In Memoriam : Adam Zagajewski (1945–2021)

Par |2021-09-11T06:59:43+02:00 6 septembre 2021|Catégories : Adam Zagajewski, Essais & Chroniques|

Adam Zaga­jew­s­ki nous a quit­tés  le 21 mars 2021 à Cra­covie, en Pologne. Il avait 75 ans. Son décès est sur­venu lors de la Journée mon­di­ale de la poésie de l’UNESCO. Poète polon­ais dont les réflex­ions mélan­col­iques sur l’éro­sion du monde sont venues exprimer ce tour­nant  insond­able du choc sur­venu après les atten­tats du 11 sep­tem­bre aux États-Unis, qu’­ex­prime notam­ment le poème Try to Praise the Muti­lat­ed World1. Ce texte a été écrit avant les atten­tats, mais a pris une sig­ni­fi­ca­tion nou­velle et his­torique après le 11 sep­tem­bre. Il a été pub­lié dans le New York­er quelques jours seule­ment après la tragédie de 2001.

Il était l’une des fig­ures de proue de la Nou­velle Vague polon­aise, ou Généra­tion 68, mou­ve­ment lit­téraire de la fin des années 1960 qui prô­nait un lan­gage sim­ple en prise directe avec la réal­ité. Auteur avec Julian Korn­hauser  d’un livre qui est devenu le man­i­feste du mou­ve­ment, poète engagé, ses œuvres ont été inter­dites en 1975 par les autorités com­mu­nistes polon­ais­es de l’époque après qu’il eut signé une protes­ta­tion de 59 intel­lectuels con­tre les change­ments idéologiques apportés à la Con­sti­tu­tion polon­aise, qui promet­tait une alliance indé­fectible avec l’U­nion sovié­tique. Il a alors émi­gré à Paris en 1982, avant de ren­tr­er vivre à Cra­covie en 2002.

Adam Zaga­jew­s­ki dis­ait que ce qui l’in­téres­sait le plus, c’é­tait l’in­ter­péné­tra­tion du  “monde his­torique” dans “le monde cos­mique qui est sta­tique, ou plutôt qui bouge à un rythme totale­ment dif­férent.” Sa poésie rendait compte de ceci.

Alice-Cather­ine Carls nous pro­pose le texte ci-dessous que Piotr Flor­czyk a écrit en hom­mage à Adam Zaga­jew­s­ki, une présen­ta­tion d’Adam Zaga­jew­s­ki, ain­si  que cinq poèmes de ce dernier en tra­duc­tion française.

 

∗∗∗

Le grand poète et essay­iste polon­ais Adam Zaga­jew­s­ki, qui vient de s’éteindre le 21 mars dernier, n’était pas un homme dis­tant, con­traire­ment au por­trait que cer­tains bros­saient de lui, en par­ti­c­uli­er en Pologne où il avait bien des détracteurs dans le monde de la poésie. C’était un homme bon qui prodiguait généreuse­ment son temps et ses con­seils. Était-il aus­si éru­dit que les pho­tos le mon­trent ? Ou que sug­gèrent ses écrits qui cou­vrent toute la gamme de la soi-dis­ant haute cul­ture ? Certes. Mais il s’intéressait égale­ment aux autres et à leurs activ­ités. Ayant fait son appren­tis­sage d’écrivain et d’intellectuel sous le régime com­mu­niste, il com­bat­tit les faus­setés, surtout poli­tiques, par la vérité, jusqu’à la fin, en sig­nant des poèmes et des arti­cles qui cri­ti­quaient l’actuel gou­verne­ment polon­ais de droite. Il aimait la musique clas­sique (Mahler, Schu­mann) et celle des merles. 

Adam Zaga­jew­s­ki -Try to Praise the Muti­lat­ed World — (Essaie de chanter un monde estropié, lec­ture par l’au­teur en polon­ais à lire ici en tra­duc­tion ).

En été, il nageait dans la mer et écriv­it au moins un poème sur ces expéri­ences. Par­lant aisé­ment le polon­ais, l’anglais, l’allemand, et le français, il avait des admi­ra­teurs des deux côtés de l’Atlantique ; ses poèmes doux et pré­cis invi­taient le lecteur à voy­ager avec lui au pro­fond de l’être humain à la recherche d’une élé­va­tion émo­tion­nelle et spir­ituelle qui délivrait de la triv­i­al­ité quotidienne.

Lors de notre dernière ren­con­tre en juin 2019, il m’invita dans son bureau. Je me sou­viens que nous avons par­lé entre autres de Czesław Miłosz et de ses efforts pour faire con­naître la poésie polon­aise aux États-Unis – il avait enten­du par­ler d’un com­men­taire stu­pide que j’avais fait ce jour-là dans une réu­nion publique sur le lau­réat du Prix Nobel. Nous avons aus­si par­lé de notre ville, Cra­covie, que je sen­tais tan­tôt s’éloigner de moi, tan­tôt renou­vel­er son emprise sur l’essence de mon être. Les villes étaient impor­tantes pour Adam : Gli­wice, ville de son enfance, Cra­covie, où il arri­va pour sa pre­mière année d’études uni­ver­si­taires, Paris, où il suiv­it l’amour de sa vie, Maja Wodec­ka, et où il habi­ta vingt ans, Hous­ton, où il enseigna l’écriture un semes­tre par an pen­dant le même nom­bre d’années, et bien sûr Lviv, endroit mythique et blessure ouverte de la généra­tion de ses par­ents, ville qu’il quit­ta nou­veau-né lorsque les Sovié­tiques expul­sèrent sa famille avec des mil­liers de Polon­ais. Pen­dant notre con­ver­sa­tion, son épouse nous servit des frais­es. Puis il me mon­tra le petit jardin que Maja avait plan­té der­rère la mai­son et qu’elle cultivait.

Nous avions fait con­nais­sance dix ans plus tôt, à Philadel­phia. Ma femme et moi viv­ions alors dans le Delaware, ayant décidé de quit­ter San Diego pour voir à quoi ressem­blait “le reste du pays.” J’appris un jour qu’Adam devait par­ler à l’université Vil­lano­va et je fis quelque chose que je n’oserais plus faire aujourd’hui : j’écrivis à l’agence d’intervenants lit­téraires Blue Flower Arts en offrant d’aller le chercher à la gare et de l’amener sur le cam­pus. Comme nous avions cor­re­spon­du aupar­a­vant (il avait écrit la pré­face de mon pre­mier livre de tra­duc­tion des poèmes de Julian Korn­hauser, son ami et ancien frère d’armes), il savait qui j’étais, mais quand même… À ma sur­prise, tout le monde fut d’accord. Je l’attendis dans le hall prin­ci­pal de Union Sta­tion, véri­fi­ant nerveuse­ment les pan­neaux d’affichage pour être sûr de ne pas le rater. Puis il apparut sur l’escalier roulant avec une valise à roulettes. La petite taille de ce bagage lui don­nait un aspect humain, con­traire­ment à ce que j’avais imag­iné d’un dieu émergeant du monde souter­rain. J’ouvris la por­tière de ma Sub­aru Forester pour lui. Pen­dant le tra­jet à l’université, nous par­lâmes de sa tournée lit­téraire, de poésie polon­aise, et de moi, car il tenait beau­coup à savoir com­ment, étant né et ayant gran­di à Cra­covie, je me retrou­vais immi­grant aux États-Unis.

Inutile de dire que je le con­nais­sais par ses écrits depuis de nom­breuses années. En fait, lorsque j’écrivis mes pre­miers et très mal­adroits poèmes, oscil­lant, comme il le dit dans un de ses poèmes, entre les “fragilités” et les “moments inspirés,” ce fut son œuvre qui me gui­da plus que n’importe quelle autre. C’était avant l’internet et la poste aéri­enne ; vivant en Cal­i­fornie, je ne pou­vais le lire qu’en tra­duc­tion, comme je le fai­sais pour Miłosz, Her­bert et Szym­bors­ka. J’en avais obscuré­ment honte. Peut-être, cher­chant inten­sé­ment mon chemin en poésie, sen­tais-je que mon édu­ca­tion poé­tique n’était pas assez authentique ?

Les réfugiés, Adam Zaga­jew­s­ki, Lec­ture par Lau­rent Natrella.

Mes inquié­tudes me firent chercher la panacée des édi­tions bilingues de poètes polon­ais et je fis très vite con­nais­sance de plusieurs bib­lio­thèques et de la légendaire et très regret­tée librairie slave Szwede à Red­wood City. Même en tra­duc­tion, les poèmes d’Adam me fournirent des mod­èles par­faits pour le genre d’ouvrage que je voulais écrire et je trou­vai en lui le genre de poète que je voulais devenir, ce qui, con­traire­ment à ce qu’on pour­rait penser, n’est pas la même chose. Adam écrivait des poèmes sur tous les modes – de longues médi­ta­tions et de courts textes lyriques, des poèmes sur les gens, les arts, et les élusifs moments qui com­posent notre quo­ti­di­en – mais je voy­ais avant tout en lui un poète et un intel­lectuel pos­sé­dant un sens de mis­sion, quelqu’un qui écrivait sur des sujets qui comp­taient, encore que je ne sache pas encore ce que cela sig­nifi­ait. Il incar­nait une par­faite pro­por­tion entre la rai­son et le doute – je voulais être comme lui.

Nous devions nous ren­con­tr­er de nom­breuses fois après cette journée à Vil­lano­va. Pen­dant mes vis­ites annuelles à Cra­covie, je ne m’attendais jamais à ce qu’il trou­ve le temps de me voir, mais il le trou­vait tou­jours. Lors de notre deux­ième ou troisième ren­con­tre, en buvant une cit­ron­nade fraîche, il me pro­posa de nous tutoy­er. Au début, j’étais intimidé de l’appeler Adam plutôt que “mon­sieur,” pan en polon­ais, mais il y avait quelque chose de chaleureux et de désar­mant dans la façon dont il me traitait. J’interprétai égale­ment son geste comme un vote de con­fi­ance en moi comme poète et, ce qui est plus impor­tant, comme per­son­ne. En effet, sûr de la renom­mée de son œuvre, il alli­ait un sourire sincère à un regard perçant et atten­tif ponc­tué par des éclats de rire et des paroles soigneuse­ment choisies ; c’est cela qui va me man­quer le plus.

Le déclin de l’été, Adam Zaga­jew­s­ki dit par Lau­rent Natrella.

Les dernières nou­velles de lui datent du 6 févri­er dernier. Il écrivait pour s’excuser de répon­dre tar­di­ve­ment à mon cour­ri­er. Il m’envoyait un nou­veau poème et me promet­tait une mis­sive plus longue…

Adam Zaga­jew­s­ki au Cam­bridge Pol­ish Stud­ies de Trin­i­ty Col­lege pour une soirée con­sacrée à sa poésie le 28 avril 2015. Adam Zaga­jew­s­ki joined Cam­bridge Pol­ish Stud­ies at Trin­i­ty Col­lege for an evening of his poet­ry on April 28, 2015.

Le texte de Piotr Flor­czyk a paru le 27 mars 2021 dans https://www.massreview.org/node/9677

 

Présentation de l’auteur

Adam Zagajewski

Né à Lviv, en Pologne, en 1945, Adam Zaga­jew­s­ki fut trans­féré en Pologne occi­den­tale avec sa famille alors qu’il était nou­veau-né. Après les événe­ments de Gdańsk en 1980, il pas­sa deux ans à Berlin, puis s’installa en France en 1982, où il fut un co-fon­­da­­teur de la revue Zeszy­ty Lit­er­ack­ie [Cahiers lit­téraires] dirigée par l’Institut Lit­téraire Kul­tura. Pen­dant ce temps, il enseigna aux États-Unis dans les uni­ver­sités de Hous­ton et de Chica­go, don­nant un cours par semes­tre. Puis il revint en Pologne et s’installa à Cra­covie. Son oeu­vre, écrite en polon­ais, a été traduite en plusieurs langues. Après 1989, ses oeu­vres recom­mencèrent à paraître en Pologne. Il est con­sid­éré comme faisant par­tie de la “Généra­tion de 1968” soit dit la “Nou­velle Vague” d’écrivains polon­ais. Fon­da­teur du groupe “Ter­az” [Main­tenant] à la suite des événe­ments de mai 1968, ses pre­mières oeu­vres furent des poèmes de con­tes­ta­tion visant à redonner au lan­gage la force de témoignage. Plus tard, il se con­cen­tra sur les thèmes de la nuit, des rêves, de l’influence du passé sur le présent, du temps, de l’infini et de l’éternité, du silence et de la mort. Par­mi ses auteurs préférés il faut compter  Bruno Schulz, Friedrich Niet­zsche, Ernst Jünger, Emil Cio­ran, et Got­tfried Benn. Il a reçu une bourse du 
Berlin­er Kun­stlepro­gramm, le Prix de la Lib­erté et, en 1992, puis une bourse de la Fon­da­tion Guggen­heim. Ses oeu­vres ont été traduites en alban­ien, bul­gare, chi­nois, anglais, français, alle­mand, grec, hébreu, hon­grois, espag­nol, sué­dois, et ukrainien. 

 

Auteur de 15 recueils de poésie, trois livres de prose, et dix recueils d’essais, ses oeu­vres traduites en français par Lau­rence Dyèvre com­pren­nent Sol­i­dar­ité, Soli­tude  ( Fayard, 1986), Coup de cray­on ( Fayard, 1987), La Trahi­son ( Fayard, 1993), Dans une autre (Fayard, 2000) et Eloge de la fer­veur ( Fayard 2008). Pour sa tra­duc­tion de Palis­sade, Mar­ronniers. Lis­erons. Dieu (Fayard, 1989), son épouse Maja Wodec­ka se vit décern­er le Prix Jean Mal­rieu en 1990. Elle traduisit égale­ment Mys­tique pour débu­tants, autres poèmes avec Michel Chan­deigne (Fayard, 1999).

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Présentation de l’auteur

Piotr Florczyk

Natif de Cra­covie, établi aux États-Unis depuis 1994, diplômé de San Diego State Uni­ver­si­ty et doc­tor­ant a l’University of South­ern Cal­i­for­nia, Piotr Flor­czyk a enseigné la poésie, la tra­duc­tion, et la lit­téra­ture dans plusieurs uni­ver­sités améri­caines. Poète, cri­tique lit­téraire, et tra­duc­teur, il écrit en polon­ais et en anglais. Il est le co-foun­­da­­teur de la mai­son d’édition Textshop Edi­tions qui se spé­cialise dans des textes courts et expéri­men­taux. Ses poèmes et arti­cles ont paru aux États-Unis dansThe Amer­i­can Schol­ar, Boston Review, Har­vard Review, Michi­gan Quar­ter­ly Review, The New York­er, Notre Dame Review, Los Ange­les Review of Books, PleiadesPoet­ry Inter­na­tion­al, SlateThe South­ern Review, Three­pen­ny Review, Times Lit­er­ary Sup­ple­ment, West Branch, and World Lit­er­a­ture Today et en Pologne dans Odra, Więź, Przegląd Poli­ty­czny, et Wiz­je. Tra­duc­teur de Julian Korn­hauser, il a reçu en 2017 le Harold Mor­ton Lan­don Trans­la­tion Award pour sa tra­duc­tion de Build­ing the Bar­ri­cade par Anna Świrszczyńs­ka. Ses livres com­pren­nent Bare­foot, un vol­ume d’essais avec pho­togra­phies, LA Sketch­book, et trois recueils de poésie, East & West (2016) and Dwa tysiące słów (2019), et From the Annals of Kraków (2020), un vol­ume de poèmes basé sur les témoignages de sur­vivants de la Shoah se trou­vant à la Shoah Foun­da­tion Cen­ter for Advanced Geno­cide Research de l’University of South­ern Cal­i­for­nia.  

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

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Alice-Catherine Carls

For­mée en Sor­bonne aux let­tres et civil­i­sa­tions alle­mande et polon­aise, tit­u­laire d’un Doc­tor­at d’Histoire des Rela­tions Inter­na­tionales de Paris I, Alice-Cather­ine Carls est actuelle­ment Tom Elam Dis­tin­guished Pro­fes­sor of His­to­ry à l’Université de Ten­nessee à Mar­tin où elle enseigne depuis 1992 l’Histoire mon­di­ale, européenne, et con­tem­po­raine. Elle col­la­bore régulire­ment et/ou fait par­tie du comité de rédac­tion de plusieurs revues et est mem­bre du jury du Céna­cle européen de Poésie, Arts, et Let­tres. Elle partage ses activ­ités entre la recherche his­torique, les tra­duc­tions lit­téraires (du polon­ais et de l’anglais améri­cain en français et du polon­ais et du français en anglais améri­cain), et les arti­cles de cri­tique lit­téraire. Elle a été pub­liée en polon­ais, alle­mand, anglais, et français ; en Hon­grie, Pologne, Alle­magne, Suisse, France, Bel­gique, et aux Etats-Unis.

Ses livres com­por­tent une étude his­torique sur la Ville Libre de Dantzig en 1938–1939, et une his­toire de l’Europe au XXème siè­cle, Europe from War to War, 1914–1918 (Rout­ledge, 2018). Elle col­la­bore régulièr­ere­ment aux revues “World Lit­er­a­ture Today,” “Poésie Pre­mière,” “Le Jour­nal des Poètes,” et « Recours au Poème. » Elle a fait con­naître en français la poésie de nom­breux poètes améri­cains, amérin­di­ens, et polon­ais, dont Stu­art Dybek, Mar­ilou Awiak­ta, Charles Wright, et Ren Pow­ell. Elle a pub­lié plusieurs vol­umes de tra­duc­tions en français (Stephen D. Carls, Józef Wit­tlin, Joan­na Pol­laków­na, Anna Fra­jlich, Jan Kochanows­ki, et Alek­sander Wat), et a intro­duit aux Etats-Unis l’oeuvre de Claude Michel Cluny, Maria Maïlat, Hélène Dori­on, et Marc Alyn.

 

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