition, vers un « nous » solidaires, en révolution possible pour les contours de cet autre monde, à envisager, à souhaiter, à rêver peut-être, en reprenant le postulat d’Albert Camus dans L’Homme révolté comme une variation inspirée de la formule titre du recueil inédit, publié dans sa première traduction française, en 2026, dans la maison d’édition Hors d’atteinte : Nous qui nous révoltons : « Je me révolte, donc nous sommes. » Courage à dire, épreuve à vivre, lutte à mener, vision à tracer dans les mots en sésames d’autres univers où versifier, sans tergiverser, les versants de notre universelle humanité, sans sang versé, dans cette formule libératrice : « Nous ne rêvons pas d’un monde parfait mais nous avons la volonté de faire et d’oser. »
KAY ! Lettres à un poète disparu, L’Eternelle Compagnie.
Fer de lance des « papiers » demandés aux poètes, selon la poésie de Léo Ferré, et osiers des « paniers » reformulés à tout un chacun, selon le jeu de mots d’Alain Damasio, permettant de préférer le fleuve du devenir perçant les « paniers » aux cartes d’identité des « papiers » figés dans un identique mortifère, figurant également dans l’album au Label Maison Bleue, témoignage de cette démarche collective à laquelle le rappeur et performeur Mike Ladd a été, lui aussi, convié, en profond éloge du devenir autrement cher à l’écrivain de science-fiction également qui trouve souvent sa substantifique pensée créative dans la philosophie vivifiante de Gilles Deleuze, dont l’invitation à ouvrir son esprit à la rencontre des autres cultures, des ailleurs si proches, des visages à la fois lointains et familiers, fait s’entrechoquer les uns et les autres pour mieux apprendre à s’aimer, nous aimer et vivre ensemble : « J’ai reçu ce choc, Claude McKay, ce Slam était juste ma façon de dire : « Je t’aime ». » Dans la forme dialoguée initiée par Claire Pernet, en 1988, à la lettre G comme Gauche de son Abécédaire, Gilles Deleuze, évoque la révolution (avortée ?) de 1968 qui n’est pas sans relation avec les engagements déjà de Harlem à Marseille de Claude McKay, et écarte un contre-sens sur le slogan un peu simplificateur de « L’imagination au pouvoir ! » donnant ainsi toute sa portée, toute sa saveur, toute sa profondeur à cette volonté de fer et d’audace commune entre poètes et philosophes révoltés certes, mais pas seulement, entre gens rebelles aussi, entre tous les gens d’un genre humain qui, à certains instants, s’engagent alors dans des devenirs révolutionnaires, quoi qu’on en pense rétrospectivement : « La réponse est simple : 68, c’est l’intrusion du Devenir. On a voulu y voir parfois le règne de l’Imaginaire… Ce n’est absolument pas imaginaire. C’est une bouffée de réel à l’état pur. C’est le réel. C’est, tout d’un coup, le réel qui arrive. Alors les gens ne comprennent pas. Ils ne reconnaissent pas. Ils se disent : « Qu’est-ce que c’est que ça ? ». Les gens réels, enfin ! Les gens dans leur réalité ! Ça a été prodigieux ! Et qu’est-ce que c’était, les gens dans leur réalité ? Et bien: c’est le devenir… Alors, il pouvait y avoir de mauvais devenirs, tout ça… Que les historiens n’aient pas bien compris, c’est forcé ! Je crois tellement à la différence entre l’Histoire et le Devenir ! C’était un devenir révolutionnaire sans avenir de révolution. Alors, on peut toujours s’en moquer, une fois que c’est passé. C’était des phénomènes de pur devenir qui ont pris les gens. Même des devenirs animaux, même des devenirs enfants, même des devenirs femmes des hommes, des devenirs hommes de femmes, tout ça… » Un devenir multiforme comme l’onde de choc de la vision de Marseille à travers les regards désormais de l’acteur Lamine Diagne et ses musiciens, du rappeur Mike Ladd et de l’auteur Alain Damasio, tels les remuements des multiples vagues d’une marée humaine aux mille visages, toutes ces figures des devenirs en nous, par nous et hors nous, dans les pas, les traces de la poésie de Claude McKay, et par-delà…
KAY! Lettres à un poète disparu — Théâtre des Halles, 24juillet 2026, L’Eternelle compagnie.
- Chronique musicale (21) : Claude McKay, Lettres à un poète disparu par Lamine Diagne, Mike Ladd et Alain Damasio - 6 septembre 2026
- Chronique musicale (19) : JE NE VEUX PAS de Gérard Manset - 6 mai 2026
- Chronique musicale (18) : Portrait de Brigitte Fontaine en poète prophétesse punk ! - 6 mars 2026
- Chronique musicale (17) : WATT de Bertrand Belin - 6 janvier 2026
- Chronique musicale (16) : Entrons dans le Labyrinthe de Feu ! Chatterton - 6 novembre 2025
- Chronique musicale (15) : Devenir une fulgurance : Becoming Led Zeppelin - 6 septembre 2025
- Bertrand Belin, La Figure - 6 mars 2025
- Chroniques musicales (14) : Chant vibrant de Clara Ysé - 6 janvier 2025
- Retour À la ligne, en hommage à Joseph Ponthus - 6 novembre 2024
- Chroniques musicales (13) : Singulière voix de Bertrand Belin - 6 septembre 2024
- Lara Dopff, Ainsi parlait Larathoustra, Viatire, Yves Ouallet, Ainsi vivait Yvan Bouche d’or - 6 septembre 2024
- Chroniques musicales (12) : Bruno Geneste, Sur la route poétique du rock - 6 mai 2024
- Adeline Miermont-Giustinati, Sumballein suivi de Le Tunnel, - 1 mars 2024
- L’écho de l’écho, le carnet de haïku de l’AFAH N°12 – Novembre-Décembre 2023 - 6 janvier 2024
- Jean-Pierre Védrines, Artaud et les constellations - 30 octobre 2023
- Chroniques musicales (11) : Gaëtan Roussel, l’orpailleur de Louise Attaque à Est-ce que tu sais ? - 30 octobre 2023
- Revue la forge - 29 octobre 2023
- Chroniques musicales (10) : -M- , double masqué de Matthieu Chédid depuis Le Baptême jusqu’à Rêvalité… - 5 septembre 2023
- Chroniques musicales (9) : Raphaël, l’apiculteur de L’Hôtel de l’Univers à Haute fidélité… - 29 avril 2023
- Dominique Sampiero, Ne dites plus jamais c’est triste - 29 avril 2023
- Lu Ji, Wen Fu, Essai sur la littérature - 21 avril 2023
- Possibles N°27 – Où va la littérature ? - 6 avril 2023
- Pierre Seghers, La Résistance et ses poètes - 6 avril 2023
- Revue Cairns n°32 - 19 mars 2023
- PHŒNIX N° 38 – GIANNI D’ELIA - 2 mars 2023
- Chroniques musicales (8) : Serge Gainsbourg, de Lucien Ginsburg à « Gainsbarre », variations de L’Homme à Tête de Chou… - 1 mars 2023
- Ida Jaroschek, À mains nues - 1 mars 2023
- Daniel Brochard, Lettre d’un ex-directeur de revue de poésie à un jeune poète, Mot à maux, Manifeste pour une poésie sociale - 6 février 2023
- Chroniques musicales (7) - 5 janvier 2023
- Florence Saint-Roch, Au bout du fil, encres de Maud Thiria - 21 décembre 2022
- Bruno Doucey et Robert Lobet, Peindre les mots. Gestes d’artiste, voix de poètes - 6 novembre 2022
- Par-delà le noir — Pierre Soulages - 4 novembre 2022
- Dominique A, de l’ardent Courage des oiseaux à la Vie étrange… - 6 octobre 2022
- A propos de XXL…S — entretien avec Marilyne Bertoncini - 12 août 2022
- Maïakovski, Un nuage en pantalon - 1 juillet 2022
- Hélène de Oliveira, Un thé aux fleurs bleues - 20 mai 2022
- Revue Voix d’encre, numéro 66 - 3 mai 2022
- La Main Millénaire, une aventure poétique - 3 mai 2022
- Laure Gauthier, Les corps caverneux - 20 avril 2022
- À la Une d’oulipo.net : site officiel de l’Ouvroir de Littérature Potentielle - 20 avril 2022
- Chroniques musicales (6) : Mélodies du dandy Christophe, d’Aline aux Vestiges du Chaos… - 5 mars 2022
- La Peinture La Poésie, Numéro 81 de Poésie/première - 5 février 2022
- Chantal Dupuy-Dunier, Les Compagnons du radeau - 21 janvier 2022
- Revue Festival Permanent des Mots, numéro 26, La Poésie Manifeste - 5 janvier 2022
- Chroniques musicales (5) : Feu ! Chatterton, trajectoire(s) D’ici le Jour (a tout enseveli) au Palais d’argile - 31 décembre 2021
- Teo Libardo, Il suffira, Emma Filao, éparpiller la peau, Élisa Coste, Les chambres - 20 décembre 2021
- Yves Ouallet, De L’écriture et la vie ou la volonté de Sur — Vie à l’Apocalypse pour notre temps - 6 décembre 2021
- Alain Nouvel, Sur les bords de l’Empire du Milieu - 21 novembre 2021
- Chroniques musicales (4) : Le Voyageur Solitaire, Gérard Manset - 1 novembre 2021
- Julien Blaine aux éclats du dire ! - 6 septembre 2021
- Marilyne Bertoncini et Ghislaine Lejard, Son corps d’ombre - 6 septembre 2021
- Revue Francopolis, numéro 166 - 6 mai 2021
- Chroniques musicales (3) : Nous n’avons fait que fuir de Bertrand Cantat et de Noir Désir, aux éditions verticales. - 2 mai 2021
- Pour un horizon jaune flamboyant ! Cathy Jurado et Laurent Thinès, FEU (poèmes jaunes) - 21 avril 2021
- Ito Naga, Dans notre libre imagination - 5 mars 2021
- Chroniques musicales (2) : Vertige de la création, Alain Bashung de Gaby à Immortels… - 5 mars 2021
- Perrin Langda, poésie assistance 24h/24, Fabien Drouet, Je soussigné, attestations dérogatoires de sortie - 6 février 2021
- Chroniques musicales (1) : De l’univers de Christian Olivier, des Têtes Raides et des Chats Pelés - 5 janvier 2021
- Jean D’Amérique, Atelier du silence - 21 décembre 2020
- Catherine Pont-Humbert, légère est la vie parfois - 26 novembre 2020
- Une sorte de bleu… - 6 novembre 2020
- Lucien Suel, La justification de l’abbé Lemire - 21 juin 2020
- Hélène Dassavray et Zaü, Quadrature de l’éphémère - 21 mai 2020
- Cécile Coulon, Noir volcan - 21 avril 2020
- Amnésies, Marlène Tissot - 21 mars 2020
- Thomas Vinau, C’est un beau jour pour ne pas mourir - 6 mars 2020
- Maïakovski, Un nuage en pantalon - 5 janvier 2020














