Présentation et traduction Irène Dubeouf
Valerio Mello est un poète italien. Il est né en 1985 en Sicile, à Agrigente et vit à Milan depuis de nombreuses années. En 2019, il a reçu le prix international « Lord Byron, Porto Venere, Golfe des Poètes ». En 2023, il a été nommé Cavaliere Accademico di Grazia dall’Accademia de’ Nobili di Firenze et, en 2024, Accademico Corrispondente dell’Accademia Cosentina. Il fait partie de la rédaction du mensuel L’Eracliano, organe de l’Accademia de’ Nobili di Firenze.

Les poèmes choisis ici sont extraits de Dissolvenze, son dernier recueil. Le mot « dissolvenze » fait référence à un terme cinématographique que l’on pourrait traduire par « fondu enchainé », un titre parfait qui en un seul mot résume ce livre où tout est superposition transitoire, mélange, évanescence et dissolution.
C’est un livre « organique » nous avertit, dans la préface, Maurizio Cucchi, le directeur de la collection. Un livre tiré du vivant. Cependant les héros de la mythologie grecque tout comme les philosophes antiques sont au cœur de l’œuvre de Valerio Mello. Lire Dissolvenze, c’est se laisser emporter dans la mouvance infinie du temps où le passé dialogue sans cesse avec le présent, où le temps n’existe plus car tout se fond, se confond et se dissout. Qu’il s’exprime dans de purs poèmes, dans la fulgurance de fragments, dans des dialogues socratiques, le poète ne cesse de faire corps avec son écriture, une écriture « physique » dans laquelle tous les sens sont en éveil, où sa profonde sensibilité lui permet de percevoir l’essence de chaque chose et son contraire, une écriture charnelle empreinte d’émotions pour dire l’impalpable, interroger la vie, interroger la mort, nous donner en partage la conscience de vivre entre mémoire et disparition. Ainsi l’invisible n’est pas inatteignable, il naît du visible. La poésie de Mello a la densité lumineuse de la nuit et de la brume : on y entrevoit une lumière rayonnante comme « les jardins, vases d’or au-dessus du monde » empreinte de couleurs et de parfums… Le thème du jardin est très présent dans la poésie de Mello, au point de prendre une valeur symbolique car au-delà des véritables jardins qu’il a connus (on pense notamment à un précédent recueil, Giardini pensili), on ne peut s’empêcher d’y percevoir l’écho autant divin que sensuel du jardin du Cantique des Cantiques.

Mais l’écriture ne sauve rien. Le paradoxe est indicible :
Démuni est l’alphabet inconstant
pour percevoir une flamme dans le gel
En outre, quand on sait l’importance de la pensée grecque dans les écrits du poète, il est également permis d’interpréter les vers de Dissolvenze à la lumière de Platon pour qui les mots, lorsqu’ils sont écrits et non plus transmis par la parole, perdent toute vie.
Le jour obstiné affronte l’écriture,
… dedans, disparaître,
dedans
Dissolutions.
Indispensable et mortel, tel apparaît l’acte d’écrire.
Je n’aurais jamais dû écrire.
Sans un mot, nous ne sommes plus là.
Avec un mot, je n’y suis plus.
On pourrait qualifier Dissolvenze de longue méditation lyrique et existentielle, partant d’une introspection pour l’élargir à une réflexion plus vaste et philosophique car « l’expérience personnelle n’est jamais mentionnée pour elle-même. Elle est dépouillée jusqu’à ce qu’il en reste puisse résonner aussi à l’extérieur. »1
∗∗∗
Poèmes choisis
Definizione
Ed è l’ora di assumere il veleno.
Ancora visibile per poco il taglio sulla lingua:
silenzio o dialogo di lunga compagnia.
Si avvicina il momento e non è possibile resistere,
l’onda vergine sotto gli astri,
l’isola che risplende.
.… .… .… …
Si direbbe una piega sotto il manto del viottolo,
un nume che apostrofa la conoscenza
e mischia il sangue alla rovina.
Punto. Prima del crepuscolo.
Non bisogna disturbare il sostegno di ciò che nasce,
la statua di sale nota come lampione.
.… .… .… …
E quanto vivere nella liturgia del venir fuori,
scheletro di trasporto,
come se non esistesse altra definizione.
La passeggiata a piedi nudi di un peso
con odore di piante notturne.
Définition
L’heure est venue d’absorber le poison.
Encore visible, pour peu de temps, la coupure sur la langue :
silence et dialogue de longue compagnie.
Le moment approche et il est impossible de résister,
la vague intacte sous les astres,
l’île qui resplendit.
………………………..
On dirait un pli sous le manteau du sentier,
une divinité qui interpelle la connaissance
et mêle le sang à la ruine.
Un point. Avant le crépuscule.
Il ne faut pas entraver le soutien de ce qui naît,
la statue de sel connue comme lanterne.
………………………….
Et vivre à ce point dans la liturgie de la révélation,
squelette de transit,
comme s’il n’existait pas d’autre définition.
La promenade, pieds nus, d’un poids
à l’odeur de plante nocturne.
__________________
Corpo interno
– Ricordi la parola di oggi?
– Smarrimento.
– E qual è il suo significato?
– Assenza.
– L’essere tormentato dal desiderio di…
– Chi vive nello stesso tempo del Libro?
– Di quale Libro?
– Del Libro dove ho letto la parola di oggi.
– Smarrimento.
– È nostra carne il Libro.
– Smarrito sotto la pelle.
– Corpo interno.
– Dunque, non è necessario ricordare alcuna parola.
– Domandati se sei parola.
*
Un vetro illuminato dall’ossigeno dei cieli
incide il verso e mi afferra le mani.
.… .… .… …
Non troverò un me stesso nell’istante che mi conduce casualmente alla vita.
.… .… .… .…
Le cicale furono uomini, prima di perdersi nel tormento rosso della poesia.
.… .… .… .…
Non avrei dovuto scrivere, mai.
Senza una parola non ci siamo più.
Con una parola non ci sono più.
.… .… .… . …
Le ore si aprono in affollate tensioni,
la rondine disturba un banco di insetti con il suo miracolo.
È il sospetto di una lama calda,
accerchiata dai vicoli.
Si scagliano contro la ferraglia del vento
le cicale dai fuochi estinti.
Presto è giorno,
ancora.
Corps intérieur
-Te souviens-tu du mot d’aujourd’hui ?
- Égarement.
- Et quelle est sa signification ?
- Absence.
- L’être tourmenté par le désir de…
- Qui vit en même temps que le Livre ?
- Quel Livre ?
- Le Livre où j’ai lu le mot d’aujourd’hui.
- Égarement.
- Le Livre c’est notre chair.
- Égaré sous la peau.
- Corps intérieur.
- Donc, ce n’est pas nécessaire de se souvenir de quelque mot.
- Demande-toi si tu es le mot.
*
Un vitrage qu’éclaire l’oxygène des cieux
grave le vers et me saisit les mains.
.… .… .… …
Je ne trouverai pas mon véritable moi dans l’instant qui me mène fortuitement à la vie.
.… .… .… .…
Les cigales furent des hommes, avant de se perdre dans le tourment rouge de la poésie.
.… .… .… …
Je n’aurais jamais dû écrire. Jamais.
Sans un mot, nous ne sommes plus là.
Avec un mot, je n’y suis plus.
.… .… .… …
Les heures s’ouvrent dans une accumulation de tensions,
l’hirondelle trouble un essaim d’insectes par son miracle.
C’est la suspicion d’une lame d’air chaud
encerclée de ruelles.
Les cigales tous feux éteints
se précipitent dans le ferraillement du vent.
C’est bientôt le jour,
encore.
__________________
Eraclito, figlio di Blosone, o, come sostengono alcuni, di Eraconte, fu di Efeso.
Diogene Laerzio, Vite dei filosofi, Libro IX
I
Eraclito sui monti dimentica la vita.
II
Eraclito preferisce l’oscurità della solitudine
all’oscurità dell’uomo.
III
Eraclito chiama l’acqua prima di morire.
IV
Ecco, i contrari. L’anima domanda perché di questo esistere alla lingua mozzata dell’oracolo.
Parla.
Il Signore di Delfi dà fuoco a tutte le cose, nelle fiamme esprime la vista dell’occulto.
Si apre la vita su e giù.
Nel buio fittissimo.
V
Nell’acqua la fiamma è un dolore sparso che trema.
VI
La pozza trasparente della voce ritorna alla gola.
Héraclite, fils de Bloson, ou, comme l’affirment certains, d’Héracôn fut citoyen d’Éphèse.
Diogène Laërce, Vies des philosophes, Livre IX
I
Héraclite dans les montagnes, oublie la vie.
II
Héraclite préfère l’obscurité de la solitude
à l’obscurité de l’homme.
III
Héraclite réclame de l’eau avant de mourir.
IV
Voici les opposés. L’âme demande le pourquoi de cette existence à la langue tranchée de l’oracle.
Il parle.
Le Seigneur de Delphes met en feu toutes choses, exprime dans les flammes sa vision de l’occulte.
La vie s’ouvre vers le haut et vers le bas.
Dans l’épaisseur du noir.
V
Dans l’eau, la flamme est une douleur diffuse qui tremble.
VI
La flaque transparente de la voix remonte à la gorge.
__________________
La necessità di questa fatica,
l’anima umida sciolta sui vetri,
l’impronta del disperso.
La nécessité de cette peine,
l’âme humide dissoute sur les vitres,
l’empreinte du disparu.
__________________
Ingresso
– A Olympos si ritorna
– Ho bisogno di sapere qual è il destino dell’uomo
– Scegli un colore fra quei fiori e prendi la sua forma
– Non sono pronto per viaggiare
– Entra a occhi bassi
– Nel viaggio non si raggiunge l’ultimo gradino
– La scala si ferma prima del dio
oppure
– Le donne di Olympos chiedono un volto alle croci del monte
– È impreciso l’ingresso
– Le donne entrano nell’opaco riverbero del sentiero
– Ritmo arcano
– Chiude gli occhi la scala di pietra bianca e soffia sulle candele
– Si chiama Irene e sistema le ultime stoffe ricamate dietro la porta azzurra
– In quel destino la luna è dipinta
con inarrivabile intensità
Un prete nero rinuncia alla foschia si aggira con un libro sottobraccio
pochi gradini
questi personaggi vanno e vengono fra modeste case
dentro la finestra c’è un flutto che versa reliquie
regna sul pari e sul dispari nelle penombre interne
labbra rosse come fiotti di sangue e non un soffio
che spenga la candela.
*
Perché ancora mi riduco al pensato che non è
descrivibile con ricchezza di parole.
*
Malediciamo i luoghi segreti che sfogliano la pazzia
del sangue dei morti.
*
Le vecchie fotografie si sono fermate.
Lasceresti tutto com’è, se fossi al posto mio.
Lo so. Non sposteresti nemmeno la polvere
– quando la polvere si sposta,
perché è stanca di aspettare.
*
Vorresti dire alle immagini che hai visto…
hai visto per tutta la vita immagini.
Il coro parla fuori campo.
Ciò che si vede è più possibile della vista.
Ignoto è il salto della luce artificiale oltre i vetri della finestra in una sera di febbrai
.… .… .… .…
Mi pento…
È tutto qui, ho dato un morso al frutto… l’esito è inviolabile…
Chi scrive lascia un’impronta sulla polpa proibita.
*
Entrée
- À Olympos, on revient.
- J’ai besoin de savoir quel est le destin de l’homme.
- Choisis une couleur parmi ces fleurs et prend sa forme.
- Je ne suis pas prêt à voyager.
- Entre, les yeux baissés.
- Dans le voyage on ne parvient pas à la dernière marche.
- L’escalier s’arrête avant le dieu.
ou bien
- Les femmes d’Olympos réclament un visage aux croix de la montagne.
- L’entrée est imprécise.
- Les femmes entrent dans l’opaque reflet du sentier.
- Rythme mystérieux.
- L’escalier de pierre blanche ferme les yeux et souffle sur les chandelles.
- Elle s’appelle Irène et dispose les dernières étoffes brodées derrière la porte bleue.
- Dans ce destin la lune est peinte
avec une intensité inatteignable
Un prêtre noir se détache de la brume, erre avec un livre sous le bras
quelques marches
ces personnages vont et viennent parmi de modestes demeures
à travers la fenêtre il y a un déferlement de reliques
régnant sur le pair et l’impair dans les pénombres intérieures
des lèvres rouges comme des flots de sang et pas un souffle
qui pourrait éteindre la bougie.
*
Parce que j’en suis encore réduit à penser que ce n’est pas descriptible avec la seule richesse des mots.
*
Nous maudissons les lieux secrets qui frôlent la folie du sang des morts.
*
Les vieilles photos sont restées.
Tu laisserais tout en l’état, si tu étais à ma place.
Je le sais. Tu ne déplacerais pas même un grain de poussière
— quand la poussière se déplace,
parce qu’elle est lasse d’attendre
*
Tu voudrais dire aux images que tu as vues…
que tu as vu des images toute ta vie.
Le chœur parle hors champs.
Ce que l’on voit est plus probable que la vue.
Inconnu est le sceau de la lumière artificielle au-delà des vitres de la fenêtre un soir de février.
………………..
Je regrette…
Tout est là, j’ai mordu dans le fruit… le résultat est inviolable…
Celui qui écrit laisse une empreinte dans la pulpe interdite.
Note
Présentation de l’auteur
- Entre présence et disparition : l’univers poétique de Valerio Mello - 6 novembre 2026
- Luigi Carotenuto, Deviens une fleur - 6 novembre 2024
- Arnaud Le Vac, Tenir le pas gagné - 29 octobre 2023
- Revue Malpelo n°4 - 6 juillet 2023
- Marilyne Bertoncini, Il libro di sabbia - 21 février 2023
- Lea Nagy, Le chaos en spectacle - 4 décembre 2022
- Leo Zelada, Transpoétique - 30 octobre 2022
- Revue Malpelo n°4 - 24 septembre 2022
- Daniel D. Marin - 3 septembre 2022
- Alexandra Anosova-Shahrezaie, La petite utopie anarchiste - 4 mai 2022
- Possibles N°23, revue de littérature - 1 mars 2022
- Philippe Mathy, Dans le vent pourpre - 1 mars 2022
- Stéphane Sangral, Infiniment au bord - 28 décembre 2021
- Revue FUORIASSE — Officina della cultura - 21 décembre 2021
- Pascal Boulanger, L’intime dense - 31 octobre 2021
- Luigi Carotenuto, Krankenhaus - 6 octobre 2021
- Kamen’ N° 59 - 6 septembre 2021
- Miche Talon, Dans les agates - 5 avril 2021
- Revue Voix d’encre n.64 - 19 mars 2021
- Biagio Marin, Les Litanies de la Madone et autres poèmes spirituels - 5 janvier 2021
- Fabrice Farre, Avant d’apparaître - 19 octobre 2020
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