Poétique de l’espace de James E. James E. Cherry

Par |2026-09-06T08:20:12+02:00 6 septembre 2026|Catégories : Essais & Chroniques, James E. Cherry|

Gas­ton Bachelard définit l’espace comme une « com­mu­nauté de mémoire et d’im­age » qui nous per­met de vivre le monde à tra­vers les rêves et l’imag­i­na­tion. Cette con­struc­tion cul­turelle qui, pour le philosophe, com­mence dans la mai­son, se pour­suit dans la com­mu­nauté, ses rues, ses églis­es, ses écoles, son envi­ron­nement urbain et son emplace­ment. L’e­space est donc indis­so­cia­ble d’un sen­ti­ment d’ap­par­te­nance qui est vital pour les écrivains du Sud des Etats-Unis, notam­ment Eudo­ra Wel­ty et James E. Cherry. 

Ain­si ancré, l’e­space de ce dernier existe à Jack­son, une ville de taille moyenne située dans l’ouest du Ten­nessee, en zone rurale, au nord du Mis­sis­sip­pi Delta qui se trou­ve au sud de Mem­phis et au sud de la ligne Mason-Dixon qui tra­verse la Vir­ginie et le Ken­tucky. Cet espace frontal­ier entre le nord et le sud des Etats-Unis fut con­quis sur les ter­ri­toires amérin­di­ens au début du XIXe siè­cle et divisé sociale­ment, poli­tique­ment et raciale­ment de la guerre de Séces­sion au Mou­ve­ment des droits civiques. C’est un espace de tra­di­tions et de con­tra­dic­tions, où la pre­mière voiture améri­caine « Marathon » et Bemis, la pre­mière « cité ouvrière » améri­caine, furent con­stru­ites au début du XXe siè­cle. C’est l’espace de King Cot­ton, soit la cul­ti­va­tion inten­sive du coton et de Tent City, les tentes mil­i­taires fédérales érigées en 1959 pour abrit­er les ouvri­ers agri­coles noirs expul­sés de leurs logis pour avoir demandé le droit de vote. Enfin, c’est un espace qui a abrité cer­tains des meilleurs tal­ents artis­tiques du XXe siè­cle, même si la plu­part des Améri­cains et des étrangers les ignorent au prof­it du Grand Ole Opry et d’Elvis Presley.

Ten­nessee Writes — Ques­tions-répons­es éclair : James E. Cherry.

L’e­space de James E. Cher­ry dépasse de beau­coup cet ancrage local. Issu du Black Arts Move­ment (1965–1975), il fait par­tie de la com­mu­nauté nationale et inter­na­tionale d’ac­tivistes paci­fiques pour le change­ment social et poli­tique. Son espace lit­téraire, selon une expres­sion bien con­nue, « a beau­coup à dire sur la mai­son com­mune de l’ex­is­tence humaine que nous habitons tous. »1 Cet espace suit naturelle­ment la vision de James Bald­win qui impo­sait à l’artiste de témoign­er des abus infligés aux citoyens noirs et de couleur par l’Amérique. James E. Cher­ry s’attache à « con­stru­ire une table » sur laque­lle les gens « mangeraient pen­dant mille ans ».2 La liste impres­sion­nante de ses pub­li­ca­tions reflète ce con­cept. Son pre­mier recueil poé­tique, Bend­ing the Blues [La Courbe du Blues], sor­tit en 2003 aux États-Unis, et son pre­mier roman, Shad­ow of Light [L’Ombre de la lumière] fut pub­lié à Lon­dres en 2007. Depuis, il a pub­lié des poèmes dans 31 revues et 16 antholo­gies, aux Etats-Unis et au Nigéria, en Angleterre, en France, au Cana­da et à Sin­gapour. La Chine est à ce jour le seul pays à avoir pub­lié son œuvre en tra­duc­tion. James E. Cher­ry a égale­ment pub­lié des réc­its dans 14 revues américaines.

La deux­ième phase de ses pub­li­ca­tions poé­tiques et en prose a été illu­minée par les géants de la cul­ture noire dont il s’est nour­ri, tout d’abord pour dénon­cer les atroc­ités com­mis­es con­tre les hommes et femmes noirs dans le Sud, comme on le voit dans Shad­ow of Light qui racon­te le viol d’une vieille femme noire dans le Sud. On remar­que ses poèmes his­toriques dont cha­cun résume un événe­ment unique de l’ex­péri­ence noire, de la traite négrière en guerre de Séces­sion et du mou­ve­ment des droits civiques au renou­veau de vio­lence raciste d’au­jour­d’hui. Son usage de la lit­téra­ture, des arts visuels et de la musique ne se lim­ite toute­fois pas un souci de jus­tice sociale. Son deux­ième recueil poé­tique, Hon­or­ing the Ances­tors [Hom­mage aux ancêtres] (2008), célèbre de nom­breux artistes : Char­lie (Bird) Park­er, Gwen­dolyn Brooks, Langston Hugh­es, Tou­s­saint L’Ou­ver­ture, Paul Robe­son, Jacob Lawrence, Coun­tee Cullen, James Bald­win, Romare Bear­den, Mal­colm X, Zora Neale Hurston, Etheridge Knight, Mar­tin Luther King, Tupac Shakur, Bob Kauf­man, Che Gue­vara, Gil Scott-Heron, Claude Wilkin­son et Bet­ty Shabazz. Muni de cet héritage visuel, ver­bal et musi­cal, James E. Cher­ry crée égale­ment des poèmes ekphras­tiques qui vont d’une œuvre d’art ou d’un artiste à un mou­ve­ment, son style, son enseigne­ment et son con­texte cul­turel, notam­ment dans les poèmes « The Geog­ra­phy of Space » [La géo­gra­phie de l’espace] (pein­ture), « Blue Train » [Le train bleu] (jazz), et « Annie Allen » [Annie Allen] (poésie) que le lecteur trou­vera par­mi les poèmes ci-dessous.

Dénonçant les vic­times his­toriques du racisme sys­témique, James E. Cher­ry retrace la vie d’Em­mett Till, Took­ie Williams, Amadou Dial­lo et Ken Saro-Wiwa dans son troisième recueil de poésie, Loose Change [Menue mon­naie] (2013). Son ton est toute­fois plus per­son­nel, réfléchissant aux per­son­nes de son entourage physique et artis­tique immé­di­at, ain­si qu’à sa famille, ses amis et sa com­mu­nauté. Écrivant le qua­trième de cou­ver­ture pour Loose Change, une poète du Ten­nessee, Nik­ki Gio­van­ni lui attribue la phrase « À la fin sera le mot, l’image de la ligne », ajoutant : « Il découpe ce gâteau et tu sens la douceur ; il brouille cet œuf, et ta bouche est sur­prise par la douceur et le piment ; il agite ce café, et tu ne veux ni lait ni sucre… tu le prends noir et fort. Tout le monde a besoin de menue mon­naie. Nous la cha­touil­lons dans nos cœurs et la faisons tin­ter dans nos poches. Mais nous ne la dépen­sons jamais bête­ment. Nous l’économisons pour en faire notre tré­sor. »3

Bien que les thèmes des qua­tre vol­umes poé­tiques de James E. Cher­ry se répon­dent de l’un à l’autre, les derniers poèmes du recueil le plus récent, Between Chance and Mer­cy [Entre le hasard et la mis­éri­corde] ten­dent à trans­met­tre un cer­tain apaise­ment face à la respon­s­abil­ité de témoign­er des fardeaux de l’his­toire noire. Il est un obser­va­teur pas­sion­né de la nature et de la rela­tion de l’homme à la nature; ses vignettes sur les cor­beaux, les fau­cons, les grenouilles ou les écureuils sont rapi­des et spir­ituels, tout en témoignant du con­tre­point d’une souf­france poten­tielle ou réelle. L’o­ral­ité de ses vers per­met à l’é­mo­tion d’être vis­i­ble, bien que tou­jours retenue ; l’aspect « par­lé » de ses vers offre une musique par­ti­c­ulière de rythme et de son qui unit parole et musique. Il développe ses poèmes de manière organique, par­tant d’une image et com­posant des vers suff­isam­ment forts pour con­stituer un poème en soi. L’im­age qui ani­me le poème est celle que le tra­duc­teur George O’Con­nell définit comme fidél­ité, comme « l’ef­fort d’habiter le moment de l’im­pul­sion orig­i­nale […] avant que le sen­ti­ment ou l’im­age ne soient réduits au lan­gage ».4 Cette remar­que est éminem­ment vraie pour les poètes, car qu’est-ce que le Verbe sinon la pre­mière tra­duc­tion de notre rela­tion au monde.

James E. Cher­ry écrit avec son corps : la page fait par­tie du poème. Il des­sine des images inci­sives et fortes qui sou­ti­en­nent ses sen­ti­ments; sa poésie vision­naire vient du cœur, avec une envolée lyrique dans la dernière stro­phe qui ampli­fie son mes­sage, qu’il s’agisse de colère latente, d’indig­na­tion post-trau­ma­tique, de beauté naturelle, d’é­mo­tion ou de libéra­tion du fardeau de l’his­toire. La poésie apporte la paix par la beauté; la beauté est sur­vivance. Le poète nav­igue entre les expéri­ences ekphras­tiques et le quo­ti­di­en qui lui inspirent ses meilleurs poèmes. Qu’elle soit vécue directe­ment ou indi­recte­ment, l’empathie dicte son écri­t­ure et con­firme son rôle de déchiffreur du monde et de gar­di­en de la réalité.

 

« Writ­ers on Writ­ing » : entre­tien avec James E. Cherry.

Au fond de la poésie de James E. Cher­ry est sa sen­si­bil­ité à la souf­france, qu’il s’agisse d’une vic­time noire de viol, d’un vétéran améri­cain, d’un père chi­nois ayant per­du un fils lors d’un trem­ble­ment de terre, ou d’un enfant haï­tien ayant survécu à un trem­ble­ment de terre dévas­ta­teur. La mort, vio­lente ou naturelle, est égale­ment un repère majeur. Edge of the Wind [Le Bord du vent], son deux­ième roman (2016, réédité en 2022), est basé sur un événe­ment sur­venu dans un col­lège com­mu­nau­taire. La com­pas­sion que l’auteur témoigne pour les jeunes en dif­fi­culté exis­ten­tielle ressem­ble à celle du dernier roman de Dominique Fab­re.5 Cette com­pas­sion s’étend aux per­son­nes les plus vul­nérables de la société, tels les anciens com­bat­tants aux­quels James E. Cher­ry, issu d’une longue tra­di­tion de ser­vice mil­i­taire, con­sacre plusieurs poèmes ; lui et son épouse s’oc­cu­pent aujourd’hui de vétérans améri­cains âgés. Ses poèmes men­tion­nent la foi, mais il refuse les lim­ites religieuses tra­di­tion­nelles. « Pour une per­son­ne qui crée, il y a peu de dis­tinc­tion entre le sacré et le pro­fane ; en fait Dieu (quelle que soit la con­cep­tion qu’on en aie) n’ex­clut ni l’un ni l’autre et se trou­ve sou­vent dans les deux. »6 Si les scènes du quo­ti­di­en sont impor­tantes, leur espace est lui aus­si vul­nérable, que ce soit une salle de cours à l’é­cole alter­na­tive de Jack­son, une vue sur une église bap­tiste désaf­fec­tée le matin de Pâques, les tombes famil­iales au cimetière, ou les rues dan­gereuses du « bout de la ville ».

Orig­i­naire et rési­dent de Jack­son, dans le Ten­nessee (à ne pas con­fon­dre avec la ville de Jack­son dans le Mis­sis­sip­pi dont il par­le dans un des poèmes ci-dessous), James E. Cher­ry est poly­va­lent et mul­ti­tâche, poète, romanci­er, pro­fesseur de lit­téra­ture, et mil­i­tant lit­téraire. Il est tit­u­laire d’un MFA [Mas­ter en écri­t­ure créa­tive] de l’U­ni­ver­sité du Texas à El Paso. Il a fait ses débuts avec une nou­velle, « Vicis­si­tude », en 1992.7 Un très court poème pub­lié dans son pre­mier livre, une brochure inti­t­ulée Bend­ing the Blues (2003), mon­tre déjà la fer­meté de son style et l’originalité de ses images. Dans « Le jazz un jour de pluie » on lit : « La pluie tombe sur la terre tam­bour / Elle soulève des rythmes de bop / Des épais nuages cré­pus­cu­laires. » Et dans le haïku « Déc­la­ra­tions» on lit : « Suce un poème / De la moelle du vent / C’est le pain et la lib­erté. » Gwen­dolyn Brooks eut une grande influ­ence sur lui. Représen­tant le côté académique de la poésie, elle fut la pre­mière poète noire à recevoir un prix Pulitzer, avant de chang­er de cap et d’embrasser le Black Arts Move­ment. James E. Cher­ry reçut le sou­tien et l’en­cour­age­ment de Haki R. Mad­hubu­ti, fon­da­teur de Third World Press, la plus grande mai­son d’édi­tion indépen­dante noire aux États-Unis. Par­mi ses plus grandes influ­ences, James E. Cher­ry cite égale­ment Leroy Jones, Amiri Bara­ka, Son­ja Sanchez, Chester Hines et Nik­ki Gio­van­ni. Cette dernière, qu’il ren­con­tra dans les années 1990 à Lane Col­lege, le col­lège his­torique noir de Jack­son, val­i­da sa colère con­tre le sys­tème ; l’ur­gence de son mes­sage lui fut une leçon pré­cieuse. Lau­réat de bours­es et de prix, James E. Cher­ry a été inter­viewé à de nom­breuses repris­es et a mené plusieurs entre­tiens qui peu­vent être con­sultés sur son site web, où l’on retrou­ve aus­si ses présen­ta­tions et dis­cours pro­fes­sion­nels. Il est égale­ment le fon­da­teur et ges­tion­naire de la Jazz Foun­da­tion of West Ten­nessee, une organ­i­sa­tion à but non lucratif qui recon­naît les tal­ents locaux et accom­plit une mis­sion éduca­tive importante.

Le choix des poèmes présen­tés ci-dessous et choi­sis en con­sul­ta­tion avec James E. Cher­ry con­stitue la pre­mière tra­duc­tion en français de son œuvre. Nous tenons à le remerci­er d’avoir gra­cieuse­ment mis à la dis­po­si­tion du pub­lic français et fran­coph­o­ne des poèmes pub­liés dans trois vol­umes, Hon­or­ing the Ances­tors [Hom­mage aux ancêtres],  Loose Change[Menue Mon­naie], et Between Chance and Mer­cy [Entre le hasard et la mis­éri­corde]. Les poèmes appa­rais­sent ci-dessous dans l’or­dre de pub­li­ca­tion des vol­umes et dans celui de leur table des matières. Nous avons choisi de respecter cet ordre qui souligne les change­ments de ton créatif du poète, esti­mant qu’il est représen­tatif de son tem­péra­ment de poète. Enfin, les évène­ments his­toriques peu con­nus men­tion­nés dans cer­tains poèmes ont occa­sion­né des notes con­textuelles au bas des poèmes concernés.

Choix de poèmes de James E. Cherry

Traduits de l’anglais par Alice-Cather­ine Carls

Hon­or­ing the Ances­tors [Hom­mage aux ancêtres]

Annie Allen
(pour Gwen­dolyn Brooks)

C’était l’année de Baraka
et du Black Arts Move­ment qui dansait
au rythme de tam­bours loin­tains et chantait
sur des rythmes africains un nou­v­el amour,
une nou­velle langue, libéra­tion poings levés
et con­science aiguisée.
Tu mar­chais par­mi ton peuple.
Tu pleu­rais, riais, don­nais l’accolade,
offrant ta mai­son et la meilleure place,
à tes pieds dans la lumière de
ton génie, de ta com­pas­sion, et de ton âme.

Annie Allen est bien loin de 1967.

S’étant affir­més, devenus fiers,
nour­ris par ton inspi­ra­tion et ta vision,
ils ont trou­vé leurs ailes et leur voix,
porté haut leurs nou­veaux chants, mais
ils sont tou­jours revenus chez eux
dans l’ombre de ton afro soigneuse­ment coupée.
Ce voy­age des idées aux mots
auquel j’ai fait halte
a été illu­miné par ton sourire,
fanal m’appelant hors
de l’obscurité qui me définit hors
des mon­des qui m’entourent.

Annie Allen (1949) fut le pre­mier recueil écrit par Gwen­dolyn Brooks (1917 – 2000). Il lui val­ut en 1950 le pre­mier Prix Pulitzer de poésie décerné à un/une poète noir/e. Gwen­dolyn Brooks fut une des poètes noires les plus lues et respec­tées aux Etats-Unis. Amiri Bara­ka (1934–2014), écrivain, poète, dra­maturge, romanci­er et cri­tique musi­cal, redéfinit la cul­ture noire de la sec­onde moitié du 20e siè­cle. Il fut un des fon­da­teurs du Black Arts Move­ment (1965 – 1975) qui est recon­nu comme la branche esthé­tique du Black Pow­er. Fierté et libéra­tion se man­i­festèrent par l’affirmation de la langue améri­caine noire par­lée, le renou­veau du jazz, et l’art pub­lic comme mode d’éveil.     

∗∗∗

Le Low­er Ninth Ward

Voici trois jours, peut-être quatre,
que le monde défile devant moi.
L’eau putride vient réclamer
son juste dû. Par­fois un
corps gon­flé est pris dans les
remous et se coince entre les voitures.

J’ai fait un trou dans le pla­fond et me suis
hissé au gre­nier pieds nus, en jeans et T‑shirt.
Sans argent ni véhicule, c’était
mon seul refuge.

Vu de là, le monde est irréel : disparus
pour tou­jours, les gens et les endroits
qui définis­saient ma vie. Impression
de déjà vu, sus­pendu entre une prière et
le tumulte du ciel, atten­dant le secours
gou­verne­men­tal par amende­ments à la
con­sti­tu­tion, recon­struc­tion, 40 acres et une mule.

Une soli­tude d’étoiles se pose sur les
toits, leur silence un réconfort,
chants muets mon­tant dans ma gorge,
plaintes éloignant la peur et la mort.

Le Low­er Ninth Ward est un quarti­er de La Nou­velle-Orleans fréquem­ment dévasté par les tor­nades, la plus célèbre étant celle de 2005. Les « 40 acres et une mule » était une promesse faite en 1865 par le Général William T. Sher­man de redis­tri­b­u­tion de la terre con­fédérée aux Noirs éman­cipés, promesse qui ne fut jamais tenue.

∗∗∗

Le Pris­on­nier 29300

(Took­ie)

Même san­glé sur la civière
à minu­it une minute, tu les as
défiés, accu­sant la jus­tice, ensang-
lan­tant l’œil de l’Amérique.

Sale nègre vieux de plusieurs siè­cles, tu étais né
cinquante et un ans plus tôt, avant les ligues de baseball
pour jeunes, les Clubs de Jeunesse, les Grands
Frères pour te guider, et l’amour seulement
aux coins de rue dans l’étreinte des couleurs.

Inutiles, tes derniers mots, les nominations
pour le Nobel avaient tout dit. Com­bi­en de fois t’a‑t-il
fal­lu dénon­cer 1979, les armes à feu, les qua­tre morts ?
En plus, Bar­bara était là.

Pen­dant douze min­utes, le gou­verne­ment raffina
la tor­ture, cher­chant une veine pour injecter
le pentho­tal sodique jusqu’à ce que dis­parais­sent les démons
intérieurs, les bais­ers des sup­port­ers, les pèlerinages
vers la rédemp­tion, ou la quête de salut dans
des sanc­tu­aires bâtis de main d’homme.  

Stan­ley « Took­ie » Williams, co-fon­da­teur du gang Crips, fut exé­cuté en Cal­i­fornie dans la prison de San Quentin le 13 décem­bre 2005 par injec­tion létale pour qua­tre meurtres com­mis en 1979. Bar­bara Bec­nel, son amie, co-auteur et col­lab­o­ra­trice poli­tique, assista à l’exécution. Peu avant son exé­cu­tion, il fut nom­mé pour le Prix Nobel pour la paix et son cas fit abolir la peine de mort en Cal­i­fornie jusqu’en 2021.

∗∗∗

Loose Change [Menue monnaie]

Requiem

Ton com­plet bleu préféré accentue
le cer­cueil en aci­er de ton nou­veau corps. Le temple
est lourd d’odorantes fleurs coupées rappelant
un jardin esti­val. Le pas­teur asperge de mots consolateurs
la famille assise sur les bancs du centre.
Ton entrée est saluée par un cantique
qui s’élève jusqu’aux solives.

Puis, dans la salle de con­vivi­al­ité, nous nous gavons de
poulet frit, sauce épicée, hari­cots verts, patates douces, pâtes
au fro­mage, épis de maïs, pain de maïs et gâteau au chocolat
arrosé de thé glacé sucré et de souvenirs
qui ressus­ci­tent sur le bout de la langue.

Quand la poésie ne suf­fit pas

À la une des jour­naux du matin
je lis un fait divers, Paul, 18 ans,
abat­tu de cinq balles et lais­sé pour mort.

Il y a deux ans, il était assis au deux­ième rang
de la classe d’anglais où j’enseignais
le mètre, la métaphore, la com­para­i­son et la rime,

et dis­ais que la poésie peut chang­er une vie,
par­fois même sauver une vie.
Dépas­sant les deux mètres, sa mère décédée,

fils sans père, il était déjà un homme, ayant
en seize ans moisson­né toute une vie
avec les out­ils qu’il s’était fabriqués.

Il avait prêté serment
aux ban­danas et aux gars du coin
qui l’avaient adopté,

frère prodigue exprimant
son amour avec ses mains.
Alors ce same­di matin je pense à

hier soir, à une rue som­bre en bout de ville.
Paul a‑t-il pen­sé à Langston,
Shake­speare, Dick­in­son, avant

la sor­tie des armes à feu,
le crisse­ment des pneus et
la loin­taine lamen­ta­tion d’une sirène.

∗∗∗

La porte

Ils descen­dent du bus
avant la pre­mière sonnerie
passent par le détecteur de métal,
sont scan­nés par éventail.
Une heure, deux fois par semaine,

quelques-uns s’assemblent dans ma classe
avant l’heure du déjeuner.
Je suis artiste en résidence,
ils sont sus­pendus de
l’école et vien­nent se racheter

dans les couloirs de l’école alternative.
Ces élèves vien­nent de familles
à par­ent isolé, s’il y en a même un,
sous tutelle par juge­ment du tri­bunal ou par
séjour en cen­tre de déten­tion pour mineurs.

Cer­tains jours ressemblent
à une répéti­tion pour dix ou
vingt ans, ou pour la détention
à per­pé­tu­ité dans une institution.
Mais d’autres jours une étin­celle prend

pen­dant que la craie griffe le tableau noir,
le feu de leurs yeux men­ace de se déchaîn­er vers
des rêves de col­lège, d’entreprise, de famille,
une vision des pos­si­bil­ités infinies de la vie,

leur avenir est plus grand
que les murs qui les entourent.
À quinze heures ils s’enfuient
de nos vies sous
l’œil scru­ta­teur du garde de sécurité

son semi-automa­tique sur la hanche
et je me demande
en m’éloignant pour ren­tr­er chez moi
si la nuit don­nera assez de nour­ri­t­ure et de pitié
pour les faire tenir jusqu’à l’aube.

Je sais leurs noms

Que je me réveille en hurlant
moite de sueur au milieu de la nuit
ou que j’évite les ombres en
plein jour, rien ne change.

Je sais tou­jours qui ils sont.
C’était mon boulot
de décharg­er les morts
des ambu­lances et des hélicoptères.

J’ai con­nu la chaleur de l’Irak,
l’arrière d’une Humvee essuyant des tirs,
pour avoir ven­du à mon bataillon

du coca, des chips, des bar­res chocolatées.
Quand je suis ren­tré chez moi
après mon sec­ond tour
j’ai essayé de comprendre,

un verre dans une main, dans l’autre mon pistolet
dont j’apprenais à savour­er l’arrière-goût chaque fois
que je reti­rais le bar­il de ma bouche.
Ma femme ne le sup­por­t­ait plus.

Je ne la blâme pas d’être retournée
chez ses par­ents, me laissant
sous ce pont avec
cou­ver­ture et tente improvisée,

là ou cer­tains jours le brouil­lard se lève
et me per­met d’entrevoir
qui j’étais et toutes les choses
que je n’ai jamais faites.

∗∗∗

Un père à son fils

(trem­ble­ment de terre dans la province de Sichuan, 2008)

J’ai pris l’habitude
de m’habiller dans le noir d’atteler les bœufs,
de récolter et de semer les fruits de la terre.

Chaque matin le jour roule de la colline
dans la val­lée, me baig­nant dans
sa lumière révérencielle.

Fer­mi­er de mon état, je pos­sède une paire de chaussures
une femme et un fils de douze ans
qui lui aus­si aime l’odeur de la terre

et auquel les labourages
un jour donneront
des mains calleuses.

Mais ce matin je mets main basse
sur la par­tie cachée de nos vies,
quelques sou­venirs, une poignée de yuans

et je vais sur la tombe de mon fils
là où jadis s’élevait la mai­son du savoir
les onze pre­miers jours du mois de mai.

Et je regarde les bil­lets se réduire en cendre
après y avoir mis le feu en encour­ageant mon fils
à acheter pen­dant son voy­age des bonbons

des jou­ets ou toute autre objet terrestre
que je n’ai pu lui don­ner avant que la terre
ne nous trahisse.

Ce poème fut pub­lié en chi­nois dans l’anthologie chi­noise dirigée par un ami du poète, Luo Liangong.

∗∗∗

L’histoire d’un peuple

Pour Kiki Joachin, 7 ans, sur­vivante du trem­ble­ment de terre de Haïti

Qui aurait pu imaginer
qu’une petite ile des Caraïbes pour­rait sur­vivre à
un siè­cle d’esclavage, à l’occupation mil­i­taire américaine,
aux Duva­liers, à trente-deux coups d’Etat
en deux cents ans, et à
Fay, Gus­tav, et Ike ?
Et qui aurait jamais pu imaginer
qu’un peu­ple enseveli
sous la pau­vreté et la persécution,
agrip­pé à l’espoir et à la faim,
serait tiré des décom­bres de l’histoire
par l’exubérance d’une fillette
ouvrant les bras
pour embrass­er le soleil.

Fay, Gus­tave, et Ike sont les noms des oura­gans qui se sont abat­tus sur Haïti en 2008.

∗∗∗

Seule­ment nous

Mon pays m’accueillit une Bible
à la main, une corde dans l’autre,
me traina de navire négri­er en plantation,
mit au cou de la Noirceur un nœud coulant –
rangées de coton, nou­veau prénom, Jésus blanc.

Après l’émancipation, les policiers et les hommes du Klan
incendièrent ma mai­son, me firent garer
sur le bord de la route au milieu
de la nuit, ter­ror­isèrent ma Noirceur
à coups de malé­dic­tions, fusils, essence,
attachèrent la Con­sti­tu­tion à un ventilateur
et la jetèrent dans le fleuve.

De nos jours le gou­verne­ment m’attache
sur un Bran­card, injecte le meurtre dans
les veines de la Noirceur, l’appelle
peine de mort ou par­fois justice,
ren­due depuis le même arbre –
mes oreilles, mes yeux, mon sexe
les sou­venirs du Rêve Américain.

La men­tion du ven­ti­la­teur d’égreneur de coton (qui pèse 35 kgs) est une allu­sion directe au meurtre d’Emmett Till qui fut lynché en 1955 à l’âge de 14 ans de façon par­ti­c­ulière­ment bru­tale. L’acquittement de ses meur­tri­ers fut un point tour­nant pour le mou­ve­ment des droits civiques.

∗∗∗

La grenouille

Après plusieurs ratés
ma vieille tondeuse
fume, tou­s­sote, cahote,
et m’entraine à fond
à tra­vers la pelouse,
mes ten­nis verdis par les brins
d’herbe coupée qui embaume.
Le sol tres­saute et du coin de l’œil

je vois une grenouille éviter
les brins d’herbe décapités et
le ron­fle­ment des lames rotatives.
Elle saute dans le jardin du voisin

où l’arrosage sort du sol
mar­qué par des rangs de verdure
dont l’ombre calme la terre.

∗∗∗

Sor­tie vespérale en voiture

J’ai prié
qu’il ait passé avec les autres,
trois queues brunes touf­fues fonçant
au cré­pus­cule sur la route à qua­tre voies.
J’ai craint
que ses restes mutilés ne soient grattés
de la chaussée par les chiens du coin,

dis­putés par les félins ou survolés
en rêve par les buses.
J’imagine ses deux copains
retour­nant pour récupér­er le corps
ou le regar­dant en guise d’adieu
depuis l’abri des troncs d’arbres,
et quand ils le font,

je leur demande par­don pour
deux tonnes d’acier, les routes cimentées,
les riv­ières empoi­son­nées, les arbres assassinés,
la créa­tion de ban­lieues et la construction
d’un monde qui gravite autour de moi
comme si ma parole lui avait don­né vie.

∗∗∗

La corneille

Chaque matin à l’aube une corneille vient
dans la pre­mière lueur du jour, squatte
dans le sycamore nu devant
ma fenêtre, drape ses épaules
dans le gris du ciel, ouvre le bec,
et, prononçant mon nom,
brise le matin
en mille morceaux.

∗∗∗

Le guer­ri­er de l’enfer

Betye Saar – « Joshia WWI » (2004)

Pen­dant longtemps, Joshia,
ça n’avait pas de sens

de vouloir assur­er la démocratie
dans le monde à l’ombre de
Plessy v. Fer­gu­son, Birth
of a Nation. Mais en chemin, l’uniforme
te redres­sa le dos, t’ouvrit l’oreille aux cales
des bateaux négri­ers fen­dant l’Atlantique.
C’est dans cet uni­forme que sur le front ouest
tu fus le pre­mier à attein­dre le Rhin,

à bless­er les Alle­mands, à gag­n­er la Croix de Guerre,
à planter des graines syn­copées dans le sol de l’Europe.
Revenu chez toi, dans ta ferme, dans ton usine,
aucun Code Noir, aucun Eté Rouge
ne put te sépar­er de cet uniforme,
même pas lorsque des hommes blancs
embusqués à la gare
te l’arrachèrent
et te trainèrent dans la forêt
pour te gar­rot­er de stars and stripes.      

Betye Irene Saar (1926 -    ) est une artiste noire fémin­iste con­nue pour ses col­lages et assem­blages et sa tech­nique de con­teuse visuelle. Le titre « Joshia WWI » est le sous-titre d’un de ses pre­miers tableaux qui fait référence à la pre­mière guerre mon­di­ale. L’année 2004 est celle où le tableau fut repro­duit dans un cal­en­dri­er mur­al dédié aux artistes noirs que James E. Cher­ry avait chez lui. Les Codes Noirs sont des lois datant de 1865 lim­i­tant la lib­erté de l’emploi pour les Noirs éman­cipés qui per­me­t­taient entre autres à la police d’arrêter les vagrants et SDF. L’été rouge est une péri­ode d’affrontements entre Noirs et Blancs a l’été 1919 dans presque quar­ante villes et dans la cam­pagne autour d’Elaine dans l’Arkansas. Plessy v. Fer­gu­son est une déci­sion de la Cour Suprême améri­caine datant de 1896 qui enté­ri­na la doc­trine « séparés mais égaux. » Birth of a Nation [La Nais­sance d’une nation] est un film améri­cain raciste datant de 1915 sur la nais­sance du Ku Klux Klan. Les stars and stripes [étoiles et ban­des] est le nom fam­i­li­er du dra­peau améri­cain qu’elles décorent.

∗∗∗

La géo­gra­phie de l’espace

Romare Bear­den – « La rue » (1964)

J’ai vu cette rue
en bas de la frange qui orne
la bril­lante ligne de l’horizon urbain. Je connais
les vies qui ani­ment son asphalte, ses pierres,
les hommes qui pro­duisent le blues
en bougeant leurs pieds et
et qui se noient dans la boisson
quand la musique refuse de venir. Les femmes
mar­iées à la peine de cœur, négo­ciant la solitude
quand le soleil couchant tombe dans les fis­sures du trottoir.
Je con­nais cette rue dont les marches
puent l’urine qui les tache, le relent
de l’amour clan­des­tin, je con­nais ses enfants qui
le matin au réveil regar­dent par la fenêtre
pour attrap­er la pre­mière lueur du jour
ou les ailes d’un oiseau posé sur
le rebord d’une fenêtre voisine.

Romare Bear­den (1911–1988), artiste, auteur-com­pos­i­teur con­nu pour ses col­lages, ban­des dess­inées, et tableaux. Il col­lab­o­ra avec la com­mu­nauté d’artistes noirs et s’engagea dans la lutte pour les droits civiques.

∗∗∗

Le train bleu

Tu savais dès les qua­tre pre­mières mesures
qu’il allait arriv­er quelque chose,
quelque chose de grand, d’inoubliable

le présage de quelque chose
d’encore plus grand,
quand Trane, étoile bleue
qui sil­lon­nait les cieux en solo,
en bril­lante lumière qui s’installait
en nous et nous dévoilait

nos endroits secrets.
Trane sur la couverture,
un bras der­rière la tête,
l’index sur les lèvres

pose con­tem­pla­tive classique
cher­chant à met­tre beau­coup d’idées
dans un instrument
en un temps très court.

John Coltrane (1926–1967), dit « Trane, » sax­o­phon­iste, com­pos­i­teur et directeur d’orchestre, célèbre pour ses impro­vi­sa­tions, fut l’un des musi­ciens noirs du jazz les plus influ­en­tiels du 20e siè­cle. Blue Train [Le Train bleu] qui date de 1958 est son album de jazz le plus con­nu. Il y a des jeux de mots entre « Trane » et « train » qui se pronon­cent de la même façon en anglais, et sur la couleur blue [bleue] du jazz, qui fait écho en anglais au genre musi­cal appelé Blues.

∗∗∗

Between Chance and Mer­cy [Entre le hasard et la miséricorde] 

Après la tempête

un fau­con à queue rousse domine
un chêne cen­te­naire et épaule
la lumière de l’après-midi.

Vu de ma fenêtre, il témoigne
de la tor­nade de vent qui hier
s’est déchaînée sur la terre.

En face de chez moi, il ne reste
d’un cabri­o­let sportif de rêve
que du métal estropié
sous des arbres abattus.

Des pylônes cassés pendillent
entre leurs esquilles et
les lignes électriques.

La couronne d’un cèdre décapité
embaume ma pelouse.
Deux de mes voisins

ont été expulsés
par des chênes qui
per­daient l’équilibre.

Un autre ami
cherche sa palissade
dans le voisinage.

La calamité touche
la com­mu­nauté, reportages
nationaux, autres tempêtes

dans une autre douleur.
Une fois le soleil couché,
la nuit sera coupée de tout,

                        étouf­fée
par sa pro­pre intensité.

Mais pour l’instant,

l’oiseau majestueux me regarde
le regarder, une plume
                        dérive

mes mains se tendent
en alléluia pour la recevoir
avant qu’il ne rassem­ble hier

sous ses ailes et s’envole
dans un carré
de promesse bleue.

∗∗∗

 Mon 60ème

Je me réveille le jour de mon 60e anniversaire
en sachant que je mour­rai comme mon père,
deux neveux, deux beaux-frères.

Je sens l’attraction généra­tionnelle de la terre
et la mémoire de la poussière.
La somme totale de mes jours

s’éparpille en marge du matin
et il ne suf­fit pas
de tout recoller.

Je passe en juge­ment pour tout -
mes écrits et ce que le monde
en a fait. Mes mots en gestation,

progéni­ture d’immortalité,
amor­tis­sent la chute des ombres.

∗∗∗

En rêvant à mon père

Mon père n’a pas changé depuis le jour de sa mort.
Telle est la nature des vis­ites noc­turnes. En fait,
il a la tête d’un homme qui vient de finir ses huit heures

de coti­sa­tions syn­di­cales et de tra­vail à la chaine,
les apporte chez lui en fin de journée, grimace
devant le jour­nal, grom­melle devant les actualités

de six heures, mur­mure une prière avant le dîner
autour de la table car­rée. Main­tenant c’est moi
en tête de table. Assis à ma gauche, il

s’affaire sur une assi­ette de patates aux choux
avec la même expres­sion que le jour où j’ai lâché
l’équipe de bas­ket­ball en pleine saison,

été pris à la cave en train de fumer un joint,
ai déchiré les promess­es d’un diplôme universitaire
en menus morceaux. Je lui offre le rosbif

sur mon assi­ette mais il se lève de table sans
un mot, je me lève pour lui courir après
mais l’aube m’attrape par la cheville

et m’étend de tout mon long en bas du lit
à compter les gouttes de soleil
qui débor­dent de mes yeux.

∗∗∗

La Mai­son d’en face

Dimanche matin livre une Pâque différente
sous mes fenêtres. Les Bap­tistes du Sud n’ont-ils
pas reçu la Bonne Nou­velle ? Ni rires enfan­tins pour
la chas­se aux œufs peints, ni lap­ins géants sautant sur
les pelous­es manu­curées, ni groupes d’hommes en col empesés

après l’école du dimanche, ni femmes paradant en robes
neuves avec l’étiquette du prix. Le park­ing de l’église est
vide, les Buicks et les BMW sont mon­tées au ciel. Les vieux
n’ont plus la force de rouler des pier­res neuves,
juste assez de patience pour atten­dre deux jours,

le pas­teur aurait-il trou­vé un renou­veau de courage
enfer­mé dans un gre­nier du coin ? Ou bien
y avait-il trop de fuites dans ce vieil édifice ?
En ce jour de renou­veau, j’aimerais croire
qu’une épiphanie a touché la congrégation

quelques min­utes avant minu­it, qu’un sanc­tu­aire n’est
pas une église, et que chaque aube apporte assez de grâce
pour vivre dans le monde, et assez de compassion
pour ren­tr­er chez soi à la fin de la journée.

∗∗∗

Entre la chance et la grâce

J’ajuste ma cravate
dans le rétro­viseur, sors
de mon camion Ford, entre
dans le débit de bois­son de Dave
où on con­nait mon nom
et le vis­age du prési­dent qui vient de mourir.

Je m’accoude au comp­toir deux fois
par semaine pour engranger
des bil­lets de loterie
dans mon portefeuille.

Ce dimanche matin
pèse sur moi avec ses
échéances de prêt, factures

médi­cales et autres bénéfices
qui expirent à la fin du mois.
Mon périple en ville me pousse

le long de rues gris­es jusqu’à
un park­ing tout propre.
J’entre dans l’église méthodiste,

récite les Evangiles, redé­cou­vre de vieux psaumes,
et m’agenouille à l’autel, la main tendue,
tremblante.

∗∗∗

La lib­erté

(pour le 61e rég­i­ment de troupes noires)

La lib­erté est
           une chaine brisée
            rouil­lant entre deux rangs
            de coton du Tennessee.

La lib­erté est
            le clair de lune volé
aux marécage, les traces de pieds nus
            tournés vers l’étoile du nord.

La lib­erté est
            les taud­is en lisière de la ville
            bâtis sur la plume d’Abe Lincoln.
            Je m’appelle contrebande.

La lib­erté est
            un uni­forme cousu pour le nord
            un man­teau de laine bleue
           pour la viril­ité africaine.

La lib­erté est
           six dol­lars cinquante de moins
pour un sol­dat noir, plus intérêts
pour insulte et maladie.

La lib­erté est
            un rég­i­ment de vis­ages noirs en fuite
            armés de courage et de fusils Springfield,
la rage de John­ny Reb en déroute.

La lib­erté est
six cents mains se rendant
aux baïon­nettes de Bed­ford Forrest.
Le Mis­sis­sip­pi saigne à Henning.

La lib­erté est
            un bijou de famille au cou de Harriet
            don­né aux enfants de ses enfants
            et à ceux qui atten­dent de naître.

La lib­erté est
           une sépul­ture sans croix
            un matin de résurrection
           un alléluia qui monte au ciel.

Ce poème fait allu­sion à deux épisodes de la Guerre Civile améri­caine qui eurent lieu dans le Ten­nessee, notam­ment la bataille de Shiloh en avril 1862 qui fit plus de 24,000 morts et mit en déroute les troupes con­fédérées, puis les affron­te­ments entre les sol­dats fédéraux, dont une majorité étaient noirs, et le Général sud­iste Nathan Bed­ford For­rest qui en mas­sacra cinq cents à Fort Pil­low en avril 1864. Abe Lin­coln est le nom que don­nent les Améri­cains au prési­dent qui com­mença la guerre civile et signa la procla­ma­tion d’émancipation des Noirs, sans toute­fois leur don­ner les moyens de sur­vivre dans leur nou­velle lib­erté. John­ny Reb est le surnom don­né aux sol­dats con­fédérés, con­sid­érés rebelles. Les fusils Spring­field mod­èle 1861 étaient l’arme à feu de l’armée de l’Union pen­dant la guerre de Sécession.

∗∗∗

L’histoire des Etats-Unis en sept min­utes quarante-six

(d’après George Floyd)

Un pis­to­let à la tempe, ils t’arrachent de ta
voiture (la mar­que et le mod­èle ne te sauveront pas)
menot­tent les dernières min­utes de ta vie, te plaquent
le vis­age con­tre l’asphalte. Une rue, un nègre, n’importe lequel.
Ils s’agenouillent le temps de rem­plir la rigole de sang et d’urine,
le temps d’une prière divine ou maternelle.
Ils ne met­tront pas ta viril­ité dans le formol
pour une col­lec­tion de musée. Au lieu de ça ils font cercle
autour de toi et te font assis­ter à ta pro­pre mort,
cachant du pub­lic une his­toire réin­ven­tée jour après jour,
ils t’apprennent que tu es responsable
pour la corde et l’essence et te blâment
de ne pas savoir la différence
entre le feu et l’air.

George Per­ry Floyd (1973–2020) fut mis à mort de façon par­ti­c­ulière­ment bru­tale dans une rue de Min­neapo­lis dans le Min­neso­ta par la police le 25 mai 2020. Sa mort sus­ci­ta de nom­breuses émeutes et protes­ta­tions à tra­vers les Etats-Unis.

∗∗∗

Con­sécra­tion d’une plaque his­torique pour Gil Scott-Heron

Au sud de Jack­son, un enfant noir apprend l’amour
dans les bras de sa grand-mère, le récon­fort dans ses mains
et le refuge dans les rues ségréguées.

Dans la rue Cum­ber­land, un garçon noir précoce
grandit à la table de sa grand-mère,
nour­ri de pain, de négri­tude et des mots

d’un poète con­nais­seur de fleuves qui l’assied
sur un tabouret ban­cal devant un vieux piano
pour des leçons sur quatre-vingt-huit

touch­es ébréchées jusqu’à fleurir la pièce
de bat­te­ments de mains et d’alléluias. Un garçon noir
entre dans une mai­son de savoir blanche par

un froid matin de jan­vi­er pour appren­dre à une nation
ce qu’elle aurait dû savoir bien avant 1954.
Un garçon noir décou­vre que sa grand-mère

s’est envolée, aban­don­nant son corps
dans la seule mai­son qu’il ait con­nue. Un jour
lui aus­si quit­tera cet endroit pour toujours

et trans­portera cette bour­gade sud­iste par le monde.
Aujourd’hui, Jack­son, Ten­nessee, hon­ore à genoux
les années qui forgèrent un garçon noir en homme noir
aujourd’hui son por­trait décore les murs de la ville
et son esprit repose sur les épaules de la ville.

Gil Scott-Heron (1949–2011), poète du jazz, chanteur, musi­cien, et écrivain, rési­dent de Jack­son dans le Ten­nessee mais grand voyageur à New York et en Europe, est con­nu pour avoir fusion­né le jazz, le blues, et la soul music. Mal con­nu du grand pub­lic, il est actuelle­ment célébré comme un artiste de la parole par­lée et comme le père du hip hop et du rap dans les années 1970. L’année 1954 fut celle de la déci­sion Brown v. Board of Edu­ca­tion par la Cour Supreme qui ordon­na la désé­gré­ga­tion immé­di­ate des écoles et uni­ver­sités. Le « poète con­nais­seur de fleuves » fait référence à Langston Hugh­es qui ne don­na jamais de leçons de musique à Gil Scott-Heron mais dont les poèmes l’inspirèrent à unir musique et poésie et à s’inscrire à la Lin­coln Uni­ver­si­ty en Penn­syl­vanie, où Langston Hugh­es avait lui aus­si fait ses études. La plaque his­torique racon­te la vie de Gil Scott-Heron ; le texte en fut écrit par James E. Cherry.

∗∗∗

Poé­tique nocturne

Amiri Bara­ka cas­sa toutes les fenêtres de mon rêve.
J’étais assis seul dans un cer­cle de poètes qu’il dominait
au milieu de nous ; Ran­dall Hor­ton était là.

Bara­ka nous recom­man­da de lire, répéter, assur­er que
nos mots dansent le lindy-hop sur la page. Il déconseilla
les sur­plus de révi­sions, la réduc­tion de l’esprit

à nos pen­sées et toute imi­ta­tion, surtout
de nous-mêmes. Il nous rappela
de bien regarder le monde, de con­stru­ire la forme

pour épouser le con­tenu et de con­sid­ér­er la poésie comme
l’enfant illégitime de la poli­tique. Bara­ka me toucha
l’épaule, m’encouragea à chercher

le sourire du fond du monde et avec un clin d’œil,
mon­ta dans l’aube comme s’il pre­nait l’express de Brooklyn
pour ren­tr­er chez lui.

Natif de l’Alabama, Ran­dall Hor­ton, ami de James E. Cher­ry, est un auteur et musi­cien couron­né par un grand nom­bre de dis­tinc­tions et de prix. Il s’engagea dans une cam­pagne pour la jus­tice raciale après avoir fait cinq ans de prison pour « sept crimes » liés au traf­ic de drogue. Il est actuelle­ment pro­fesseur d’écriture créa­tive à l’Université de New Haven.

∗∗∗

Mis­sis­sip­pi : une histoire

La route ser­pen­tine de Jack­son vers le sud coupe
les champs de coton du Ten­nessee de l’ouest
grimpe sur les collines cou­vertes de soja
et entre dans l’Etat de Mississippi.

Ses deux voies s’efforcent de dépass­er les nuages bas
en cet après-midi de jan­vi­er, en route vers Oxford. Je veux
ser­rer la main de William Faulkn­er, prendre
une pho­to avec Eudo­ra Wel­ty, siroter

un alcool de maïs aux pieds de Robert John­son, m’asseoir
sur la grand place un same­di après-midi
Mais, juste après Rust Col­lege, le corps
d’Emmett Till flotte devant mon pare-brise,

Good­man, Schw­ern­er et Chaney apparaissent
dans mon rétro­viseur, le moteur d’un
camion qui me dépasse explose comme le déclic
du fusil de La Beck­with. Sur le campus

l’odeur de poudre des troupes de Kennedy
et des ren­force­ments con­fédérés brûle encore
dans l’air. Le gou­verneur Bar­nett arpente le campus
des papiers à la main. James Meredith

a été effacé de 1962. Le gris de l’après-midi
glisse dans le cré­pus­cule et quelque part
une foule rugis­sante hisse Archie Manning
sur ses épaules. La route d’Oxford vers le nord

est laborieuse, deux heures de route devant moi,
la nuit du Mis­sis­sipi der­rière moi, et entre les deux
l’histoire qui me happe et guette tous les endroits
que je ne con­naitrai jamais.

Emmett Till (1941–1955), né à Chica­go, et en vis­ite dans sa famille dans le Mis­sis­sip­pi, fut kid­nap­pé et lynché dans le Mis­sis­sip­pi sous pré­texte d’avoir fait des avances à une femme blanche. Ses assas­sins furent acquit­tés après que son corps fut repêché dans le fleuve Tal­la­hatchie. Con­tin­u­ant l’évocation de la lutte pour les droits civiques, le poème men­tionne le meurtre de trois étu­di­ants blancs, Good­man, Schw­ern­er et Chaney, assas­s­inés par Byron De La Beck­with, mem­bre du Ku Klux Klan, en juin 1964 pen­dant le Free­dom Sum­mer. Ils étaient venus du nord des Etats-Unis soutenir les Noirs de Nesho­ba Coun­ty qui demandaient à être enreg­istrés sur les listes de vote. Rust Col­lege et la ville d’Oxford sont au nord de Jack­son, dans le Mis­sis­sip­pi, où vivait Eudo­ra Wel­ty (1909–2001) et où se trou­ve l’Université du Mis­sis­sip­pi. William Faulkn­er (1897 – 1962) vivait à Oxford. Robert John­son (1911 – 1938) était un musi­cien itinérant, maitre du genre musi­cal appelé le Delta Blues et voy­ageant dans tout le Mis­sis­sip­pi Delta. Enfin, le poème men­tionne James Mered­ith, engagé dans la lutte pour les droits civiques, ancien sol­dat de l’armée de l’air, et le pre­mier étu­di­ant noir à être inscrit à l’Université de Mis­sis­sip­pi en sep­tem­bre 1962. Devant le refus du Gou­verneur Ross Bar­nett de l’admettre dans les bâti­ments de l’université, le prési­dent Kennedy fit inter­venir les troupes fédérales pour escorter James Mered­ith. Archie Man­ning (1949 -    ) est un joueur de foot­ball améri­cain pro­fes­sion­nel adulé par les foules.

∗∗∗

L’amour au temps de la Covid

Le ther­momètre infrarouge enreg­istre la fièvre
de mes pen­sées. Je m’enregistre et coche non
pour mal de gorge, toux sèche, essoufflement.
On me donne un gel à mains pour net­toy­er mon aliénation.
Le monde a rapetis­sé tant et plus, mais il me

sem­ble beau­coup trop grand. Je me demande
com­ment vont mes amis et col­lègues poètes
en ces journées d’isolement et j’envoie des courriels
à Frank dans le Ken­tucky, JC à KC, Jeanie en Alabama,
Kim­ber­ly en Aus­tralie, Pat­ty juste à côté de chez moi.

Je bois du vin tard dans la nuit, mes rêves sont
irrités et fébriles, poignées de mains amicales,
tapes ras­sur­antes dans le dos, enlace­ment passionné.

Au réveil je brûle de recevoir sur la joue
un bais­er de pitié ou de tromperie.

Jack­son, le 27 mars 2020

∗∗∗

Ven­dre­di saint

Une fin d’après-midi divise le cimetière de
Park­way Memo­r­i­al Gar­dens entre soleil et ombre, ma famille
et les osse­ments des autres. Un vent du sud rassem­ble avril

à mes pieds et plante le print­emps dans mon œil. Je me tiens
devant les tombes, mon neveu à gauche, ma mère
à droite et mon père au milieu. Mes mains ne por­tent pas

de fleurs et les mots n’alourdissent pas ma langue. Au contraire
je suis venu écouter le tiret qui sépare leurs dates
de nais­sance de leur retour à la poussière.

Cette terre de sépul­ture tangue et trébuche vers l’horizon.
Je me penche sur la terre, tends l’oreille vers l’écho de mon nom
et laisse le silence me rap­pel­er qui je suis.

Park­way Memo­r­i­al Gar­dens est le plus grand cimetière noir de Jackson.

Notes

[1] Chris Arthur. « Notes sur la lit­téra­ture des oiseaux.  »World Lit­er­a­ture Today 100, n° 2 (2026) : 5–8, https://dx.doi.org/10.1353/wlt.2026.a984551

[2] Chibueze Dar­ling­ton Anyuonye. « Être noir en Amérique : une con­ver­sa­tion avec James E. Cher­ry. » Inter­view du 17 sep­tem­bre 2024. Pub­lié en ligne sur https://worldliteraturetoday.org/blog/interviews/being-black-america-conversation-james-e-cherry-darlington-chibueze-anuonye

[3] Nik­ki Gio­van­ni. Qua­trième de cou­ver­ture pour Loose Change, 2013.

[4] George O’Con­nell. Dans Best Lit­er­ary Trans­la­tions 2026, édité par Arthur Sze et al. Deep Vel­lum, 2026. P. 133.

[5] Dominique Fab­re. La Jeunesse est un cœur qui bat. Paris, Arlea, Col­lec­tion La ren­con­tre, 2026. 

[6] James E. Cher­ry. Cour­riel à Alice-Cather­ine Carls, 5 mai 2026.

[7] James E. Cher­ry. « Vicis­si­tude. » Shoot­ing Star Review. Numéro #22, Vol. 6, No. 2, 1992.

Présentation de l’auteur

James E. Cherry

James E. Cher­ry est poète, romanci­er, pro­fesseur, mil­i­tant lit­téraire et imprésario. Il est l’auteur de qua­tre recueils de poésie, de deux romans et d’un recueil de nou­velles. Son dernier roman, *Edge of the Wind*, a été réédité en 2022 par les édi­tions Stephen F. Austin Uni­ver­si­ty Press. Son dernier recueil de poésie, *Between Chance and Mer­cy*, paraî­tra prochaine­ment chez Wil­low Books. Il a été nom­iné pour un NAACP Image Award, un Lil­lian Smith Book Award et un Next Gen­er­a­tion Indie Book Award. Ses textes ont été pub­liés dans des revues et des antholo­gies tant aux États-Unis qu’à l’étranger. Cher­ry est tit­u­laire d’un mas­ter en créa­tion lit­téraire de l’université du Texas à El Paso et réside dans le Ten­nessee avec sa femme, Tammy.

© Crédits pho­tos https://www.jamesecherry.com/

Bibliographie 

Poésie

Between Chance and Mer­cy [Entre le hasard et la mis­éri­corde] (Wil­low Books. Avril 2024)

Loose Change [Menue Mon­naie] (Stephen F, Austin State Uni­ver­si­ty Press. mars 2013)

Hon­or­ing the Ances­tors [Hom­mage aux ancêtres] (Third World Press, avril 2008)

Bend­ing the Blues [La Courbe du Blues] (H&H Press, 2003)

Romans

Edge of the Wind [Le Bord du vent[ (SFA Press, novem­bre 2016, réédité en 2022)

Shad­ow of Light [L’Ombre de la lumière] (Lon­dres : Ser­pents Tail Press, octo­bre 2007)

Nou­velles

Still A Man And Oth­er Sto­ries [Tou­jours un homme, et autres réc­its] (Aquar­ius Press 2011,

réédité en 2021 par Wil­low Books)

Dis­tinc­tions et récompenses

2024 Bourse de l’In­sti­tut d’Écri­t­ure Créa­tive de Martha’s Vineyard

2024 Prix Kim­bilio pour la fic­tion noire pour les écrivains de la dias­po­ra africaine

2024 Final­iste pour le Ten­nessee Book Award pour Entre le hasard et la miséricorde

2016 Prix du Livre indépen­dant de l’an­née par le groupe Pref­ace 2016 pour Edge of the Wind 

2012 Nom­iné pour le Lil­lian Smith Book Award 2012 pour Still a Man and Oth­er Stories

2012 Final­iste du Next Gen­er­a­tion Indie Book Award  pour Still a Man and Oth­er Sto­ries      

2009 Nom­iné aux NAACP Image Award 2009 pour Hon­or­ing the Ancestors

2006 Bourse d’été de poésie à Idyll­wild, Californie

Les sites web de James E. Cherry

 La Jazz Foun­da­tion of West Ten­nessee, https://www.thejazzfoundationofwesttennessee.org/

James James E. Cher­ry, https://www.jameseJames E. Cherry.com/

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

Poétique de l’espace de James E. James E. Cherry

Gas­ton Bachelard définit l’espace comme une « com­mu­nauté de mémoire et d’im­age » qui nous per­met de vivre le monde à tra­vers les rêves et l’imag­i­na­tion. Cette con­struc­tion cul­turelle qui, pour le philosophe, […]

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Alice-Catherine Carls

Alice-Cather­ine Carls est pro­fesseure émérite de l’University of Ten­nessee at Mar­tin aux États-Unis. Diplômée de Paris I‑Pan­théon-Sor­bonne et Paris IV-Sor­bonne, elle est spé­cial­iste de l’histoire diplo­ma­tique, cul­turelle, et lit­téraire de l’Europe des 20e et 21e siè­cles et tra­duc­trice du polon­ais et de l’anglais améri­cain en français et du français et du polon­ais en anglais. Elle a écrit/édité/traduit trente-deux livres et env­i­ron cinq cents arti­cles, tra­duc­tions, et recen­sions pub­liés en plusieurs langues dans une douzaine de pays. Sa co-tra­duc­tion de poèmes de Krzysztof Siw­czyk, A Cal­lig­ra­phy of Days, a été final­iste du Prix Oxford-Wei­den­feld de tra­duc­tion pour 2025. Elle col­la­bore régulière­ment à plusieurs pub­li­ca­tions dont World Lit­er­a­ture Today, Recours au Poème, et Archi­wum Emigracji.
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