Il s’agit bien sûr, d’un texte-bilan, d’une sorte de récapitulation poétique, de celles qui ne peuvent s’écrire qu’à un certain moment de la vie quand bien des choses ont eu lieu, heureuses, étranges, déroutantes ou tragiques. Quand on a à la fois beaucoup écrit et beaucoup vécu, on a, non seulement cette tentation, mais aussi ce besoin de se retourner. Avec, parfois le désir, sinon le devoir, de transmettre.
Ce qui fait la force et la réussite de ce livre où souffle le vent, c’est qu’on sent Sylvie Fabre G. en pleine possession de sa langue, avec une belle maîtrise d’un style qu’elle s’est créé au fil des décennies. Style désormais identifiable, et qui, en restant la part essentielle et la plus « exacte » de son œuvre, avec ses formules, ses tournures caractéristiques, se trouve, dans ce recueil, épuré et puissant.
C’est un aboutissement. Un petit sommet. Les lieux, les situations, les sentiments, les êtres que la poète évoque, sont soudain pris dans cette langue qui les enveloppe comme d’un chaud manteau, les unit, les révèle à l’aide de quelques détails nécessaires et suffisants, et finalement, avec tout ce que ce que Sylvie Fabre G. retrouve de sa vie, des siens et des autres. C’est donc un autoportrait d’une haute teneur poétique qu’elle nous offre. Portrait « Intime-universel » qui répond à ce que la poète, depuis longtemps, cherche dans l’écriture : ascèse, confidence et communion.
Je sais trop ce que coûte d’efforts mentaux et d’affects paradoxaux la composition de la moindre phrase : je ne peux qu’apprécier certaines de celles de Sylvie Fabre. Certaines sont d’authentiques réussites poétiques, mais elles coulent et paraissent évidentes tandis que leur singularité nous atteint de façon subtile. Dans le fragment « Et la nave va… » on est emporté par une « Lancée sur le fleuve, avec ses variantes somnambuliques de passagers qui descendent là où la source rejoint l’estuaire et se perd dans la mer d’immensité… » ;

Sylvie Fabre G., Le Vent qui souffle sous le vent, L’Herbe qui tremble, Collection Trait d’union, Peintures de Marie France Chevalier 2026, 132 pages, 17 €.
Ou bien, nous confie-t-elle :
« J’écris en un début de siècle, où l’humanité semble choisir de perdre, se perdant. J’écris son oubli du sang et des pleurs… » etc.). D’ailleurs, c’est aussi cette densité de la phrase, jamais pesante, à la fois profonde et complexe, qui en fait la beauté.
Bien sûr, en tant que lecteur connaissant une bonne partie de l’œuvre de Sylvie Fabre, je suis plus sensible à certains fragments, comme :
« Une bataille sans âge règne sur la terre, qui lie la sourde clameur des vies bâillonnées au silence des vies fauchées », « etc…), surtout lorsque ces fragments glissent avec pudeur et élégance, du confidentiel au très vaste, du lieu familier ou familial, avec l’humeur d’un instant particulier, à l’impact des événements géopolitiques. Mais ce glissement ou ce va-et-vient, là encore, est parfaitement opéré, et malgré la variété des situations c’est sa fluidité et son unicité, qui font le charme de ce livre.
Sur un tout autre plan, disons plus métaphysique, il y a, au fil des pages, en dépit d’une indéniable mélancolie, en dépit d’une prise en compte de la vieillesse et de l’état funeste du monde, en dépit des morts, des éloignements, des pertes et des regrets, la persistance de ce que j’appellerais, faute de mieux, une « croyance en la vie ».
Il y a, chez Sylvie Fabre G., l’attente, ou « l’espoir sans espoir », qu’une promesse sera malgré tout tenue.
Il y a, au fond de la solitude, inexorable et omniprésente, la reconnaissance éblouie du « plus grand que soi ». Et ceci dans la sensibilité, ou la réceptivité, à ce qu’émettent les choses les plus simples, les plus naturelles, comme le vent, justement, les saisons, l’air qu’on respire près d’un col, en montagne, une lumière, une couleur, ou comme telle parole envolée, inoubliable parce qu’elle a touché juste.
À l’époque où toute idée de transcendance, même profane, tend à s’abolir, à l’heure où, regardant le ciel on pense aux milliers de satellites qui y tournoient, à la pollution, aux températures dérèglées, aux tempêtes inédites, en des jours où considérant les plantes ou les arbres on songe à leur assèchement, ou bien, pensant aux bêtes, on envisage l’extinction de tant d’espèces, à la mer qui apparaît au mieux comme charriant des bris de matière plastique et au pire comme tombeau de migrants, Sylvie Fabre G. garde, avec infiniment de modestie, cette capacité de voir encore les choses et les gens avec un ancestral regard humain, un regard mesuré et reconnaissant.
Cette « prose poétique » si singulière devient alors un bloc qui résiste à l’aplatissement et à l’affadissement généralisé. Femme, la poète maintient une croyance en la vie et en l’écriture. Elle offre un trésor de mots qui visent beaucoup plus haut et plus loin, des mots qui sont encore capables de répondre au désir de résister aux « rafales du temps » :
Devant les rafales du temps, mon corps incrédule s’hypnotise pour contrer ce qui le malmène, l’écriture vole à son secours.
Sous le vent, sous tous les vents, l’écriture de Sylvie Fabre G. est cet autre vent qui nous propulsera jusqu’à la chute.
Nous ? Feuilles tombées de quel rêve de branche ? De quel arbre imaginaire ?
Présentation de l’auteur
- Le Vent qui souffle soulevant — Sylvie Fabre G. - 6 novembre 2026















