Gaston Bachelard définit l’espace comme une « communauté de mémoire et d’image » qui nous permet de vivre le monde à travers les rêves et l’imagination. Cette construction culturelle qui, pour le philosophe, commence dans la maison, se poursuit dans la communauté, ses rues, ses églises, ses écoles, son environnement urbain et son emplacement. L’espace est donc indissociable d’un sentiment d’appartenance qui est vital pour les écrivains du Sud des Etats-Unis, notamment Eudora Welty et James E. Cherry.
Ainsi ancré, l’espace de ce dernier existe à Jackson, une ville de taille moyenne située dans l’ouest du Tennessee, en zone rurale, au nord du Mississippi Delta qui se trouve au sud de Memphis et au sud de la ligne Mason-Dixon qui traverse la Virginie et le Kentucky. Cet espace frontalier entre le nord et le sud des Etats-Unis fut conquis sur les territoires amérindiens au début du XIXe siècle et divisé socialement, politiquement et racialement de la guerre de Sécession au Mouvement des droits civiques. C’est un espace de traditions et de contradictions, où la première voiture américaine « Marathon » et Bemis, la première « cité ouvrière » américaine, furent construites au début du XXe siècle. C’est l’espace de King Cotton, soit la cultivation intensive du coton et de Tent City, les tentes militaires fédérales érigées en 1959 pour abriter les ouvriers agricoles noirs expulsés de leurs logis pour avoir demandé le droit de vote. Enfin, c’est un espace qui a abrité certains des meilleurs talents artistiques du XXe siècle, même si la plupart des Américains et des étrangers les ignorent au profit du Grand Ole Opry et d’Elvis Presley.
Tennessee Writes — Questions-réponses éclair : James E. Cherry.
L’espace de James E. Cherry dépasse de beaucoup cet ancrage local. Issu du Black Arts Movement (1965–1975), il fait partie de la communauté nationale et internationale d’activistes pacifiques pour le changement social et politique. Son espace littéraire, selon une expression bien connue, « a beaucoup à dire sur la maison commune de l’existence humaine que nous habitons tous. »1 Cet espace suit naturellement la vision de James Baldwin qui imposait à l’artiste de témoigner des abus infligés aux citoyens noirs et de couleur par l’Amérique. James E. Cherry s’attache à « construire une table » sur laquelle les gens « mangeraient pendant mille ans ».2 La liste impressionnante de ses publications reflète ce concept. Son premier recueil poétique, Bending the Blues [La Courbe du Blues], sortit en 2003 aux États-Unis, et son premier roman, Shadow of Light [L’Ombre de la lumière] fut publié à Londres en 2007. Depuis, il a publié des poèmes dans 31 revues et 16 anthologies, aux Etats-Unis et au Nigéria, en Angleterre, en France, au Canada et à Singapour. La Chine est à ce jour le seul pays à avoir publié son œuvre en traduction. James E. Cherry a également publié des récits dans 14 revues américaines.
La deuxième phase de ses publications poétiques et en prose a été illuminée par les géants de la culture noire dont il s’est nourri, tout d’abord pour dénoncer les atrocités commises contre les hommes et femmes noirs dans le Sud, comme on le voit dans Shadow of Light qui raconte le viol d’une vieille femme noire dans le Sud. On remarque ses poèmes historiques dont chacun résume un événement unique de l’expérience noire, de la traite négrière en guerre de Sécession et du mouvement des droits civiques au renouveau de violence raciste d’aujourd’hui. Son usage de la littérature, des arts visuels et de la musique ne se limite toutefois pas un souci de justice sociale. Son deuxième recueil poétique, Honoring the Ancestors [Hommage aux ancêtres] (2008), célèbre de nombreux artistes : Charlie (Bird) Parker, Gwendolyn Brooks, Langston Hughes, Toussaint L’Ouverture, Paul Robeson, Jacob Lawrence, Countee Cullen, James Baldwin, Romare Bearden, Malcolm X, Zora Neale Hurston, Etheridge Knight, Martin Luther King, Tupac Shakur, Bob Kaufman, Che Guevara, Gil Scott-Heron, Claude Wilkinson et Betty Shabazz. Muni de cet héritage visuel, verbal et musical, James E. Cherry crée également des poèmes ekphrastiques qui vont d’une œuvre d’art ou d’un artiste à un mouvement, son style, son enseignement et son contexte culturel, notamment dans les poèmes « The Geography of Space » [La géographie de l’espace] (peinture), « Blue Train » [Le train bleu] (jazz), et « Annie Allen » [Annie Allen] (poésie) que le lecteur trouvera parmi les poèmes ci-dessous.

Dénonçant les victimes historiques du racisme systémique, James E. Cherry retrace la vie d’Emmett Till, Tookie Williams, Amadou Diallo et Ken Saro-Wiwa dans son troisième recueil de poésie, Loose Change [Menue monnaie] (2013). Son ton est toutefois plus personnel, réfléchissant aux personnes de son entourage physique et artistique immédiat, ainsi qu’à sa famille, ses amis et sa communauté. Écrivant le quatrième de couverture pour Loose Change, une poète du Tennessee, Nikki Giovanni lui attribue la phrase « À la fin sera le mot, l’image de la ligne », ajoutant : « Il découpe ce gâteau et tu sens la douceur ; il brouille cet œuf, et ta bouche est surprise par la douceur et le piment ; il agite ce café, et tu ne veux ni lait ni sucre… tu le prends noir et fort. Tout le monde a besoin de menue monnaie. Nous la chatouillons dans nos cœurs et la faisons tinter dans nos poches. Mais nous ne la dépensons jamais bêtement. Nous l’économisons pour en faire notre trésor. »3
Bien que les thèmes des quatre volumes poétiques de James E. Cherry se répondent de l’un à l’autre, les derniers poèmes du recueil le plus récent, Between Chance and Mercy [Entre le hasard et la miséricorde] tendent à transmettre un certain apaisement face à la responsabilité de témoigner des fardeaux de l’histoire noire. Il est un observateur passionné de la nature et de la relation de l’homme à la nature; ses vignettes sur les corbeaux, les faucons, les grenouilles ou les écureuils sont rapides et spirituels, tout en témoignant du contrepoint d’une souffrance potentielle ou réelle. L’oralité de ses vers permet à l’émotion d’être visible, bien que toujours retenue ; l’aspect « parlé » de ses vers offre une musique particulière de rythme et de son qui unit parole et musique. Il développe ses poèmes de manière organique, partant d’une image et composant des vers suffisamment forts pour constituer un poème en soi. L’image qui anime le poème est celle que le traducteur George O’Connell définit comme fidélité, comme « l’effort d’habiter le moment de l’impulsion originale […] avant que le sentiment ou l’image ne soient réduits au langage ».4 Cette remarque est éminemment vraie pour les poètes, car qu’est-ce que le Verbe sinon la première traduction de notre relation au monde.
James E. Cherry écrit avec son corps : la page fait partie du poème. Il dessine des images incisives et fortes qui soutiennent ses sentiments; sa poésie visionnaire vient du cœur, avec une envolée lyrique dans la dernière strophe qui amplifie son message, qu’il s’agisse de colère latente, d’indignation post-traumatique, de beauté naturelle, d’émotion ou de libération du fardeau de l’histoire. La poésie apporte la paix par la beauté; la beauté est survivance. Le poète navigue entre les expériences ekphrastiques et le quotidien qui lui inspirent ses meilleurs poèmes. Qu’elle soit vécue directement ou indirectement, l’empathie dicte son écriture et confirme son rôle de déchiffreur du monde et de gardien de la réalité.
« Writers on Writing » : entretien avec James E. Cherry.
Au fond de la poésie de James E. Cherry est sa sensibilité à la souffrance, qu’il s’agisse d’une victime noire de viol, d’un vétéran américain, d’un père chinois ayant perdu un fils lors d’un tremblement de terre, ou d’un enfant haïtien ayant survécu à un tremblement de terre dévastateur. La mort, violente ou naturelle, est également un repère majeur. Edge of the Wind [Le Bord du vent], son deuxième roman (2016, réédité en 2022), est basé sur un événement survenu dans un collège communautaire. La compassion que l’auteur témoigne pour les jeunes en difficulté existentielle ressemble à celle du dernier roman de Dominique Fabre.5 Cette compassion s’étend aux personnes les plus vulnérables de la société, tels les anciens combattants auxquels James E. Cherry, issu d’une longue tradition de service militaire, consacre plusieurs poèmes ; lui et son épouse s’occupent aujourd’hui de vétérans américains âgés. Ses poèmes mentionnent la foi, mais il refuse les limites religieuses traditionnelles. « Pour une personne qui crée, il y a peu de distinction entre le sacré et le profane ; en fait Dieu (quelle que soit la conception qu’on en aie) n’exclut ni l’un ni l’autre et se trouve souvent dans les deux. »6 Si les scènes du quotidien sont importantes, leur espace est lui aussi vulnérable, que ce soit une salle de cours à l’école alternative de Jackson, une vue sur une église baptiste désaffectée le matin de Pâques, les tombes familiales au cimetière, ou les rues dangereuses du « bout de la ville ».
Originaire et résident de Jackson, dans le Tennessee (à ne pas confondre avec la ville de Jackson dans le Mississippi dont il parle dans un des poèmes ci-dessous), James E. Cherry est polyvalent et multitâche, poète, romancier, professeur de littérature, et militant littéraire. Il est titulaire d’un MFA [Master en écriture créative] de l’Université du Texas à El Paso. Il a fait ses débuts avec une nouvelle, « Vicissitude », en 1992.7 Un très court poème publié dans son premier livre, une brochure intitulée Bending the Blues (2003), montre déjà la fermeté de son style et l’originalité de ses images. Dans « Le jazz un jour de pluie » on lit : « La pluie tombe sur la terre tambour / Elle soulève des rythmes de bop / Des épais nuages crépusculaires. » Et dans le haïku « Déclarations» on lit : « Suce un poème / De la moelle du vent / C’est le pain et la liberté. » Gwendolyn Brooks eut une grande influence sur lui. Représentant le côté académique de la poésie, elle fut la première poète noire à recevoir un prix Pulitzer, avant de changer de cap et d’embrasser le Black Arts Movement. James E. Cherry reçut le soutien et l’encouragement de Haki R. Madhubuti, fondateur de Third World Press, la plus grande maison d’édition indépendante noire aux États-Unis. Parmi ses plus grandes influences, James E. Cherry cite également Leroy Jones, Amiri Baraka, Sonja Sanchez, Chester Hines et Nikki Giovanni. Cette dernière, qu’il rencontra dans les années 1990 à Lane College, le collège historique noir de Jackson, valida sa colère contre le système ; l’urgence de son message lui fut une leçon précieuse. Lauréat de bourses et de prix, James E. Cherry a été interviewé à de nombreuses reprises et a mené plusieurs entretiens qui peuvent être consultés sur son site web, où l’on retrouve aussi ses présentations et discours professionnels. Il est également le fondateur et gestionnaire de la Jazz Foundation of West Tennessee, une organisation à but non lucratif qui reconnaît les talents locaux et accomplit une mission éducative importante.
Le choix des poèmes présentés ci-dessous et choisis en consultation avec James E. Cherry constitue la première traduction en français de son œuvre. Nous tenons à le remercier d’avoir gracieusement mis à la disposition du public français et francophone des poèmes publiés dans trois volumes, Honoring the Ancestors [Hommage aux ancêtres], Loose Change[Menue Monnaie], et Between Chance and Mercy [Entre le hasard et la miséricorde]. Les poèmes apparaissent ci-dessous dans l’ordre de publication des volumes et dans celui de leur table des matières. Nous avons choisi de respecter cet ordre qui souligne les changements de ton créatif du poète, estimant qu’il est représentatif de son tempérament de poète. Enfin, les évènements historiques peu connus mentionnés dans certains poèmes ont occasionné des notes contextuelles au bas des poèmes concernés.
Choix de poèmes de James E. Cherry
Traduits de l’anglais par Alice-Catherine Carls
Honoring the Ancestors [Hommage aux ancêtres]
Annie Allen
(pour Gwendolyn Brooks)
C’était l’année de Baraka
et du Black Arts Movement qui dansait
au rythme de tambours lointains et chantait
sur des rythmes africains un nouvel amour,
une nouvelle langue, libération poings levés
et conscience aiguisée.
Tu marchais parmi ton peuple.
Tu pleurais, riais, donnais l’accolade,
offrant ta maison et la meilleure place,
à tes pieds dans la lumière de
ton génie, de ta compassion, et de ton âme.
Annie Allen est bien loin de 1967.
S’étant affirmés, devenus fiers,
nourris par ton inspiration et ta vision,
ils ont trouvé leurs ailes et leur voix,
porté haut leurs nouveaux chants, mais
ils sont toujours revenus chez eux
dans l’ombre de ton afro soigneusement coupée.
Ce voyage des idées aux mots
auquel j’ai fait halte
a été illuminé par ton sourire,
fanal m’appelant hors
de l’obscurité qui me définit hors
des mondes qui m’entourent.
Annie Allen (1949) fut le premier recueil écrit par Gwendolyn Brooks (1917 – 2000). Il lui valut en 1950 le premier Prix Pulitzer de poésie décerné à un/une poète noir/e. Gwendolyn Brooks fut une des poètes noires les plus lues et respectées aux Etats-Unis. Amiri Baraka (1934–2014), écrivain, poète, dramaturge, romancier et critique musical, redéfinit la culture noire de la seconde moitié du 20e siècle. Il fut un des fondateurs du Black Arts Movement (1965 – 1975) qui est reconnu comme la branche esthétique du Black Power. Fierté et libération se manifestèrent par l’affirmation de la langue américaine noire parlée, le renouveau du jazz, et l’art public comme mode d’éveil.
∗∗∗
Le Lower Ninth Ward
Voici trois jours, peut-être quatre,
que le monde défile devant moi.
L’eau putride vient réclamer
son juste dû. Parfois un
corps gonflé est pris dans les
remous et se coince entre les voitures.
J’ai fait un trou dans le plafond et me suis
hissé au grenier pieds nus, en jeans et T‑shirt.
Sans argent ni véhicule, c’était
mon seul refuge.
Vu de là, le monde est irréel : disparus
pour toujours, les gens et les endroits
qui définissaient ma vie. Impression
de déjà vu, suspendu entre une prière et
le tumulte du ciel, attendant le secours
gouvernemental par amendements à la
constitution, reconstruction, 40 acres et une mule.
Une solitude d’étoiles se pose sur les
toits, leur silence un réconfort,
chants muets montant dans ma gorge,
plaintes éloignant la peur et la mort.
Le Lower Ninth Ward est un quartier de La Nouvelle-Orleans fréquemment dévasté par les tornades, la plus célèbre étant celle de 2005. Les « 40 acres et une mule » était une promesse faite en 1865 par le Général William T. Sherman de redistribution de la terre confédérée aux Noirs émancipés, promesse qui ne fut jamais tenue.
∗∗∗
Le Prisonnier 29300
(Tookie)
Même sanglé sur la civière
à minuit une minute, tu les as
défiés, accusant la justice, ensang-
lantant l’œil de l’Amérique.
Sale nègre vieux de plusieurs siècles, tu étais né
cinquante et un ans plus tôt, avant les ligues de baseball
pour jeunes, les Clubs de Jeunesse, les Grands
Frères pour te guider, et l’amour seulement
aux coins de rue dans l’étreinte des couleurs.
Inutiles, tes derniers mots, les nominations
pour le Nobel avaient tout dit. Combien de fois t’a‑t-il
fallu dénoncer 1979, les armes à feu, les quatre morts ?
En plus, Barbara était là.
Pendant douze minutes, le gouvernement raffina
la torture, cherchant une veine pour injecter
le penthotal sodique jusqu’à ce que disparaissent les démons
intérieurs, les baisers des supporters, les pèlerinages
vers la rédemption, ou la quête de salut dans
des sanctuaires bâtis de main d’homme.
Stanley « Tookie » Williams, co-fondateur du gang Crips, fut exécuté en Californie dans la prison de San Quentin le 13 décembre 2005 par injection létale pour quatre meurtres commis en 1979. Barbara Becnel, son amie, co-auteur et collaboratrice politique, assista à l’exécution. Peu avant son exécution, il fut nommé pour le Prix Nobel pour la paix et son cas fit abolir la peine de mort en Californie jusqu’en 2021.
∗∗∗
Loose Change [Menue monnaie]
Requiem
Ton complet bleu préféré accentue
le cercueil en acier de ton nouveau corps. Le temple
est lourd d’odorantes fleurs coupées rappelant
un jardin estival. Le pasteur asperge de mots consolateurs
la famille assise sur les bancs du centre.
Ton entrée est saluée par un cantique
qui s’élève jusqu’aux solives.
Puis, dans la salle de convivialité, nous nous gavons de
poulet frit, sauce épicée, haricots verts, patates douces, pâtes
au fromage, épis de maïs, pain de maïs et gâteau au chocolat
arrosé de thé glacé sucré et de souvenirs
qui ressuscitent sur le bout de la langue.
Quand la poésie ne suffit pas
À la une des journaux du matin
je lis un fait divers, Paul, 18 ans,
abattu de cinq balles et laissé pour mort.
Il y a deux ans, il était assis au deuxième rang
de la classe d’anglais où j’enseignais
le mètre, la métaphore, la comparaison et la rime,
et disais que la poésie peut changer une vie,
parfois même sauver une vie.
Dépassant les deux mètres, sa mère décédée,
fils sans père, il était déjà un homme, ayant
en seize ans moissonné toute une vie
avec les outils qu’il s’était fabriqués.
Il avait prêté serment
aux bandanas et aux gars du coin
qui l’avaient adopté,
frère prodigue exprimant
son amour avec ses mains.
Alors ce samedi matin je pense à
hier soir, à une rue sombre en bout de ville.
Paul a‑t-il pensé à Langston,
Shakespeare, Dickinson, avant
la sortie des armes à feu,
le crissement des pneus et
la lointaine lamentation d’une sirène.
∗∗∗
La porte
Ils descendent du bus
avant la première sonnerie
passent par le détecteur de métal,
sont scannés par éventail.
Une heure, deux fois par semaine,
quelques-uns s’assemblent dans ma classe
avant l’heure du déjeuner.
Je suis artiste en résidence,
ils sont suspendus de
l’école et viennent se racheter
dans les couloirs de l’école alternative.
Ces élèves viennent de familles
à parent isolé, s’il y en a même un,
sous tutelle par jugement du tribunal ou par
séjour en centre de détention pour mineurs.
Certains jours ressemblent
à une répétition pour dix ou
vingt ans, ou pour la détention
à perpétuité dans une institution.
Mais d’autres jours une étincelle prend
pendant que la craie griffe le tableau noir,
le feu de leurs yeux menace de se déchaîner vers
des rêves de collège, d’entreprise, de famille,
une vision des possibilités infinies de la vie,
leur avenir est plus grand
que les murs qui les entourent.
À quinze heures ils s’enfuient
de nos vies sous
l’œil scrutateur du garde de sécurité
son semi-automatique sur la hanche
et je me demande
en m’éloignant pour rentrer chez moi
si la nuit donnera assez de nourriture et de pitié
pour les faire tenir jusqu’à l’aube.
Je sais leurs noms
Que je me réveille en hurlant
moite de sueur au milieu de la nuit
ou que j’évite les ombres en
plein jour, rien ne change.
Je sais toujours qui ils sont.
C’était mon boulot
de décharger les morts
des ambulances et des hélicoptères.
J’ai connu la chaleur de l’Irak,
l’arrière d’une Humvee essuyant des tirs,
pour avoir vendu à mon bataillon
du coca, des chips, des barres chocolatées.
Quand je suis rentré chez moi
après mon second tour
j’ai essayé de comprendre,
un verre dans une main, dans l’autre mon pistolet
dont j’apprenais à savourer l’arrière-goût chaque fois
que je retirais le baril de ma bouche.
Ma femme ne le supportait plus.
Je ne la blâme pas d’être retournée
chez ses parents, me laissant
sous ce pont avec
couverture et tente improvisée,
là ou certains jours le brouillard se lève
et me permet d’entrevoir
qui j’étais et toutes les choses
que je n’ai jamais faites.
∗∗∗
Un père à son fils
(tremblement de terre dans la province de Sichuan, 2008)
J’ai pris l’habitude
de m’habiller dans le noir d’atteler les bœufs,
de récolter et de semer les fruits de la terre.
Chaque matin le jour roule de la colline
dans la vallée, me baignant dans
sa lumière révérencielle.
Fermier de mon état, je possède une paire de chaussures
une femme et un fils de douze ans
qui lui aussi aime l’odeur de la terre
et auquel les labourages
un jour donneront
des mains calleuses.
Mais ce matin je mets main basse
sur la partie cachée de nos vies,
quelques souvenirs, une poignée de yuans
et je vais sur la tombe de mon fils
là où jadis s’élevait la maison du savoir
les onze premiers jours du mois de mai.
Et je regarde les billets se réduire en cendre
après y avoir mis le feu en encourageant mon fils
à acheter pendant son voyage des bonbons
des jouets ou toute autre objet terrestre
que je n’ai pu lui donner avant que la terre
ne nous trahisse.
Ce poème fut publié en chinois dans l’anthologie chinoise dirigée par un ami du poète, Luo Liangong.
∗∗∗
L’histoire d’un peuple
Pour Kiki Joachin, 7 ans, survivante du tremblement de terre de Haïti
Qui aurait pu imaginer
qu’une petite ile des Caraïbes pourrait survivre à
un siècle d’esclavage, à l’occupation militaire américaine,
aux Duvaliers, à trente-deux coups d’Etat
en deux cents ans, et à
Fay, Gustav, et Ike ?
Et qui aurait jamais pu imaginer
qu’un peuple enseveli
sous la pauvreté et la persécution,
agrippé à l’espoir et à la faim,
serait tiré des décombres de l’histoire
par l’exubérance d’une fillette
ouvrant les bras
pour embrasser le soleil.
Fay, Gustave, et Ike sont les noms des ouragans qui se sont abattus sur Haïti en 2008.
∗∗∗
Seulement nous
Mon pays m’accueillit une Bible
à la main, une corde dans l’autre,
me traina de navire négrier en plantation,
mit au cou de la Noirceur un nœud coulant –
rangées de coton, nouveau prénom, Jésus blanc.
Après l’émancipation, les policiers et les hommes du Klan
incendièrent ma maison, me firent garer
sur le bord de la route au milieu
de la nuit, terrorisèrent ma Noirceur
à coups de malédictions, fusils, essence,
attachèrent la Constitution à un ventilateur
et la jetèrent dans le fleuve.
De nos jours le gouvernement m’attache
sur un Brancard, injecte le meurtre dans
les veines de la Noirceur, l’appelle
peine de mort ou parfois justice,
rendue depuis le même arbre –
mes oreilles, mes yeux, mon sexe
les souvenirs du Rêve Américain.
La mention du ventilateur d’égreneur de coton (qui pèse 35 kgs) est une allusion directe au meurtre d’Emmett Till qui fut lynché en 1955 à l’âge de 14 ans de façon particulièrement brutale. L’acquittement de ses meurtriers fut un point tournant pour le mouvement des droits civiques.
∗∗∗
La grenouille
Après plusieurs ratés
ma vieille tondeuse
fume, toussote, cahote,
et m’entraine à fond
à travers la pelouse,
mes tennis verdis par les brins
d’herbe coupée qui embaume.
Le sol tressaute et du coin de l’œil
je vois une grenouille éviter
les brins d’herbe décapités et
le ronflement des lames rotatives.
Elle saute dans le jardin du voisin
où l’arrosage sort du sol
marqué par des rangs de verdure
dont l’ombre calme la terre.
∗∗∗
Sortie vespérale en voiture
J’ai prié
qu’il ait passé avec les autres,
trois queues brunes touffues fonçant
au crépuscule sur la route à quatre voies.
J’ai craint
que ses restes mutilés ne soient grattés
de la chaussée par les chiens du coin,
disputés par les félins ou survolés
en rêve par les buses.
J’imagine ses deux copains
retournant pour récupérer le corps
ou le regardant en guise d’adieu
depuis l’abri des troncs d’arbres,
et quand ils le font,
je leur demande pardon pour
deux tonnes d’acier, les routes cimentées,
les rivières empoisonnées, les arbres assassinés,
la création de banlieues et la construction
d’un monde qui gravite autour de moi
comme si ma parole lui avait donné vie.
∗∗∗
La corneille
Chaque matin à l’aube une corneille vient
dans la première lueur du jour, squatte
dans le sycamore nu devant
ma fenêtre, drape ses épaules
dans le gris du ciel, ouvre le bec,
et, prononçant mon nom,
brise le matin
en mille morceaux.
∗∗∗
Le guerrier de l’enfer
Betye Saar – « Joshia WWI » (2004)
Pendant longtemps, Joshia,
ça n’avait pas de sens
de vouloir assurer la démocratie
dans le monde à l’ombre de
Plessy v. Ferguson, Birth
of a Nation. Mais en chemin, l’uniforme
te redressa le dos, t’ouvrit l’oreille aux cales
des bateaux négriers fendant l’Atlantique.
C’est dans cet uniforme que sur le front ouest
tu fus le premier à atteindre le Rhin,
à blesser les Allemands, à gagner la Croix de Guerre,
à planter des graines syncopées dans le sol de l’Europe.
Revenu chez toi, dans ta ferme, dans ton usine,
aucun Code Noir, aucun Eté Rouge
ne put te séparer de cet uniforme,
même pas lorsque des hommes blancs
embusqués à la gare
te l’arrachèrent
et te trainèrent dans la forêt
pour te garroter de stars and stripes.
Betye Irene Saar (1926 - ) est une artiste noire féministe connue pour ses collages et assemblages et sa technique de conteuse visuelle. Le titre « Joshia WWI » est le sous-titre d’un de ses premiers tableaux qui fait référence à la première guerre mondiale. L’année 2004 est celle où le tableau fut reproduit dans un calendrier mural dédié aux artistes noirs que James E. Cherry avait chez lui. Les Codes Noirs sont des lois datant de 1865 limitant la liberté de l’emploi pour les Noirs émancipés qui permettaient entre autres à la police d’arrêter les vagrants et SDF. L’été rouge est une période d’affrontements entre Noirs et Blancs a l’été 1919 dans presque quarante villes et dans la campagne autour d’Elaine dans l’Arkansas. Plessy v. Ferguson est une décision de la Cour Suprême américaine datant de 1896 qui entérina la doctrine « séparés mais égaux. » Birth of a Nation [La Naissance d’une nation] est un film américain raciste datant de 1915 sur la naissance du Ku Klux Klan. Les stars and stripes [étoiles et bandes] est le nom familier du drapeau américain qu’elles décorent.
∗∗∗
La géographie de l’espace
Romare Bearden – « La rue » (1964)
J’ai vu cette rue
en bas de la frange qui orne
la brillante ligne de l’horizon urbain. Je connais
les vies qui animent son asphalte, ses pierres,
les hommes qui produisent le blues
en bougeant leurs pieds et
et qui se noient dans la boisson
quand la musique refuse de venir. Les femmes
mariées à la peine de cœur, négociant la solitude
quand le soleil couchant tombe dans les fissures du trottoir.
Je connais cette rue dont les marches
puent l’urine qui les tache, le relent
de l’amour clandestin, je connais ses enfants qui
le matin au réveil regardent par la fenêtre
pour attraper la première lueur du jour
ou les ailes d’un oiseau posé sur
le rebord d’une fenêtre voisine.
Romare Bearden (1911–1988), artiste, auteur-compositeur connu pour ses collages, bandes dessinées, et tableaux. Il collabora avec la communauté d’artistes noirs et s’engagea dans la lutte pour les droits civiques.
∗∗∗
Le train bleu
Tu savais dès les quatre premières mesures
qu’il allait arriver quelque chose,
quelque chose de grand, d’inoubliable
le présage de quelque chose
d’encore plus grand,
quand Trane, étoile bleue
qui sillonnait les cieux en solo,
en brillante lumière qui s’installait
en nous et nous dévoilait
nos endroits secrets.
Trane sur la couverture,
un bras derrière la tête,
l’index sur les lèvres
pose contemplative classique
cherchant à mettre beaucoup d’idées
dans un instrument
en un temps très court.
John Coltrane (1926–1967), dit « Trane, » saxophoniste, compositeur et directeur d’orchestre, célèbre pour ses improvisations, fut l’un des musiciens noirs du jazz les plus influentiels du 20e siècle. Blue Train [Le Train bleu] qui date de 1958 est son album de jazz le plus connu. Il y a des jeux de mots entre « Trane » et « train » qui se prononcent de la même façon en anglais, et sur la couleur blue [bleue] du jazz, qui fait écho en anglais au genre musical appelé Blues.
∗∗∗
Between Chance and Mercy [Entre le hasard et la miséricorde]
Après la tempête
un faucon à queue rousse domine
un chêne centenaire et épaule
la lumière de l’après-midi.
Vu de ma fenêtre, il témoigne
de la tornade de vent qui hier
s’est déchaînée sur la terre.
En face de chez moi, il ne reste
d’un cabriolet sportif de rêve
que du métal estropié
sous des arbres abattus.
Des pylônes cassés pendillent
entre leurs esquilles et
les lignes électriques.
La couronne d’un cèdre décapité
embaume ma pelouse.
Deux de mes voisins
ont été expulsés
par des chênes qui
perdaient l’équilibre.
Un autre ami
cherche sa palissade
dans le voisinage.
La calamité touche
la communauté, reportages
nationaux, autres tempêtes
dans une autre douleur.
Une fois le soleil couché,
la nuit sera coupée de tout,
étouffée
par sa propre intensité.
Mais pour l’instant,
l’oiseau majestueux me regarde
le regarder, une plume
dérive
mes mains se tendent
en alléluia pour la recevoir
avant qu’il ne rassemble hier
sous ses ailes et s’envole
dans un carré
de promesse bleue.
∗∗∗
Mon 60ème
Je me réveille le jour de mon 60e anniversaire
en sachant que je mourrai comme mon père,
deux neveux, deux beaux-frères.
Je sens l’attraction générationnelle de la terre
et la mémoire de la poussière.
La somme totale de mes jours
s’éparpille en marge du matin
et il ne suffit pas
de tout recoller.
Je passe en jugement pour tout -
mes écrits et ce que le monde
en a fait. Mes mots en gestation,
progéniture d’immortalité,
amortissent la chute des ombres.
∗∗∗
En rêvant à mon père
Mon père n’a pas changé depuis le jour de sa mort.
Telle est la nature des visites nocturnes. En fait,
il a la tête d’un homme qui vient de finir ses huit heures
de cotisations syndicales et de travail à la chaine,
les apporte chez lui en fin de journée, grimace
devant le journal, grommelle devant les actualités
de six heures, murmure une prière avant le dîner
autour de la table carrée. Maintenant c’est moi
en tête de table. Assis à ma gauche, il
s’affaire sur une assiette de patates aux choux
avec la même expression que le jour où j’ai lâché
l’équipe de basketball en pleine saison,
été pris à la cave en train de fumer un joint,
ai déchiré les promesses d’un diplôme universitaire
en menus morceaux. Je lui offre le rosbif
sur mon assiette mais il se lève de table sans
un mot, je me lève pour lui courir après
mais l’aube m’attrape par la cheville
et m’étend de tout mon long en bas du lit
à compter les gouttes de soleil
qui débordent de mes yeux.
∗∗∗
La Maison d’en face
Dimanche matin livre une Pâque différente
sous mes fenêtres. Les Baptistes du Sud n’ont-ils
pas reçu la Bonne Nouvelle ? Ni rires enfantins pour
la chasse aux œufs peints, ni lapins géants sautant sur
les pelouses manucurées, ni groupes d’hommes en col empesés
après l’école du dimanche, ni femmes paradant en robes
neuves avec l’étiquette du prix. Le parking de l’église est
vide, les Buicks et les BMW sont montées au ciel. Les vieux
n’ont plus la force de rouler des pierres neuves,
juste assez de patience pour attendre deux jours,
le pasteur aurait-il trouvé un renouveau de courage
enfermé dans un grenier du coin ? Ou bien
y avait-il trop de fuites dans ce vieil édifice ?
En ce jour de renouveau, j’aimerais croire
qu’une épiphanie a touché la congrégation
quelques minutes avant minuit, qu’un sanctuaire n’est
pas une église, et que chaque aube apporte assez de grâce
pour vivre dans le monde, et assez de compassion
pour rentrer chez soi à la fin de la journée.
∗∗∗
Entre la chance et la grâce
J’ajuste ma cravate
dans le rétroviseur, sors
de mon camion Ford, entre
dans le débit de boisson de Dave
où on connait mon nom
et le visage du président qui vient de mourir.
Je m’accoude au comptoir deux fois
par semaine pour engranger
des billets de loterie
dans mon portefeuille.
Ce dimanche matin
pèse sur moi avec ses
échéances de prêt, factures
médicales et autres bénéfices
qui expirent à la fin du mois.
Mon périple en ville me pousse
le long de rues grises jusqu’à
un parking tout propre.
J’entre dans l’église méthodiste,
récite les Evangiles, redécouvre de vieux psaumes,
et m’agenouille à l’autel, la main tendue,
tremblante.
∗∗∗
La liberté
(pour le 61e régiment de troupes noires)
La liberté est
une chaine brisée
rouillant entre deux rangs
de coton du Tennessee.
La liberté est
le clair de lune volé
aux marécage, les traces de pieds nus
tournés vers l’étoile du nord.
La liberté est
les taudis en lisière de la ville
bâtis sur la plume d’Abe Lincoln.
Je m’appelle contrebande.
La liberté est
un uniforme cousu pour le nord
un manteau de laine bleue
pour la virilité africaine.
La liberté est
six dollars cinquante de moins
pour un soldat noir, plus intérêts
pour insulte et maladie.
La liberté est
un régiment de visages noirs en fuite
armés de courage et de fusils Springfield,
la rage de Johnny Reb en déroute.
La liberté est
six cents mains se rendant
aux baïonnettes de Bedford Forrest.
Le Mississippi saigne à Henning.
La liberté est
un bijou de famille au cou de Harriet
donné aux enfants de ses enfants
et à ceux qui attendent de naître.
La liberté est
une sépulture sans croix
un matin de résurrection
un alléluia qui monte au ciel.
Ce poème fait allusion à deux épisodes de la Guerre Civile américaine qui eurent lieu dans le Tennessee, notamment la bataille de Shiloh en avril 1862 qui fit plus de 24,000 morts et mit en déroute les troupes confédérées, puis les affrontements entre les soldats fédéraux, dont une majorité étaient noirs, et le Général sudiste Nathan Bedford Forrest qui en massacra cinq cents à Fort Pillow en avril 1864. Abe Lincoln est le nom que donnent les Américains au président qui commença la guerre civile et signa la proclamation d’émancipation des Noirs, sans toutefois leur donner les moyens de survivre dans leur nouvelle liberté. Johnny Reb est le surnom donné aux soldats confédérés, considérés rebelles. Les fusils Springfield modèle 1861 étaient l’arme à feu de l’armée de l’Union pendant la guerre de Sécession.
∗∗∗
L’histoire des Etats-Unis en sept minutes quarante-six
(d’après George Floyd)
Un pistolet à la tempe, ils t’arrachent de ta
voiture (la marque et le modèle ne te sauveront pas)
menottent les dernières minutes de ta vie, te plaquent
le visage contre l’asphalte. Une rue, un nègre, n’importe lequel.
Ils s’agenouillent le temps de remplir la rigole de sang et d’urine,
le temps d’une prière divine ou maternelle.
Ils ne mettront pas ta virilité dans le formol
pour une collection de musée. Au lieu de ça ils font cercle
autour de toi et te font assister à ta propre mort,
cachant du public une histoire réinventée jour après jour,
ils t’apprennent que tu es responsable
pour la corde et l’essence et te blâment
de ne pas savoir la différence
entre le feu et l’air.
George Perry Floyd (1973–2020) fut mis à mort de façon particulièrement brutale dans une rue de Minneapolis dans le Minnesota par la police le 25 mai 2020. Sa mort suscita de nombreuses émeutes et protestations à travers les Etats-Unis.
∗∗∗
Consécration d’une plaque historique pour Gil Scott-Heron
Au sud de Jackson, un enfant noir apprend l’amour
dans les bras de sa grand-mère, le réconfort dans ses mains
et le refuge dans les rues ségréguées.
Dans la rue Cumberland, un garçon noir précoce
grandit à la table de sa grand-mère,
nourri de pain, de négritude et des mots
d’un poète connaisseur de fleuves qui l’assied
sur un tabouret bancal devant un vieux piano
pour des leçons sur quatre-vingt-huit
touches ébréchées jusqu’à fleurir la pièce
de battements de mains et d’alléluias. Un garçon noir
entre dans une maison de savoir blanche par
un froid matin de janvier pour apprendre à une nation
ce qu’elle aurait dû savoir bien avant 1954.
Un garçon noir découvre que sa grand-mère
s’est envolée, abandonnant son corps
dans la seule maison qu’il ait connue. Un jour
lui aussi quittera cet endroit pour toujours
et transportera cette bourgade sudiste par le monde.
Aujourd’hui, Jackson, Tennessee, honore à genoux
les années qui forgèrent un garçon noir en homme noir
aujourd’hui son portrait décore les murs de la ville
et son esprit repose sur les épaules de la ville.
Gil Scott-Heron (1949–2011), poète du jazz, chanteur, musicien, et écrivain, résident de Jackson dans le Tennessee mais grand voyageur à New York et en Europe, est connu pour avoir fusionné le jazz, le blues, et la soul music. Mal connu du grand public, il est actuellement célébré comme un artiste de la parole parlée et comme le père du hip hop et du rap dans les années 1970. L’année 1954 fut celle de la décision Brown v. Board of Education par la Cour Supreme qui ordonna la déségrégation immédiate des écoles et universités. Le « poète connaisseur de fleuves » fait référence à Langston Hughes qui ne donna jamais de leçons de musique à Gil Scott-Heron mais dont les poèmes l’inspirèrent à unir musique et poésie et à s’inscrire à la Lincoln University en Pennsylvanie, où Langston Hughes avait lui aussi fait ses études. La plaque historique raconte la vie de Gil Scott-Heron ; le texte en fut écrit par James E. Cherry.
∗∗∗
Poétique nocturne
Amiri Baraka cassa toutes les fenêtres de mon rêve.
J’étais assis seul dans un cercle de poètes qu’il dominait
au milieu de nous ; Randall Horton était là.
Baraka nous recommanda de lire, répéter, assurer que
nos mots dansent le lindy-hop sur la page. Il déconseilla
les surplus de révisions, la réduction de l’esprit
à nos pensées et toute imitation, surtout
de nous-mêmes. Il nous rappela
de bien regarder le monde, de construire la forme
pour épouser le contenu et de considérer la poésie comme
l’enfant illégitime de la politique. Baraka me toucha
l’épaule, m’encouragea à chercher
le sourire du fond du monde et avec un clin d’œil,
monta dans l’aube comme s’il prenait l’express de Brooklyn
pour rentrer chez lui.
Natif de l’Alabama, Randall Horton, ami de James E. Cherry, est un auteur et musicien couronné par un grand nombre de distinctions et de prix. Il s’engagea dans une campagne pour la justice raciale après avoir fait cinq ans de prison pour « sept crimes » liés au trafic de drogue. Il est actuellement professeur d’écriture créative à l’Université de New Haven.
∗∗∗
Mississippi : une histoire
La route serpentine de Jackson vers le sud coupe
les champs de coton du Tennessee de l’ouest
grimpe sur les collines couvertes de soja
et entre dans l’Etat de Mississippi.
Ses deux voies s’efforcent de dépasser les nuages bas
en cet après-midi de janvier, en route vers Oxford. Je veux
serrer la main de William Faulkner, prendre
une photo avec Eudora Welty, siroter
un alcool de maïs aux pieds de Robert Johnson, m’asseoir
sur la grand place un samedi après-midi
Mais, juste après Rust College, le corps
d’Emmett Till flotte devant mon pare-brise,
Goodman, Schwerner et Chaney apparaissent
dans mon rétroviseur, le moteur d’un
camion qui me dépasse explose comme le déclic
du fusil de La Beckwith. Sur le campus
l’odeur de poudre des troupes de Kennedy
et des renforcements confédérés brûle encore
dans l’air. Le gouverneur Barnett arpente le campus
des papiers à la main. James Meredith
a été effacé de 1962. Le gris de l’après-midi
glisse dans le crépuscule et quelque part
une foule rugissante hisse Archie Manning
sur ses épaules. La route d’Oxford vers le nord
est laborieuse, deux heures de route devant moi,
la nuit du Mississipi derrière moi, et entre les deux
l’histoire qui me happe et guette tous les endroits
que je ne connaitrai jamais.
Emmett Till (1941–1955), né à Chicago, et en visite dans sa famille dans le Mississippi, fut kidnappé et lynché dans le Mississippi sous prétexte d’avoir fait des avances à une femme blanche. Ses assassins furent acquittés après que son corps fut repêché dans le fleuve Tallahatchie. Continuant l’évocation de la lutte pour les droits civiques, le poème mentionne le meurtre de trois étudiants blancs, Goodman, Schwerner et Chaney, assassinés par Byron De La Beckwith, membre du Ku Klux Klan, en juin 1964 pendant le Freedom Summer. Ils étaient venus du nord des Etats-Unis soutenir les Noirs de Neshoba County qui demandaient à être enregistrés sur les listes de vote. Rust College et la ville d’Oxford sont au nord de Jackson, dans le Mississippi, où vivait Eudora Welty (1909–2001) et où se trouve l’Université du Mississippi. William Faulkner (1897 – 1962) vivait à Oxford. Robert Johnson (1911 – 1938) était un musicien itinérant, maitre du genre musical appelé le Delta Blues et voyageant dans tout le Mississippi Delta. Enfin, le poème mentionne James Meredith, engagé dans la lutte pour les droits civiques, ancien soldat de l’armée de l’air, et le premier étudiant noir à être inscrit à l’Université de Mississippi en septembre 1962. Devant le refus du Gouverneur Ross Barnett de l’admettre dans les bâtiments de l’université, le président Kennedy fit intervenir les troupes fédérales pour escorter James Meredith. Archie Manning (1949 - ) est un joueur de football américain professionnel adulé par les foules.
∗∗∗
L’amour au temps de la Covid
Le thermomètre infrarouge enregistre la fièvre
de mes pensées. Je m’enregistre et coche non
pour mal de gorge, toux sèche, essoufflement.
On me donne un gel à mains pour nettoyer mon aliénation.
Le monde a rapetissé tant et plus, mais il me
semble beaucoup trop grand. Je me demande
comment vont mes amis et collègues poètes
en ces journées d’isolement et j’envoie des courriels
à Frank dans le Kentucky, JC à KC, Jeanie en Alabama,
Kimberly en Australie, Patty juste à côté de chez moi.
Je bois du vin tard dans la nuit, mes rêves sont
irrités et fébriles, poignées de mains amicales,
tapes rassurantes dans le dos, enlacement passionné.
Au réveil je brûle de recevoir sur la joue
un baiser de pitié ou de tromperie.
Jackson, le 27 mars 2020
∗∗∗
Vendredi saint
Une fin d’après-midi divise le cimetière de
Parkway Memorial Gardens entre soleil et ombre, ma famille
et les ossements des autres. Un vent du sud rassemble avril
à mes pieds et plante le printemps dans mon œil. Je me tiens
devant les tombes, mon neveu à gauche, ma mère
à droite et mon père au milieu. Mes mains ne portent pas
de fleurs et les mots n’alourdissent pas ma langue. Au contraire
je suis venu écouter le tiret qui sépare leurs dates
de naissance de leur retour à la poussière.
Cette terre de sépulture tangue et trébuche vers l’horizon.
Je me penche sur la terre, tends l’oreille vers l’écho de mon nom
et laisse le silence me rappeler qui je suis.
Parkway Memorial Gardens est le plus grand cimetière noir de Jackson.

Notes
[1] Chris Arthur. « Notes sur la littérature des oiseaux. »World Literature Today 100, n° 2 (2026) : 5–8, https://dx.doi.org/10.1353/wlt.2026.a984551
[2] Chibueze Darlington Anyuonye. « Être noir en Amérique : une conversation avec James E. Cherry. » Interview du 17 septembre 2024. Publié en ligne sur https://worldliteraturetoday.org/blog/interviews/being-black-america-conversation-james-e-cherry-darlington-chibueze-anuonye
[3] Nikki Giovanni. Quatrième de couverture pour Loose Change, 2013.
[4] George O’Connell. Dans Best Literary Translations 2026, édité par Arthur Sze et al. Deep Vellum, 2026. P. 133.
[5] Dominique Fabre. La Jeunesse est un cœur qui bat. Paris, Arlea, Collection La rencontre, 2026.
[6] James E. Cherry. Courriel à Alice-Catherine Carls, 5 mai 2026.
[7] James E. Cherry. « Vicissitude. » Shooting Star Review. Numéro #22, Vol. 6, No. 2, 1992.
Présentation de l’auteur
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