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La poésie de Wittlin

Par | 2018-05-23T22:47:48+00:00 21 juin 2015|Catégories : Essais|

 

Le paci­fisme com­bat­tant de Józef Wittlin ( 1896 – 1976 )

 

pré­sen­té et tra­duit
par

Alice-Catherine Carls

 

Józef Wittlin joua un rôle très impor­tant dans la vie lit­té­raire polo­naise d’entre les deux guerres, puis en exil, après 1945. Pour com­po­ser sa tri­lo­gie sur les effets de la Grande Guerre en Galicie, Le Sel de la terre, il fit des recherches appro­fon­dies dans les archives mili­taires de plu­sieurs pays d’Europe, dont l’Autriche et la France. Le pre­mier volume, La Saga du patient fan­tas­sin, parue en 1935, lui valut une nomi­na­tion pour le Prix Nobel – prix qu’il ne reçut pas, le jury d’Oslo pré­fé­rant attendre la paru­tion des deux volumes sui­vants. Immédiatement tra­duit en alle­mand, publié par cha­pitres dans Le Temps, le livre dans la tra­duc­tion de Raymond Henry fut mis au pilon en mai 1940 par les Nazis. Mis sur la liste noire des écri­vains juifs pros­crits, Józef Wittlin échap­pa in extre­mis à la mort en s’embarquant avec sa femme et sa fille sur un navire de guerre anglais à St. Jean-de-Luz. La valise qui conte­nait toutes ses notes et le manus­crit des volumes deux et trois de la tri­lo­gie, fut jetée à l’eau par un marin bri­tan­nique qui jugeait que la famille avait trop de bagages.

            Il n’est pas sur­pre­nant que, cette année, deux confé­rences soient consa­crées à son oeuvre en Pologne. La pre­mière vient d’avoir lieu à Cracovie sous les aus­pices de l’Association des Ecrivains Polonais. Intitulée “Les Etapes de Józef Wittlin, elle trai­ta de trois per­son­nages impor­tants pour Wittlin : Saint François d’Assise, Orphée, et Piotr Niewiadomski, le héros du Sel de la terre. La seconde confé­rence se tien­dra à l’Université Catholique de Lublin le 29 mai et trai­te­ra de “Józef Wittlin, écri­vain de la culture des confins.”

            Piotr Niewiadomski, Pierre de père incon­nu, Pierre à l’identité indé­fi­nie.  Rien que dans ce nom, Józef Wittlin affir­mait son refus des sté­réo­types eth­niques. Piotr sym­bo­lise l’Europe orien­tale plu­rielle en train de cha­vi­rer dans le char­nier de la Grande Guerre. Comme les autres héros de Józef Wittlin, Piotr est un homme fort dans la dou­ceur, un homme qui, ayant choi­si l’innocence comme phi­lo­so­phie de vie, fut un puis­sant témoin de son époque et lut­ta sans faillir pour la paix.

            Chantre de la Galicie, Józef Wittlin n’oublia jamais son Arcadie natale. Une fois ins­tal­lé à New York, il tra­vailla pour les pro­grammes lit­té­raires de Voice of America, ensei­gna à Columbia University, et entre­tint une volu­mi­neuse cor­res­pon­dance avec l’éditeur de la revue Kultura, Jerzy Giedroyc. Malgré les encou­ra­ge­ments que lui pro­di­guait ce der­nier, il ne recons­ti­tua jamais les manus­crits des volumes deux et trois de sa tri­lo­gie, à part un court texte, “La mort saine,” qui fut publié par Kultura dans le numé­ro de juillet-août 1972. Tout sa vie, il écri­vit des poèmes. Ceux que nous avons tra­duits sont repro­duits avec la gra­cieuse per­mis­sion de la fille de l’auteur, Elizabeth Lipton-Wittlin, et celle de Robert Dadillon, qui les publia dans Poésie Première, la revue lit­té­raire qu’il diri­geait alors (No. 7, Spring 1997, pp. 1-29). Les vers en ita­lique sont en fran­çais dans le texte ori­gi­nal. Nous avons orga­ni­sé les poèmes par ordre chro­no­lo­gique pour sou­li­gner l’évolution de Józef Wittlin comme homme et comme poète.

 

 

Hymne pour une cuille­rée de soupe

 

Frère, je t’offre cette cuillé­rée de soupe chaude,
Toi qui gre­lottes en terre étran­gère,
Qui t’es traî­né trois longs hivers,
Qui trois étés brû­lants as erré
Par des champs à perte de vue –
Mettant un pied devant l’autre,
Tu as mar­ché et mar­ché sans fin,
Tu as posé ta tête sur la glèbe humide,
Tu as pour­ri dans les wagons à bes­tiaux,
Tu as man­gé du pain moi­si dans les fos­sés,
Tu as mâché du tabac pris à la litière des vaches,
Tu as bu l’eau de marais puants,
Tu as mar­ché et mar­ché –
Dévoré par les poux
Et mor­du par les balles,
Jusqu’à ce que la mort avide t'ait bu.

Oh, elle t'a bu jusqu'à la der­nière goutte.
Toi qui suas sous trois aoûts brû­lants
Et séchas comme ce silen­cieux étang
Qui s’assombrit au cou­cher du soleil,
Je t’offre cette cuillé­rée de soupe chaude !
Elle t’éveillera peut-être de ton hébé­tude,
Toi, engour­di dans un abri de tirailleur,
Sans per­sonne pour prendre la relève !
Toi, mon frère, pour quoi t’es-tu bat­tu,
Pour quoi les poux t’ont-ils dévo­ré,
Pour quoi as-tu traî­né sans fin,
Mangé l’ivraie
Et bu l'eau des fos­sés –
Tu ne le sais pas plus que moi,
Dieu te le dira peut-être un jour.

Mais je sais une chose, une seule :
À l’instant où la mort appro­chait
Dans son armure de glace,
Sur la pointe des pieds, en silence,
Tu n'appelas ni ta mère
Ni ton père, ni ta femme,
Mais tu implo­ras de tes pou­mons déchi­rés,
Tu appe­las d’un spasme de tout ton corps,
Et de tes yeux qui scru­taient la nuit,
Et de ton sang qui se figeait, tu crias :
"Une cuille­rée de soupe!” Cette cuille­rée de soupe chaude
Qu’en vain aujourd’hui je veux t’offrir.

1918

 

 

 

Prélude

 

Le cri des bataillons mou­rants résonne encore en moi
Et le sou­ve­nir, et le fra­cas des trônes ren­ver­sés.

Mes pou­mons sont encore emplis de gaz de poudre et de feu
Le monde étrangle chaque mot dans ma gorge.

Un jour noir, tel un noir cau­che­mar,
M'oppresse encore.

Je me dis­pute tou­jours, car en moi s’accuse
L'Europe tout entière ! Et une foule de for­çats
en moi tend le poing vers le ciel,
Criant et mena­çant
Par les croix de tous les cime­tières mili­taires.

Mais demain, émer­veillée, elle ten­dra la main,
Car elle n’a pas frap­pé aux cieux en vain.
Déjà la manne tombe, déjà la rosée nous rafraî­chit
Et adou­cit notre amère vie.

 

 

 

Elégie à Homère
           
(en conclu­sion à ma tra­duc­tion de L'Odyssée)
     

1

Aujourd'hui je te mas­sacre, Homère –
  t’arrachant aux devoirs d'école,
Par toi jadis rete­nu en
  déten­tion, je mau­dis­sais Ulysse.
     Les larmes cou­laient.

O mon pauvre barde aveugle –
  qui ne peux même pas prou­ver
Que tu vécus!– avec quel mépris
  je me plon­geai en toi dans ma jeu­nesse.
Alors que tes hexa­mètres
  m'étaient rebat­tus à l'oreille,
Le désir m'arrêtait devant le ciné­ma,
  je vou­lais du drame au mètre.
Jusqu'au jour, à l'hôpital mili­taire,
  pen­dant une ter­rible guerre,
Où tu me par­las cal­me­ment
  des villes qui brû­laient.
      Le sang cou­lait.

Tu entras dans ma vie abru­tie
  avec le roi d'Ithaque :
Il me secou­rut dans mon tour­ment.
  (Je pen­sai : pour­quoi pas te consa­crer
Mes der­niers sous).
 
Je t'achetai chez un libraire d’occasion,
  ô source loin­taine et longue
De mes rêves, ivresses, peines,
  triomphes, tra­vaux, et gains.
      Le vin cou­lait.

 

II

Ô mer ! Ô saintes voiles !
  Dans les nefs pen­sives des rues
Je voguai seul, sans ancre,
  jusqu’à ce que tu ne m'assujettisses.
Et sept ans sur ta galère
  je m'attelai à la rame.
Aujourd'hui libé­ré – fiè­re­ment
  je te rends grâces, Homère !

Ne me raille pas d'avoir bu
  au sang de ta cithare, moi
Qui suis indigne de net­toyer
  tes san­dales, vieux timo­nier !
Téméraire, je contemple ton visage
  aveugle d'une ter­rible clar­té.
Une main sur le coeur, je compte
  mes chutes dans cet envol.

Ô pauvre barde aveugle, toi
  qui ne peux même pas prou­ver
Que tu vécus ! Par le hasard de l'Histoire,
  tu m'évites aujourd'hui la faim !
Tu apaise les faims de mon âme et de mon corps
  ô Vision !
Toute l'Hellade trem­blait
  quand vibrait ta cithare !

Aujourd'hui encore, mon Sublime,
  les jeunes gens que tu enivres
Et les vieillards que tu berces
  ceignent ton front de cou­ronnes neuves.

1921

 

 

 

Epitaphe pour Aristide Briand

 

Avec ton faux-col ami­don­né, démo­dé,
Tes pan­ta­lons fri­pés,
Ton cha­peau melon sur ta cri­nière de lion,
Une Maryland col­lée aux lèvres
Tu as cou­lé comme un pêcheur bre­ton  –
Sans un mot de reproche.

Pourquoi, vieux chat, plis­sais-tu tes yeux malins ?
Pour ne pas voir les rats déjà prêts à la curée ?
Tu ne vou­lais pas voir le mal ?
Coq gau­lois  tu clai­ron­nas avant de mou­rir :
Tant que je suis là
Il n'y aura pas de guerre !

Tu sur­char­geas ta barque
D'un far­deau ter­rible et inhu­main.
Toi qui fai­sais confiance à l'Europe,
Honni tu mords aujourd'hui la terre.
L'étendard de la vic­toire t’échappa.

Mais le jour vien­dra,
Où la France exhu­me­ra tes cendres,
Et ouvri­ra tout grand le Panthéon aux vain­cus.

1932

 

 

 

Les pas­sa­gers du tram­way

Tous ser­rés dans le tram­way,
Plongés dans les mêmes jour­naux.
Regardons leurs visages :
En ce moment ils ont tous des gueules
D’assassins.

Tous les cer­veaux enre­gistrent par des yeux froids
Les mêmes mau­vaises nou­velles,
Toutes les âmes avalent les mêmes cochon­ne­ries,
Tous sont contents,
Qu'on ait tué quelqu'un,
Qu'on ait arrê­té quelqu'un,
Que demain matin on pende
Quelqu'un d’autre.

1933

 

 

 

Elégie pour les yeux

 

De tes yeux méchants, par la tor­ture de tes regards mépri­sants,
Opinion publique, tu me cloues comme une affiche sur un mur.

Espions, les yeux de mes proches par­tout me flairent et me suivent –
Ils veulent me sai­sir, m'attrapper dans ma fume­rie secrète d'opium.

C’est là que mon coeur, tel un apache, chaque soir se glisse en secret.
(Dans toutes les tavernes du monde, la tra­hi­son se saoûle à la vod­ka.)

Ici la sécu­ri­té, ô mon coeur, dans cette sombre allée sinueuse
Deux belles lan­ternes éclairent la porte de mon refuge.

Ô doux yeux de ma femme, jadis pres­sen­tis en rêve,
Accordez-moi l’abandon et l’odorante cigüe de l'apaisement.

Tels deux chiens incor­rup­tibles veillez sur mon asile,
Yeux qui jamais ne men­tez ni ne vous trom­pez.

De cette foule d'yeux qui m'a bat­tu et mis en pièces,
Vous seuls m'avez offert la goutte d'une larme pure.

De cette larme j'ai frot­té ma tempe et j'attends pieu­se­ment,
Oint comme un roi, que Dieu y pose la cou­ronne de Vie.
Je sais que vous veille­rez chaque jour, chaque soir,
Pour m'épargner de cette cou­ronne la dure étreinte.

Et quand le four­gon noir s’arrêtera devant mon logis,
Les yeux faus­se­ment humides ne ver­ront pas vos larmes.

En silence, der­rière mon cer­cueil, vous irez rendre à la terre
Ce corps que vous avez abon­dam­ment bai­gné de larmes.

 

 

 

A la recherche du temps per­du

         Pour Tola Korjan

Moi, Anna Csillag à la belle che­ve­lure,
Toujours la même avec mon affable sou­rire,
Quasi-sainte, depuis trente ans,
Je trône dans les colonnes de tes jour­naux.

Je tiens un rameau étoi­lé comme un lys,
Le temps ne change pas mon angé­lique beau­té,
Duveteux, le tapis de mes che­veux épars
Coule en cas­cade bruis­sante jusqu'à mes pieds,
Mes pieds nus de déesse du che­veu.

Moi, Anna Csillag, pen­dant ces trente ans,
N'ai connu ni tris­tesse, ni dou­leur ;
Mais que t'est-il arri­vé, ô mon fils,
Pour que tu pleures en me voyant ?

Sur ma tête, même pen­dant ces annés où
Le monde nageait dans le sang de tes frères,
Où le sang noyait l’encre de l’'imprimeur,
Et où la mort m'appelait des colonnes voi­sines,
Pas un che­veu ne gri­son­na,
Pas un che­veu ne tom­ba.

Ô Anna Csillag, idole de papier
Des jours dis­pa­rus de notre jeu­nesse,
Je vais dans le monde et je ramasse des ordures,
Je serai bien­tôt un bibe­lot en sou­ve­nir de moi.

Et j'écrirai des poèmes encore plus sots
A la recherche, à la recherche
Du temps per­du.

1934

 

 

Litanie

 

Les évé­ne­ments d’aujourd'hui – je les tais.
Je me tais sur l'humiliation de mes frères.
Je me tais sur la pro­fa­na­tion de mes frères.
Je me tais sur la Pologne depuis la mort du Maréchal,
La faim des affa­més, la satié­té des repus,
Les vic­times de com­bats inégaux.
Je me tais sur la misère des cam­pagnes et du pay­san.
Je me tais sur la misère des villes et sur le chô­mage.
Je me tais sur la noir­ceur des oppres­seurs.
Je me tais sur la noir­ceur des oppri­més.
Je me tais sur les inci­ta­teurs à la vio­lence.
Je me tais sur le matra­quage des sans défense et des faibles.
Et sur Bereza Kartuska,
Et sur les mains enchaî­nées du poète.
(Sur toi aus­si, Monsieur le cen­seur, je ne dis rien,
Donc ne confisque pas mon silence.)

Je tais tout ce qui trans­forme ma conscience
En une plaie sale, san­glante, puru­lente.
Je me tais sur tout ce qui m'étrangle.
Je me tais sur les cau­che­mars que la nuit dépose
Sur mon coeur plein d'effroi et d'amertume.
Depuis le gouffre infer­nal qui s’est entr'ouvert
Mon âme crie par son silence.
Je me tais sur tous les crimes que je vois.
Je me tais sur tous les lâches munis d’armes.
Sur tout le sang ver­sé en vain.
Je me tais sur les guerres en cours.
Je me tais sur celles de demain.
Je me tais sur les enfants à la morgue de Madrid.
Je me tais sur la clé­mence des bombes et de l'ypérite.
Je me tais sur tous les pro­cès de Moscou.
Je me tais sur le diable qui se pro­mène dans le monde.

Seigneur, toi qui juges mes paroles et mes actes,
Sois clé­ment envers mon silence.

1937

 

 

     
     Avant la fin du monde

   Avant la fin du monde
   il appa­rut trois anges
   à moto.

   Le pre­mier ange
   était habillé en poli­cier
   et por­tait un casque.

   Le deuxième ange
   por­tait haut-de-forme et frac.

   Mais le troi­sième ange
   n’en 'était pas un –
   bien qu’il eut des ailes dans le dos
   et une grande auréole sur la tête.

1967 (?)

 

*   *   *

 

Salissons, salis­sons les sain­te­tés,
car il faut qu'elles soient saintes ;
ce n'est que souillées,
fouet­tées, conspuées,
ceintes de cou­ronnes d'épines,
cru­ci­fiées entre deux lar­rons,
abreu­vées de vinaigre et de fiel,
fusillées, empoi­son­nées,
qu'elles peuvent être
saintes.

 

– – – – – – – – – – – – – – – – – –

Pleurez, ô filles de Jérusalem,
de ce côté-ci et de l'autre côté
du Mur.

1967

 

 

       Strictement per­son­nel

 

Déjà mon sang las­sé refroi­dit dans mes veines
et mon propre corps m'est étran­ger.
Ô, com­bien me dégoûte le vieux caco­chyme
que je suis deve­nu.

Que me veut cette bille chauve
que je dois regar­der en me rasant ?
Puissé-je une fois voir mon âme dans le miroir,
puisque de son aigre moelle je suce ces mots.

Toi qui à Ton image et à Ta res­sem­blance,
nous créas dans un but connu de Toi seul,
regarde-moi main­te­nant : pour­rais-tu avoir
aus­si piètre appa­rence, ô divin Créateur ?

Cadavre vivant, ma puan­teur me suf­foque,
com­ment ne pas dési­rer les par­fums du para­dis,
quand mes fausses dents claquent de peur –
avec quoi mor­drai-je la terre nour­ri­cière ?

Automne 1968

 

 

      L'arbre de la connais­sance

À l'arbre de la connais­sance du bien et du mal,
Je ne cueillis pas de fruits, je n’y goû­tai pas.
Jamais le ser­pent ne me ten­ta du péché
d'impureté, mais l'impureté est en moi
et je sais cela :
le ser­pent au visage humain était le diable.

Dans les col­lines d'Ombrie, au para­di­siaque
Monteluco, à midi – l'été der­nier
je vis un ser­pent.
Il ne glis­sait pas dans le pré
entre la menthe odo­rante et les char­dons bleus,
mais à l'affût sur une haute branche de chêne
il se pré­pa­rait à étouf­fer des oisillons.
Mûs par une soli­da­ri­té d’oiseaux
les din­dons qui pico­raient dans le pré
sen­tirent la pré­sence du ser­pent.
Tels les oies du Capitole,
d'une voix alté­rée ils aler­tèrent
Pepe, le vieux conta­di­no : accou­ru,
d'un bâton il délo­gea le ser­pent,
et d'une pierre il tran­cha la gueule au diable.

 

– – – – – – – – – – – – – – – – – –

 

Pourquoi, ô Dieu tout-puis­sant, n'y avait-il pas
un conta­di­no Pepe dans ton para­dis ?
(Il s’y trou­vait sûre­ment des din­dons).
Mais com­ment aurait-il pu y être si
tu avais condam­né les parents de la race humaine
à une pure­té infé­conde et éter­nelle ?

Ainsi les ché­ru­bins, et cette épée de feu,
la police. . .

Décembre 1968

 

 

 

Lamentation du bélier sacri­fi­ciel

 

Pourquoi moi ? Animal,
n'ai-je pas d'âme ? Par contre, mes cornes
pri­son­nières du buis­son d'épines
me condamnent au cou­teau
du vieillard fou de peur.

Leurs sages disent que j'attends sur le mont Moriya
depuis le sixième jour de la créa­tion du monde,
que ce cou­teau coupe
mon cou, et pas celui d'un ado­les­cent,
et que je sois brû­lé à sa place
sur ce bûcher.
Mais pour que l'âcre odeur de mes entrailles,
la puan­teur de mon outrage crié au ciel,
n'incommode pas Celui qui d'un père âgé
exi­geait une si ter­ri­fiante offrande,
le vieillard obéis­sant asper­gea le feu
de racines, de résine, et d'encens odo­rants,
de nard et de myrrhe. . .
    Ainsi la fumée de mon sup­plice
l'arôme de mon ago­nie, Lui furent agréables.

Peu importe que je n'aie pas d'âme,
mon corps sent la dou­leur comme eux,
et mon coeur bat de peur aus­si fort
que leurs coeurs tran­sis quand
l'ange de la mort les marque de son aile gla­cée.

Ce sacri­fice était-il néces­saire ?
Ne Lui suf­fi­sait-il pas de se jouer du coeur du vieillard
pour ras­sa­sier son désir d'obéissance aveugle ?
Pourquoi n'épargna-t-Il pas ma vie ?
Pour ne pas gas­piller le bûcher sacri­fi­ciel ?
Et ne pas tacher le cou­teau d’un sang inno­cent ?
Il comp­tait sur mon igno­rance,
puisque je n'ai pas d'âme. . .
    Oui, pri­vés d'âme,
les ani­maux ne peuvent pêcher.
Du para­dis
per­sonne ne nous chas­sa. . .
    Et vous, qu'avez-vous fait
de votre âme ? Un puant cloaque
où fleu­rit l’injustice. Et aus­si :
chez vous, tou­jours,
l'innocent paie pour le cou­pable.

Chèvres bipèdes sacri­fi­cielles pos­sé­dant une âme,
des nations entières brûlent dans les fours cré­ma­toires,
une fumée mal­odo­rante frappe au ciel,
mais les anges n'en des­cendent pas
pour écar­ter la main des bour­reaux.

Les sages disent que sur le mont Moriya
le feu ne me consu­ma pas.
Sur mes os – dit-on – on Lui édi­fia
un très saint sanc­tuaire, de mes veines
on fit des cordes pour la harpe de David,
et le pro­phète Elie se vêtit de ma peau,
lui qui souf­fle­ra sur le mont Moriya
dans ma corne droite sciée, évi­dée,
le jour où les des­cen­dants du vieillard obéis­sant
ver­ront enfin le Messie conju­ré par leurs prières.

 

– – – – – – – – – – – – – – –

 

Ah, souf­flez donc dans mes deux cornes
sous le Mur des Lamentations
     ma souf­france ne compte pas,
ma peur non plus, car je n'ai pas d'âme.
Une seule fois dans l'histoire de cette terre
un saint homme appe­la les ani­maux ses frères.

1968

 

 

     

L'Ascension en 1958

 

Les anges déchus depuis des siècles
Remontent au ciel – par acte d’homme.
Ils s'élèvent et tra­versent la stra­to­sphère,
Armés jusqu'aux dents – fusées lunaires, spout­niks.
Ils ont ser­vi l’homme avec leur grande sagesse ,
Ils ont nour­ri les phy­si­ciens de leur science incon­nue.
A coups de fau­cille ils ont cou­pé
L'arbre de la connais­sance du bien et du mal
Et ils retournent – ils retournent – d'où ils sont venus.

 

 

Le poète émi­gré

Il jette d'étranges sorts
autour de lui se fait le vide
et dans ce désert il
pro­clame d'une bouche libre
la louange des bouches libres.

1975

 

 

 

      Postscriptum à ma vie

 

Que per­sonne ne fasse le sot sur ma mort.
Ma vie fut certes dure – mais celle d'un cadavre
N'est pas aisée non plus – aujourd'hui
Un corps, demain le délice des vers.
Et tout ce que  j'ai aimé sur terre,
S'éloigne, s'éloigne à jamais.

– – – – – – – – – – – – –

 

Ô Toi, en l'existence de qui je veux croire,
Envoie là où sera mon âme – si j'en ai une–
Ton conso­la­teur, Wolfgang Amadeus.

 

 

     
Dernières Paroles

 

Je regarde les gratte-ciels du dix-sep­tième étage de ma chambre d'hôpital – morts le jour, ravi­vés la nuit par les éclai­rages – immenses pierres tom­bales qui frôlent le ciel. La fini­tude de ce pay­sage est sau­vée par la publi­ci­té lumi­neuse de PAN-AM ; telle une étin­celle d'espoir, elle me pro­met que je retra­ver­se­rai encore l'Océan.

Février 1976

  
 

mm

Martine Morillon-Carreau

Martine Morillon-Carreau est née à Nantes en 1948. Après des études de droit elle part vivre aux Antilles pen­dant 8 ans. Revenue à Nantes en 1978, elle y a ensei­gné en tant qu’agrégée de lettres jusqu’en 2008. Elle est pré­si­dente de Poésie sur tout et rédac­trice de la revue 7 à dire et col­la­bo­ra­trice des édi­tions Sac à mots.

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