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Dans la lignée de Wisława Szymborska ? Une nouvelle voix de la poésie polonaise

Par |2022-09-06T19:13:49+02:00 1 septembre 2022|Catégories : Essais & Chroniques, Krystyna Dąbrowska|

Jeune poétesse polon­aise, Krysty­na Dąbrows­ka (née en 1979) a déjà pub­lié cinq vol­umes de poésie et reçu trois prix pres­tigieux, le Prix Koś­ciel­s­ki et le pre­mier Prix Szym­bors­ka en 2013, puis le Prix lit­téraire de la ville de Varso­vie en 2019. Pho­tographe, diplômée de l’Académie des Beaux-Arts de Varso­vie, elle traduit de l’anglais vers le polon­ais, notam­ment la poésie de Louise Glück et de Nuala ni Dhomh­naill. Depuis son début poé­tique en 2006, elle a été pub­liée dans de nom­breuses revues et traduite en vingt langues. Cette année a vu la paru­tion de son cinquième vol­ume en polon­ais, Mias­to z indu [La ville en indi­um], et son pre­mier vol­ume en anglais, Tide­line [Bord de mer] qui con­tient des poèmes de ses qua­tre pre­miers vol­umes: Biuro podróży [L’Agence de voy­age]; Białe krzesła [Les Chais­es blanch­es]; Czas i przesłona [Temps et ouver­ture]; et Ścież­ki dźwiękowe [Les Ban­des sonores].

Plutôt que de suiv­re une école ou un style, Krysty­na Dąbrows­ka abor­de la poésie d’une façon tout à fait naturelle. Une image s’impose à elle, puis le poème appa­raît de lui-même, au cours d’une prom­e­nade, en nageant. Nou­veau-né, il a sa per­son­nal­ité, sa forme et son rythme sur­pren­nent la poétesse. Né de l’observation des objets et des êtres qui nous entourent, il trans­forme les détails du quo­ti­di­en, s’éloignant de la poésie con­crète ou intime. Cette longue ges­ta­tion entre dis­tan­ci­a­tion et cor­don ombil­i­cal sous-tend toute la démarche poé­tique de Krysty­na Dąbrows­ka. Par­tant d’une expéri­ence ponctuelle, le dis­cours poé­tique s’applique à des ques­tions exis­ten­tielles telles la soli­tude, l’identité, et la sur­vivance, s’étoffe de sou­venirs vécus (per­son­nelle­ment ou indi­recte­ment à tra­vers les lec­tures, les réc­its famil­i­aux, et en général, l’acquis cul­turel) et devient une grande fresque col­lec­tive, tem­porelle, et spatiale.

pho­to © Krzysztof Dubiel.

En tis­sant ce réseau physique, émo­tion­nel, et méta­physique, Krysty­na Dąbrows­ka fixe l’instantané en per­ma­nence poé­tique. Mais elle ne s’arrête pas là : l’on retrou­ve dans sa vision l’étonnemment émer­veil­lé et mali­cieux d’un Erik Satie, et cette façon dis­crète dont Wisława Szym­bors­ka met le monde à l’envers. Ain­si nous apprenons à repenser les choses et les êtres par une poésie qui nous trans­forme en pro­fondeur, et ajuste notre per­spec­tive presque à notre insu.

Ce con­tre­point entre soi et l’autre pose la ques­tion de la rela­tion à l’Autre. Le cor­don ombil­i­cal invis­i­ble qui nous relie au monde extérieur, tel celui qui empêche un chien libre de toute entrave de s’éloigner du bord de la mer, exerce sur nous une atti­rance inévitable et mys­térieuse. Fétus de paille, nous voy­a­geons entre notre soli­tude et celle de l’Autre, entre le froid et le chaud, entre la lune et le soleil, voy­age qui par­fois nous accorde un par­fait équili­bre d’équinoxe.

Ni her­mé­tiques ni anec­do­tiques, les poèmes de Krysty­na Dąbrows­ka sont struc­turés comme des scènes de film ; ils nous imprèg­nent tout à la fois de l’image et du mes­sage. Qu’il s’agisse de ven­dre aux morts des bil­lets de voy­age vers les rêves des per­son­nes aimées, de répon­dre aux « ques­tions d’insécurité » des sites inter­net, ou d’appréhender la ville du Caire à tra­vers sa pop­u­la­tion de chèvres, la poétesse recherche la sim­plic­ité qui car­ac­térise les œuvres des grands artistes. Ses « scripts » con­duisent à une mul­ti­tude de cor­ri­dors souter­rains, palimpses­tes et rhizomes.

Krysty­na Dąbrows­ka, ‘Spowiedź’.

À part « Ban­des sonores » traduit par Isabelle Macor dans Po&sie (No. 170, 2019), cette présen­ta­tion et les cinq tra­duc­tions qui suiv­ent sont les pre­mières à présen­ter au pub­lic fran­coph­o­ne l’œuvre de Krysty­na Dąbrows­ka, que nous remer­cions ici pour sa gra­cieuse per­mis­sion et collaboration.

∗∗∗

 

Textes traduits par Alice Cather­ine Carls

Les chais­es blanches

 

Le quo­ti­di­en en poésie se doit d’être comme ces chaises
en plas­tique blanc devant le mur des Lamentations.
C’est sur elles, non dans de somptueux fauteuils,
que prient les vieux rabbins
en touchant du front les pier­res du mur.
D’ordinaires chais­es en plas­tique  
femmes et hommes s’y hissent pour
se voir au-dessus de la clô­ture qui les sépare.
Et la mère du jeune qui célèbre sa bar-mitzvah
monte sur une chaise et arrose de bonbons
son fils qui quitte l’enfance.
Le quo­ti­di­en en poésie se doit d’être comme ces chaises
qui dis­parais­sent pour faire place
au cer­cle de la danse le soir du Shabbat.

 

∗∗

Frère et soeur

 

Une vieille femme danse le flamenco.
Ses mou­ve­ments recè­lent une anci­enne légèreté.
Grande, mai­gre comme un héron bossu,
elle a une jupe à volants et des joues creuses.
La vieille femme exé­cute la danse d’une jeune fille
qui a été tuée pen­dant la guerre. Son numéro fini,
elle se démaquille, enlève sa perruque
et sa robe, enfile un pan­talon, une veste
et devient celui qu’elle est hors scène:
un homme, le frère de la morte.
Le vieil homme ren­tre chez lui.
Des bribes du passé il s’est fait un cocon,
pho­tos, affich­es, coupures de journaux.
Tout autour, les robes qu’il coud:
oiseaux mul­ti­col­ores, exotiques.
Et le por­trait de sa soeur – il y dépose des fleurs.
Célèbre cou­ple de danseurs, adolescents
ils sil­lon­naient l’Europe avant la guerre.
Puis ce fut le ghet­to, la fuite, la séparation.
Il s’était juré de sur­vivre uniquement
pour l’incarner par la danse.
Le vieux danseur se fait du thé. Silence.
C’est l’heure où s’éteignent les lumières.
Il ira dormir dans un moment, mais tel qu’il est,
ni cos­tume ni fard, il tape du pied devant la cuisine
au rythme du bruit sec des castagnettes.

 

∗∗

 

D’où regarder pour te voir?
De près ou de loin? Et depuis quelle époque?
Quand je recule en essayant de te saisir
de la tête aux pieds comme un tableau sur son chevalet,
je sens que c’est toi qui me toise,
me change, ajoute ou enlève la couleur.
Tan­tôt je te regarde dans les yeux, tan­tôt je regarde par tes yeux,
quand tu dors ou que je rêve à toi
je cherche de nou­veau un détail – objet, geste, mot,
en atten­dant son éclo­sion-explo­sion qui sera toi.
Tant de points de vue, et moi au point mort,
entor­tillée dans le fil par lequel je voulais les lier.
Et je ne sais pas si tu es le fil 
ou l’éclair du ciseau qui le coupe.

 

∗∗

Sculp­ture pour aveugles

 

Au musée d’art où règne le regard,
se trou­vent des stat­ues pour aveugles.
Les mêmes dont les visiteurs
ne peu­vent s’approcher de trop près:
qu’un pied dépasse la ligne rouge,
qu’un nez s’avance vers le vide
du nez antique – et c’est l’alarme.               
Tu n’as que le droit de regarder jusqu’à devenir
les globes ocu­laires de pierre sur antennes
que l’on sort de la tête grecque marmoréenne
et que les aveu­gles regar­dent avec leurs doigts.
Ils touchent des cicatrices
sur le ven­tre de la jeune cycladienne,
un com­bat de drag­ons sur l’envers
d’un miroir coréen.
Ils recon­stru­isent ce qui est apparu mille ans
avant notre ère en dis­ant: cruche, gobelet,
et en ver­sant le vin.
Sor­ties des vit­rines, enfilées sur des cordons,
des billes font tin­ter dans leurs mains
prof­its, pertes et trans­ac­tions louches. 
Un heur­toir leur prête son poids
et se sou­vient de la porte.

Essaie donc de l’ouvrir les yeux bandés –

 

∗∗

Hier j’ai vu un chien au bord de la mer

Hier j’ai vu un chien au bord de la mer,
un jeune chien noir que son élan entraî­nait dans l’eau
qu’il mor­dait et labourait puis dont il sor­tait furieusement
pour trot­ter au bord de l’eau, s’arrêter, avancer, touch­er du nez
l’ourlet d’une vague, en humer prudem­ment le creux,
avançant une pat­te, jouant avec la mer et l’agaçant
comme s’il voulait provo­quer un mastodonte.
Mets-lui sa laisse.
Pas néces­saire, la mer lui sert de laisse.
Hier j’ai vu un chien au bord de la mer:
il essayait de mor­dre la ligne argen­tée de l’eau,
reve­nait vers les dunes-décharges, galopait sur le parking.
Il avait à peine rat­trap­pé un gob­elet en papi­er sur la jetée
et déniché quelque chose de noir dans le sable –
que la mer l’attirait avec une secousse,
et le chien reve­nait en un clin d’oeil vers les vagues,
sec­ouant les gouttes métalliques de son collier.

Présentation de l’auteur

Krystyna Dąbrowska

Krysty­na Dąbrows­ka (née en 1979) est une poète, essay­iste et tra­duc­trice. En 2013, elle a rem­porté deux des plus pres­tigieux prix lit­téraires polon­ais — le prix Wisława Szym­bors­ka et le prix Koś­ciel­s­ki — et en 2019, elle a rem­porté le prix lit­téraire de la cap­i­tale Varso­vie. Ses poèmes ont été traduits en quinze langues. Aux États-Unis, ils sont parus dans Harper’s Mag­a­zine, The Los Ange­les Review, The Three­pen­ny Review, New Eng­land Review, The South­ern Review, Tupe­lo Quar­ter­ly, AGNI, The Arkansas Inter­na­tion­al, Sol­stice et Ploughshares, entre autres. Un recueil de ses poèmes a été pub­lié en Ital­ie (La fac­cia del mio vici­no, Valigie Rosse 2017) et en Autriche (Aus­tausch der Fen­ster, Edi­tion Thanhäuser 2018). Elle vit et tra­vaille à Varsovie.

 

Bib­li­ogra­phie 

Biuro podróży (Agence de voy­age, Zielona Sowa 2006)

Białe krzesła (Chais­es blanch­es, WBPi­CAK 2012)

Czas i przesłona (Temps et ouver­ture, Znak 2014)

Ścież­ki dźwiękowe (Ban­des sonores, Wydawnict­wo a5 2018).

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

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Alice-Catherine Carls

For­mée en Sor­bonne aux let­tres et civil­i­sa­tions alle­mande et polon­aise, tit­u­laire d’un Doc­tor­at d’Histoire des Rela­tions Inter­na­tionales de Paris I, Alice-Cather­ine Carls est actuelle­ment Tom Elam Dis­tin­guished Pro­fes­sor of His­to­ry à l’Université de Ten­nessee à Mar­tin où elle enseigne depuis 1992 l’Histoire mon­di­ale, européenne, et con­tem­po­raine. Elle col­la­bore régulire­ment et/ou fait par­tie du comité de rédac­tion de plusieurs revues et est mem­bre du jury du Céna­cle européen de Poésie, Arts, et Let­tres. Elle partage ses activ­ités entre la recherche his­torique, les tra­duc­tions lit­téraires (du polon­ais et de l’anglais améri­cain en français et du polon­ais et du français en anglais améri­cain), et les arti­cles de cri­tique lit­téraire. Elle a été pub­liée en polon­ais, alle­mand, anglais, et français ; en Hon­grie, Pologne, Alle­magne, Suisse, France, Bel­gique, et aux Etats-Unis.

Ses livres com­por­tent une étude his­torique sur la Ville Libre de Dantzig en 1938–1939, et une his­toire de l’Europe au XXème siè­cle, Europe from War to War, 1914–1918 (Rout­ledge, 2018). Elle col­la­bore régulièr­ere­ment aux revues “World Lit­er­a­ture Today,” “Poésie Pre­mière,” “Le Jour­nal des Poètes,” et « Recours au Poème. » Elle a fait con­naître en français la poésie de nom­breux poètes améri­cains, amérin­di­ens, et polon­ais, dont Stu­art Dybek, Mar­ilou Awiak­ta, Charles Wright, et Ren Pow­ell. Elle a pub­lié plusieurs vol­umes de tra­duc­tions en français (Stephen D. Carls, Józef Wit­tlin, Joan­na Pol­laków­na, Anna Fra­jlich, Jan Kochanows­ki, et Alek­sander Wat), et a intro­duit aux Etats-Unis l’oeuvre de Claude Michel Cluny, Maria Maïlat, Hélène Dori­on, et Marc Alyn.

 

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