> Shizue Ogawa, réflexions sur le temps

Shizue Ogawa, réflexions sur le temps

Par |2018-11-15T16:04:14+00:00 5 novembre 2018|Catégories : Essais & Chroniques, Shizue Ogawa|

Présentation par Alice-Catherine Carls

 

La répu­ta­tion inter­na­tio­nale de la poé­tesse japo­naise Shizue Ogawa n’est plus à faire. Traduite dans de nom­breuses langues, invi­tée et lau­réate de fes­ti­vals inter­na­tio­naux dans le monde entier, elle par­tage inlas­sa­ble­ment son mes­sage de paix et de beau­té.

Ce nou­veau CD tri­lingue a une volon­té poli­tique : celle de rap­pro­cher trois conti­nents et leurs cultures. Conçu au moment de la visite his­to­rique du pré­sident Barack Obama au Japon pour le 60e anni­ver­saire de la fin de la 2eme guerre mon­diale, ce CD parait aujourd’hui dans une atmo­sphère inter­na­tio­nale très ten­due qui rend son mes­sage encore plus actuel. En outre, il est dis­tri­bué hors com­merce, ce qui per­met à Shizue Ogawa de ver­ser les dons reçus aux œuvres­cha­ri­tables dont elle s’occupe. Les poèmes du CD, choi­sis par Shizue Ogawa, reflètent sa tech­nique d’écriture rapide, spon­ta­née. Shizue Ogawa écrit comme elle res­pire : elle vit et elle voit en poé­sie. Cette faci­li­té indique une grande mai­trise des tech­niques esthé­tiques et poétiquesqu’elle a soi­gneu­se­ment étu­diées et où le palimp­seste est roi – que ce soit sous la forme desym­bole, d’allégorie, d’images, ou de conno­ta­tions. Cette forme palimp­ses­tique est une forme detra­duc­tion cultu­relle, un pas­sage de cultures par la poé­sie.

CD tri­lingue de Shizue Ogawa, A Soul at Play, Voices from Three
Continents
Une âme qui joue – Voix de trois conti­nents, 2018.

Les cri­tiques occi­den­taux aiment ana­ly­ser l’influence de la pen­sée et de l’esthétique zen sur son œuvre. Préfaces et recen­sions ne manquent pas, telles celles, très judi­cieuses, de Michèle Duclos. J’aimerais ici pré­sen­ter le côté « joueur » de Shizue Ogawa dans une pers­pec­tive un peu dif­fé­rente. En effet, tous les sous-titres de ses douze recueils de poé­sie publiés en japo­nais portent le sous-titre « Une âme qui joue. » Ludique ou grave, le jeu fait par­tie inté­grale de sonœuvre. Fréquemment, ses poèmes ont la légè­re­té et l’innocence des jeux d’enfants, qui seuls savent trans­for­mer les ques­tions graves en devi­nettes simples qui font par­tie de l’ordre naturel.Fréquemment, un inci­dent quo­ti­dien devient une occa­sion de faire jouer la mémoire et le temps,transformant l’anodin en sym­bole cultu­rel. Une telle accep­ta­tion des lois du des­tin ren­force leca­rac­tère poi­gnant des pré­oc­cu­pa­tions exis­ten­tielles tout en les déli­vrant de la panique et de lahâte qui sapent l’élan vital des civi­li­sa­tions occi­den­tales. Les poèmes du CD illus­trent cet aspect­lu­dique de son œuvre. Les trois poèmes ci-des­sous, repro­duits avec la gra­cieuse per­mis­sion de Shizue Ogawa, four­nissent une belle intro­duc­tion aux poèmes du CD.

Toujours “demain” – Souvenir de Paris
             De Le Soleil – Une âme qui joue (XI)          
Traduit à par­tir du texte anglais par Alice-Catherine Carls

 

Toujours “demain,”
Aujourd’hui je ne peux en par­ler,
les larmes me mon­te­ront aux yeux.
Je pense à l’été der­nier.
Assise en face de toi,
je man­geais un cara­mel
et toi une made­leine.
« Le gâteau pré­fé­ré de Proust. »
Un signe de tête com­plice et un sou­rire. 
Les frian­dises ont effa­cé
l’année écou­lée.

On avait appor­té
trois tasses.
Tu avais com­man­dé une ver­veine
et tu m’encourageas à en boire. 
Verveine.
« Ma grand-mère m’en fai­sait sou­vent.
Dans un grand bol.”
Tu arron­dis les mains
comme pour embras­ser un arbre. 
À ton cou la broche
trem­bla légè­re­ment.

 

« Voici du papier.
Veux-tu écrire quelque chose ? »
Tu me ten­dis une feuille qua­drillée.
J’écrivis le mot « ver­veine » —
une lettre dans chaque car­ré.
« Tu me mon­tre­ras ton poème demain ? »

 

Always “Tomorrow” ― A Memory in Paris
De The Sun ― A Soul at Play (XI)
Traduit du japo­nais par Soraya Umewaka et Shizue Ogawa

 

Always “tomor­row,”
I can­not speak now,
I will get tea­ry.
Sitting in front of you,
I pon­de­red over our memo­ries last year.
I che­wed on a cara­mel,
you had a petite made­leine.
“Proust’s favo­rite cake.”
Nodding, we smi­led.
The year’s dis­tance
dis­sol­ved with sweets.

Three tea­cups
were laid on a table.
You orde­red a Verveine
and urged me to try it.
Verveine.
“My grand­mo­ther often made this tea for me.
She used such a large ket­tle.”
Gesturing with both hands,
you loo­ked like you were hol­ding a tree trunk.
Your collar’s brooch
swayed slight­ly.

Shall I give you a piece of paper ?
Do you want to write some­thing?”
You gave me
a squa­red paper.
I wrote “Verveine”
filling each square with a let­ter.
“Show me tomor­row what you wrote.”

Yes, it is always “tomor­row” when it is impor­tant,
it is always after it becomes a memo­ry.
Verveine.
See you in Paris next year.

Le temps ne coule pas dans la mer – Une âme qui joue
De Le Temps – Une âme qui joue (XII)       
Traduit à par­tir du texte anglais par Alice-Catherine Carls

 

« Viens chez moi, »
répé­tait ma soeur.
« Une autre fois, » lui dis-je.
« Je vou­drais que tu viennes aujourd’hui. »
Du pied, elle frap­pait le sable par petits coups.
Sa voix était fami­lière.

« Je suis fati­guée, »
lui men­tis-je.
D’accepter son invi­ta­tion,
aurait écour­té ma dou­leur,
silen­cieux épan­che­ment, sourde peine
de dire « non » à ma sœur.

Pesants sont les liens du sang
depuis mes ori­gines
peu à peu le temps s’amincit
et plonge dans le noir.
Il ne coule pas dans la mer,
il pénètre dans le péché.

« Ne vien­dras-tu pas ? »
Si j’avais accep­té son invi­ta­tion,
mon offense aurait été par­don­née,
et j’aurais revé­cu notre enfance.
Soulagée, ma sœur
m’aurait tenue par la main
et aurait sau­tillé en disant,
« nous serons tou­jours ensemble. »

Les vagues de la mer
eraient reve­nues au rivage où nous mar­chions,
cares­sant la plage
pour ne pas effa­cer la trace de nos pas.
Le temps ne coule pas dans la mer,
dans mon sang il conti­nue à cher­cher la source du péché.

 

Time Does Not Spill into the Sea – A Soul at Play
De Time ― A Soul at Play (XII)
Traduit du japo­nais par Soraya Umewaka et Shizue Ogawa

 

Come to my place,”
my sis­ter repea­ted.
“Another time,” I said.
“I would love for you to come today.”
She light­ly kicked sand with her foot.
Her voice was fami­liar.

“I am tired,”
I lied.
If I had accep­ted her offer,
my pain
would not have per­sis­ted for so long,
this quiet, deep flow of pain
from saying “no” to my sis­ter.

Blood ties are hea­vy,
from the upper stream,
time gra­dual­ly nar­rows,
sinks into dark­ness.
It does not spill into the sea,
it sinks into the sin.

Won’t you come over?”
If I had accep­ted her offer,
the sin would have been ato­ned,
I would have reli­ved our child­hood days.
My sis­ter relie­ved,
would have held my hand,
skip­ped while saying,
“We are always toge­ther.”

Waves from the sea
would have retur­ned to the shore where we wal­ked,
gent­ly lap­ped against the beach,
not to wash away our foot­prints.
Time does not spill into the sea,
It conti­nues its search for the source of the blood’s sin.

 

Le temps des enfants
De Le Temps – Une âme qui joue (XII)       
Traduit à par­tir du texte anglais par Alice-Catherine Carls

 

Le temps
res­semble à un bal­lon gon­flable,
à une balle.
Une fillette demande à ses parents, « puis-je avoir un bal­lon ? »
Elle plonge dans l’herbe drue
pour attra­per une balle,
aper­çoit un lézard et s’immobilise.
Le temps est com­plet. 

Il

res­semble à un bean­bag,
à des billes rondes et plates.
La fillette sou­rit à son amie en disant,
« je suis meilleure que toi à ce jeu. »
Le temps est com­plet.
Elle sait que la vie
et la mort ont la même durée.

 

 

Le temps
répète ensemble
« fin » et « mort. »
Il va et vient
entre deux jeux d’enfant.

 

Children’s Time 
De Time ― A Soul at Play (XII)
Traduit du japo­nais par Soraya Umewaka et Shizue Ogawa

 

Time
resembles a bal­loon,
a ball.
A child asked her parents, “Can I have a bal­loon?”
dived into the thick grass,
run­ning after a ball,
saw a lizard and froze,
time was com­plete.

 

It

resembles a bean­bag,
flat round marbles.
The child smi­led at her friend saying,
“I am bet­ter at this game,”
time was com­plete,
she knew that the dura­tion of
life and death were the same. 

 

Time
simul­ta­neous­ly repeats
“com­ple­tion” and “death,”
it comes and goes
in bet­ween moments chil­dren play.

 

 

 

 

 

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Alice-Catherine Carls

Formée en Sorbonne aux lettres et civi­li­sa­tions alle­mande et polo­naise, titu­laire d’un Doctorat d’Histoire des Relations Internationales de Paris I, Alice-Catherine Carls est actuel­le­ment Tom Elam Distinguished Professor of History à l’Université de Tennessee à Martin où elle enseigne depuis 1992 l’Histoire mon­diale, euro­péenne, et contem­po­raine. Elle col­la­bore régu­li­re­ment et/​ou fait par­tie du comi­té de rédac­tion de plu­sieurs revues et est membre du jury du Cénacle euro­péen de Poésie, Arts, et Lettres. Elle par­tage ses acti­vi­tés entre la recherche his­to­rique, les tra­duc­tions lit­té­raires (du polo­nais et de l’anglais amé­ri­cain en fran­çais et du polo­nais et du fran­çais en anglais amé­ri­cain), et les articles de cri­tique lit­té­raire. Elle a été publiée en polo­nais, alle­mand, anglais, et fran­çais ; en Hongrie, Pologne, Allemagne, Suisse, France, Belgique, et aux Etats-Unis.

Ses livres com­portent une étude his­to­rique sur la Ville Libre de Dantzig en 1938-1939, et une his­toire de l’Europe au XXème siècle, Europe from War to War, 1914-1918 (Routledge, 2018). Elle col­la­bore régu­liè­re­re­ment aux revues “World Literature Today,” “Poésie Première,” “Le Journal des Poètes,” et « Recours au Poème. » Elle a fait connaître en fran­çais la poé­sie de nom­breux poètes amé­ri­cains, amé­rin­diens, et polo­nais, dont Stuart Dybek, Marilou Awiakta, Charles Wright, et Ren Powell. Elle a publié plu­sieurs volumes de tra­duc­tions en fran­çais (Stephen D. Carls, Józef Wittlin, Joanna Pollakówna, Anna Frajlich, Jan Kochanowski, et Aleksander Wat), et a intro­duit aux Etats-Unis l’oeuvre de Claude Michel Cluny, Maria Maïlat, Hélène Dorion, et Marc Alyn.

 

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