REGARD SUR LA POESIE NATIVE AMERICAN : Claire Maracle ou le retour au nom qui a du sens

Par |2026-11-06T10:49:09+01:00 6 novembre 2026|Catégories : Claire Maracle, Essais & Chroniques|

Tra­duc­tions et texte de Béa­trice Machet

Avec nos remer­ciements aux mag­a­zines qui ont autorisé la repro­duc­tion des poèmes en leurs ver­sions orig­i­nales : Fron­tier Poet­ry et Anti-Hero­in Chic 

Née à Manka­to dans le Mines­sot­ta, Claire Mar­a­cle, bien qu’élevée à par­tir de ses neuf ans sur les ter­res allouées en Okla­homa aux Chero­kees, Osages et Musco­gees après leur dépor­ta­tion, appar­tient à la nation Mohawk (Kanien’kehá:ka)  des « Six Nations » (con­fédéra­tions Iriquoise) de la riv­ière Grand. Cette his­toire et cette expéri­ence du déracin­e­ment l’on con­duite à vivre les langues autochtones comme des entités capa­bles d’amour. Car ces langues sont vues comme léguées par un ter­ri­toire don­né à un peu­ple don­né. Une langue c’est un lien vivant avec un ter­ri­toire, c’est ce qui per­met de le dire bien et spé­ci­fique­ment, d’être en quelque sorte sa voix. D’ailleurs, en tant que direc­trice générale de Words of the Peo­ple, Claire Mar­a­cle promeut la célébra­tion créa­tive des langues vivantes.

Elle a cofondé Poet­ic Jus­tice, à savoir qu’elle pro­pose des ate­liers d’al­phabéti­sa­tion et de poésie en milieu car­céral, offrant ain­si un cadre édu­catif prop­ice à la libéra­tion. Elle a été direc­trice artis­tique et respon­s­able péd­a­gogique de Loud­er Than a Bomb Okla­homa, jouant un rôle déter­mi­nant dans le lance­ment à Tul­sa de la pre­mière antenne régionale du pro­gramme de Chica­go. Claire a con­sacré de son temps à l’ac­com­pa­g­ne­ment des jeunes dans l’ex­pres­sion orale, y voy­ant un out­il d’é­man­ci­pa­tion et de guéri­son col­lec­tive. Sur son site elle fait cette pro­fes­sion de foi : « Ma poé­tique s’in­scrit dans la rébel­lion du sur­réal­isme con­tre la pen­sée rationnelle et les formes tra­di­tion­nelles. J’u­tilise le sur­réal­isme comme out­il de résis­tance au colo­nial­isme en embras­sant des réc­its frag­men­tés, en me réap­pro­pri­ant les savoirs autochtones et en décon­stru­isant les struc­tures oppres­sives. Je cherche à tran­scen­der la chronolo­gie, à faire place à la flu­id­ité des his­toires queer et autochtones. Je m’in­téresse à notre rap­port autochtone au temps, là où la chronolo­gie se dis­sout et où la mort défie la dual­ité. Là où l’i­den­tité queer n’est pas nou­velle, mais un héritage ancien et sacré.

Claire Mar­a­cle, © Eri­ca Pret­ty Eagle.

En enseignant en milieu car­céral, j’ai con­staté de visu la puis­sance de l’écri­t­ure de son pro­pre réc­it, acte fon­da­men­tal de sou­veraineté. Mes poèmes sont des lieux de retour, un hom­mage à notre passé et une explo­ration de ce que nous pour­rions devenir. En défini­tive, cette œuvre affirme que l’imag­i­na­tion est notre source de libéra­tion. La seule façon de com­bat­tre la guerre con­tre la vision est d’imag­in­er, avec per­sévérance et audace, des avenirs souverains. »

Elle racon­te qu’au début de sa car­rière (avant 2024), elle util­i­sait son nom de jeune-fille pour sign­er ses textes ou ses oeu­vres, soit Claire Collins. Ensuite elle a pub­lié sous le nom de Claire Cam­po (2023–2025), son nom de femme mar­iée. Puis, ayant pris con­science de l’importance de ce qu’elle appelle une « rema­tri­a­tion », dans un acte de réap­pro­pri­a­tion et de fémin­isme, elle  pub­lie sous le nom de son arrière-grand-mère mater­nelle pour hon­or­er sa vie et son héritage. Artiste pluridis­ci­plinaire, elle a pub­lié des poèmes dans de très nom­breux mag­a­zines comme Poet­ry Jour­nal, Bold Jour­ney Mag­a­zine, Emerge Poet­ry, New Words Press, Way­far­er Mag­a­zine & Super Present Mag­a­zine. Elle a aus­si par­ticipé à des sym­po­siums et à des ouvrages collectifs.

 

Per­for­mance de Claire Collins au Cen­tre Woody Guthrie. 

Comme nom­breux autres Indi­ens d’Amérique, elle porte en elle un « chez nous », ter­ri­toire d’origine, réserve où vivent famille et com­mu­nautés, mais aus­si monde intérieur nour­ri des cul­tures, des mythes, des valeurs pro­pres à ces peu­ples amérin­di­ens. Mais les réserves bien sou­vent ne sont pas des lieux enchanteurs, il y règne une pau­vreté comme nulle part ailleurs aux États-Unis. Cer­tains habi­tants souf­frent des trau­mas accu­mulés par leurs ancêtres, souf­frent des pertes aus­si bien ter­ri­to­ri­ales que cul­turelles ou famil­iales, se trou­vent dans des sit­u­a­tions sociales cri­tiques jusqu’à l’impossibilité psy­chologique d’accueillir la nais­sance d’un enfant. La coloni­sa­tion et la chris­tian­i­sa­tion ont sou­vent retiré leur iden­tité aux peu­ples amérin­di­ens juqu’au point où cer­tains se demandaient qui ils étaient. C’est un peu l’héritage qui pèse sur les épaules de Claire Mar­a­cle, et qu’elle avoue dans les deux poèmes qui suiv­ent. Née de deux par­ents qui eux-mêmes silen­cieux exi­gent le silence, exi­gent que l’enfant ne bronche pas, elle a vécu sur une réserve où les lieux voués à la pro­preté sont en réal­ité insalu­bres, que ce soit chez soi ou dans les lieux accueil­lant du pub­lic. D’où le titre, un lieu sans dieu, mais mar­quant la mémoire comme un fer rouge mar­que les chairs.

Ori­gin Story

My moth­er is hush house cold/Onkwehonwe*
comes from where it snows
My father gath­ered streams of con­scious­ness
Trib­u­tary madness/mouth an Irish good­bye
I was born in an April bliz­zard,
moth­er scorns the sky in my eyes
My name means bright.
When I am five min­utes old
Moth­er sends me down­riv­er
tells me not to make a peep
I drink what might drown me

His­toire des origines

Ma mère est mai­son froide silencieuse/Onkwehonwe*
vient d’où il neige
Mon père recueil­lait des flots de con­science
Folie affluente/dit silen­cieuse­ment un adieu irlandais
Je suis née dans une tem­pête de neige en avril,
ma mère méprise le ciel dans mes yeux
Mon nom sig­ni­fie clair.
Née depuis cinq min­utes
Ma mère m’en­voie en aval
me dit de ne pas faire un bruit
je bois ce qui pour­rait me noyer.

* Notes de la Nation Mohawk d’Akwesasne, 1995 :73 ‑le terme Onkwe­hon­we désigne les êtres véri­ta­bles : « Toutes les choses du monde sont réelles et matérielles. La Créa­tion est un phénomène matériel véri­ta­ble qui se man­i­feste à nous à tra­vers la réal­ité. L’univers spir­ituel se man­i­feste donc à l’Homme comme la Créa­tion, la Créa­tion qui sou­tient la vie. Nous croyons que l’Homme est réel, qu’il fait par­tie de la Créa­tion et que son devoir est de soutenir la Vie en col­lab­o­ra­tion avec les autres êtres. C’est pourquoi nous nous appelons Onkwe­hon­we – les êtres véritables ».

 

Hal­lelu­jah of a God­less Place

There is a ring
around the tub,
hair in the drain,
mildew stained.
The places we go to get clean
are always the dirt­i­est
bath­tubs,
sinks, laun­dro­mats
churches.

Alléluia d’un lieu sans Dieu 

Il y a une auréoleautour de la baig­noire,
des cheveux dans la bonde,
des tach­es de moi­sis­sure.
Les endroits où l’on va pour se net­toy­er
sont tou­jours les plus sales :
les baig­noires,
les lava­bos, les laver­ies automa­tiques,
les églis­es.

Deux poèmes pub­liés dans  FRONTIER POETRY, 4 sept 2026

 

Bande annonce de Claire Collins.

Dans un entre­tien mené par Baratunde Thurston en juil­let 2026, Claire Mar­a­cle déclare : « En ce qui con­cerne mes respon­s­abil­ités envers mes ancêtres, cela me rap­pelle notre expres­sion  Sha’tetionkwatte , qui sig­ni­fie  nous sommes égaux , et aus­si  aucune voix ne domine celle des autres . Ain­si, je ne suis pas ici en tant que gar­di­enne du savoir ni en tant que représen­tante de ma nation. Je suis ici en tant que per­son­ne en chemin vers ses racines. Je suis en train de me réap­pro­prier mon héritage, de le recon­quérir. Comme l’ex­plique Michelle Sch­enen­doah dans sa série  Rema­tri­at­ed Voic­es , il s’ag­it du proces­sus de retour du sacré à la mère. Ce n’est pas une clause de non-respon­s­abil­ité. Je partage tout cela pour vous don­ner le con­texte et vous mon­tr­er com­ment nous pou­vons être en rela­tion les uns avec les autres. » Quand B.Thurston évoque le fait que le mod­èle démoc­ra­tique améri­cain avit été précédé par le mod­èle Iro­quois, qui suit la Grande Loi de la Paix, la Kaianere’kó:wa,  qui aurait inspiré les colons, Claire Mar­a­cle fait cette remar­que  ô com­bi­en essen­tielle et que tous les politi­ciens actuels devraient con­naître : « Nos esprits sont telle­ment colonisés que je trou­ve ironique que nous ne puis­sions com­pren­dre les modes de vie autochtones qu’à tra­vers le prisme du vocab­u­laire européen. L’appeler démoc­ra­tie en réduit la véri­ta­ble nature. C’est un mode de vie. C’est vivre en paix, en équili­bre et en har­monie. On l’appelle la Grande Bon­té, la Voie de l’Éternité. Car c’est ain­si que nous vivons éter­nelle­ment, en har­monie et en équili­bre avec la créa­tion. Et l’équilibre n’est pas quelque chose que l’on atteint un jour. L’équilibre est un état que l’on cul­tive. C’est donc un mode d’être con­tinu, en har­monie avec l’amour de toute la créa­tion, où nous parta­geons tous une respon­s­abil­ité et des valeurs com­munes. C’est une approche holis­tique de l’être qui va bien au-delà d’une sim­ple forme de gou­ver­nance. » Un peu plus loin elle ajoute : « L’ironie est fla­grante : ces hommes blancs sont venus ici et ont emprun­té des idées à un peu­ple qu’ils con­sid­éraient comme prim­i­tif, qu’ils qual­i­fi­aient de sauvage. Pour­tant, ils con­voitaient notre pen­sée sophis­tiquée ; ils s’in­spi­raient de nous, mal­gré l’usage qu’ils fai­saient de nous pour nous rabaisser.

 

Chanel 7 News @ 7:27 pm. Des infos sym­pas pour les moments dif­fi­ciles : ne man­quez pas vos présen­ta­teurs préférés qui vous dévoileront les dernières nou­velles les plus mar­quantes. Claire Collins.

Pour moi, la Grande Bon­té s’ap­par­ente presque à une approche holis­tique de la san­té. Son fonde­ment est la néces­sité d’un esprit sain. Un esprit sain per­met de pren­dre de bonnes déci­sions. Un esprit sain est indis­pens­able à un bon dirigeant. Il faut savoir faire son deuil et ne pas laiss­er la néga­tiv­ité pren­dre le dessus. Il faut être à l’é­coute de ses émo­tions. Il faut penser à l’avenir, sept généra­tions à l’a­vance. Tant que nous pen­sons aux généra­tions futures, nous restons unis.

Un autre point impor­tant, souligné par Leon Tado­da­ho (Leon Shenen­doah, chef Ononda­ga, fut Tado­da­ho, chef spir­ituel et poli­tique de la Con­fédéra­tion Hau­denosaunee), est que si l’on a tué quelqu’un, on ne peut pas devenir chef. Voyez le chemin par­cou­ru depuis cet enseigne­ment. Cela seul aurait dû dis­qual­i­fi­er George Wash­ing­ton. Com­bi­en de per­son­nes a‑t-il tuées ?

Il y a un mépris total pour la dimen­sion spir­ituelle et un besoin absolu de main­tenir la hiérar­chie. Ils ont mod­i­fié nos enseigne­ments pour préserv­er cette hiérar­chie. Les États-Unis ont tou­jours été un État pro­tec­tion­niste pour les rich­es. On entend sans cesse par­ler de droit naturel ou de loi divine, qu’ils pré­ten­dent être des con­cepts tra­di­tion­nels. Mais le droit n’existe pas dans la nature. La nature est équili­brée. La nature est cyclique ; la nature est régie par des rela­tions. Le droit, c’est une con­struc­tion humaine.

Nous fonc­tion­nons par le biais des familles, des clans, des respon­s­abil­ités trans­mis­es de généra­tion en généra­tion, et non par des per­son­nes qui briguent un man­dat. Alors, quand on dit que la nation Hau­denosaunee a influ­encé la Con­sti­tu­tion, je dis plutôt qu’ils ont observé, qu’ils ont plag­ié, qu’ils ont dénaturé, qu’ils ont repris la forme, mais que l’esprit en est absent.

 

Per­for­mance de Claire Collins à Tusla.

Ils ont vu une con­fédéra­tion de nations et ils ont bâti un État. Ils ont vu la sépa­ra­tion des pou­voirs et ont donc créé trois branch­es, mais ils ont nég­ligé l’essen­tiel : les grands-mères, le sys­tème clanique, l’oblig­a­tion de penser à sept généra­tions à l’a­vance, l’in­ter­dic­tion de ven­dre ses ter­res. Le fonde­ment spir­ituel a dis­paru. Ils ont con­stru­it une machine. Et nous ne sommes pas des machines.

Il y a un autre point impor­tant à ajouter : lorsque les colons européens sont arrivés, on leur a pro­posé la Grande Paix. On la leur a pro­posée comme à des frères, comme à des égaux. Savez-vous ce qui s’est passé ? Ils ont refusé. Nos dirigeants prô­naient le principe de la nour­ri­t­ure pour tous. Ils se sont exclamés : « C’est absurde ! Renon­cer à nos immenses richess­es, renon­cer à notre pou­voir ? » Ils ont refusé de céder leurs richess­es pour le bien de leur peu­ple. C’est une dis­tinc­tion fon­da­men­tale. Ce refus a déter­miné tout ce qui a suivi. Ils ont choisi la con­quête plutôt que la coex­is­tence. Et nous en subis­sons encore les con­séquences aujourd’hui. »

Elle pré­cise encore les choses plus loin et offre une déf­i­ni­tion de la paix qui là encore deman­derait que l’on s’y arrête, que l’on médite la portée de cette façon de com­pren­dre les choses : « La paix n’est pas l’ab­sence de guerre. La paix est la présence de la jus­tice. Je pense que si nous com­pre­nions que la paix exige la jus­tice, nous agiri­ons dif­férem­ment. Pour nous recon­stru­ire, nous devons renouer avec notre pen­sée et nos valeurs orig­inelles. Et pour cela, il faut retourn­er à la terre et appren­dre à y vivre en har­monie. Nous devons récupér­er la terre et retrou­ver notre raison.

Une guerre est menée con­tre notre imag­i­na­tion. On attend de nous que nous accep­tions l’inévitabil­ité d’une péri­ode apoc­a­lyp­tique : l’inévitabil­ité d’une tech­nolo­gie qua­si divine, capa­ble de prouess­es extra­or­di­naires, mais util­isée de manière bar­bare. Il devient de plus en plus dif­fi­cile d’imag­in­er une nou­velle voie. Il est temps d’ar­rêter de déléguer notre réflex­ion. Ne lais­sons pas l’IA pren­dre le con­trôle, n’at­ten­dons pas que des dirigeants nous révè­lent la vérité. Revenons à la source. Apprenons notre langue, nos valeurs orig­inelles, nos respon­s­abil­ités et réaf­fir­mons notre engagement.

Nous pou­vons prou­ver que l’ap­pel du retour aux sources est enten­du. Et cela, c’est l’in­ter­dépen­dance. Quand un arrange­ment ou un mode de vie prof­ite à tous, il en résulte une péren­nité. C’est un remède effi­cace. Comme BLISS nous l’a expliqué, la libéra­tion n’est réelle que lorsqu’elle est partagée, et la recon­quête est l’in­ter­ven­tion cen­trale de 2026. Rien de volé ne dis­paraît vrai­ment. » (Rap­pelons que John Bliss est pro­fesseur agrégé à la fac­ulté de droit Sturm de l’U­ni­ver­sité de Den­ver et mem­bre asso­cié du Cen­tre sur la pro­fes­sion juridique de la fac­ulté de droit de Har­vard. Ses recherch­es offrent une per­spec­tive empirique sur la pro­fes­sion juridique, notam­ment sur le rôle des avo­cats dans la pro­mo­tion du change­ment social et la défense de l’in­térêt pub­lic. Ses travaux récents exam­i­nent com­ment l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle trans­forme la pra­tique du droit et com­ment les avo­cats peu­vent con­tribuer à encadr­er les risques les plus impor­tants liés à l’IA.)

Pho­to © Nao­mi Hernandez.

Dans le poème suiv­ant, grâce au rythme don­né, grâce aux images, grâce à une inven­tiv­ité lan­gag­ière (faire de canelle un verbe par exem­ple), on com­prend le chaos que représente l’expérience d’une vie en tant que Native Amer­i­can. Les prob­lèmes d’identité, d’héritage, de mod­èles plus la moza­ïque des dif­férents êtres en soi ne ren­dent pas la vie facile et font que les gens se trou­vent désori­en­tés, per­dus, à moins qu’ils ne relèvent le défi, guidés par des principes ances­traux qui don­nent un sens à ses difficultés.

Peace, or, the absence of a thing

The absence of a thing I can­not enter
I bite my cheek at the same time as my sis­ter
Final­ly, I am no one’s moth­er
Forever.

We gath­er ants in the yel­low kitchen
We ants in the yel­low kitchen
Cin­na­mon us home
Swollen knees, full heads of hair, 96 years old

No one is break­ing eggs in this econ­o­my
Just us mop­ping vine­gar to cut the yolk
Moths fly out of cere­al box­es.
No one has died yet.
The body is a messy miracle

I watch it flail blue/coded
A young doc­tor works the chest
Com­pres­sions take turns
I can­not look away
I heard the heart stop beat­ing
Linoleum soft nurs­es chat­ter as if
Life isn’t hov­er­ing in the ceil­ing
wait­ing to be called home. 

I leave 
To kiss my wife, urgent­ly
to show my life that I mean business

96 years plus of busi­ness. I tell them I have the stom­ach for it.
Every­one believes me.

I am the one break­ing eggs in this econ­o­my,
Gath­er­ing ants in the yel­low kitchen
Milk in a mug & codeine. 

A white woman calls me a shaman
I laugh in indige­nous
Or what­ev­er blood quan­tum calls me/I can­not be a thing/deducted
A thing I can­not enter — that is my own
The land is a body
The body is a dis­coball, a code blue, anthill, hon­ey 
full, head of hair, the body is a 
dance and I do not like the music
it is too beau­ti­ful. 

La paix, ou, l’ab­sence d’une chose

L’ab­sence d’une chose, je ne peux y entr­er
Je me mords la joue en même temps que ma sœur
Pour finir, je ne suis la mère de per­son­ne
Pour toujours.

Nous rassem­blons des four­mis dans la cui­sine jaune
Nous les four­mis dans la cui­sine jaune
nous canel­lent à la mai­son
Genoux enflés, chevelure abon­dante, 96 ans
Per­son­ne ne casse d’œufs dans cette économie
Juste nous, à éponger du vinai­gre pour faire fon­dre le jaune
Des mites s’en­v­o­lent des boîtes de céréales.
Per­son­ne n’est encore mort.
Le corps est un mir­a­cle chaotique

Je le regarde se débat­tre, bleu/en arrêt car­diaque
Un jeune médecin s’occupe de la poitrine
Les com­pres­sions en suc­ces­sion
Je ne peux pas détourn­er le regard
J’ai enten­du le cœur s’ar­rêter de bat­tre
Des infir­mières douces comme du linoléum, bavar­dent comme si
La vie ne flot­tait pas au pla­fond
atten­dant d’être rap­pelée à la maison.

Je pars
Pour embrass­er ma femme, avec urgence
pour mon­tr­er à ma vie que je suis sérieuse

Plus de 96 ans de tra­vail. Je leur dis que j’en ai le courage.
Tout le monde me croit.

C’est moi qui casse les œufs dans cette économie,
Rassem­blant les four­mis dans la cui­sine jaune
Du lait dans une tasse & de la codéine.

Une femme blanche m’ap­pelle chaman
Je ris en indigène ou quel que soit le nom
que me donne mon pour­cent­age de sang pur/Je ne peux pas être une chose/déduite
Une chose dans laque­lle je ne peux pas entr­er — c’est la mienne
La terre est un corps
Le corps est une boule à mir­roirs, une alerte bleue, une four­mil­ière, du miel
entier, tête chevelue, le corps est une
danse et je n’aime pas la musique
c’est trop beau.

Encore un poème pour laiss­er à Claire Mar­a­cle l’espace d’évoquer com­ment dans l’esprit d’un amérin­di­en, la con­science est faite aus­si bien du passé que du futur, que le présent peut très bien être un rêve, une vision. Et la ques­tion du « chez soi », du « chez nous », ce que l’on nomme le mou­ve­ment de « hom­ing in », est là-encore d’actualité, ce qui se com­prend facile­ment compte tenu de tous les déracin­e­ments et acul­tur­a­tion subis au cours des siè­cles depuis le début de la coloni­sa­tion et du géno­cide. Ce « chez soi », ce « chez nous » est un espace aus­si bien géo­graphique que men­tal indis­pens­able pour garder une forme de san­té et de foi en la vie, tout en ren­dant hom­mage aux ancêtres et en leur mon­trant une fidél­ité, à savoir qu’on con­tin­ue sans relâche à affirmer une présence que la société occi­den­tale aurait bien voulu com­plète­ment effacer.

Soon, God, Some­where
after Quazzy

The babies grow up free
& the food is all sourced local­ly
We gath­er hon­ey 
every­where, hon­ey
all of us in this room made real

We feast­ing 
On three sis­ters and every­body’s ances­tral dish 
And our descen­dants in the joint too
Soon, god, some­where
We are sea lev­el, sandy & the ocean has been restored 

The salmon are back 
home
is your sister’s thick wealth reflect­ed back in her green eyes 

Soon god, some­where we are rich. 
All the nieces & all the nephews & soon to be some­wheres
Grow up 
In this sky who has no mem­o­ry of war
In these the streets who’ve nev­er known gunfire

All of us glit­tered up with love
Poem drunk and cre­ation stained 
Soon god 
some­where
change is 
soon
 
God, some­where 
every­thing you touch, you
God.

Bien­tôt, Dieu, quelque part
                                                   d’après Quazzy

Les bébés gran­dis­sent libres
& la nour­ri­t­ure est entière­ment locale
Nous récoltons du miel
partout, du miel

nous tous dans cette pièce dev­enue réelle

Nous fes­toyons
grâce aux trois sœurs* et au plat ances­tral de chacun

Et nos descen­dants aus­si
Bien­tôt, Dieu, quelque part

Nous sommes niveau de la mer, sablon­neux, & l’océan a été restauré

Les saumons sont de retour
chez toi
est la richesse opu­lente de ta sœur reflètée dans ses yeux verts

Bien­tôt, Dieu, quelque part, nous sommes rich­es.
Toutes les nièces & tous les neveux & bien­tôt les quelqueparts en devenir
Grandissent

Dans ce ciel qui n’a aucun sou­venir de la guerre
Dans ces rues qui n’ont jamais con­nu de coups de feu

Nous tous, scin­til­lants d’amour
Poème ivre et créa­tion souil­lée
Bien­tôt, Dieu

quelque part
le change­ment est
bientôt

Dieu, quelque part
tout ce que tu touch­es, toi
Dieu.

*Les trois Sœurs sont les plantes cul­tivées ensem­ble, courge, hari­cot et maïs,  et quicon­sti­tu­aient l’essentiel de la nour­ri­t­ure des Native Amer­i­can du sud, jusqu’aux moments de dépor­ta­tions et déplace­ments sur les réserves décidés par le gou­verne­ment améri­cain pour sat­is­faire les colons et se débar­rass­er du « prob­lème » indien.

poème à retrou­ver en suiv­ant ce lien  https://heroinchic.weebly.com/blog/poetry-by-claire-maracle

 

Le pro­fil idéal d’une épouse, une comédie de Claire Collins. 

Pour con­clure, dire que comme sou­vent chez les per­son­nes métis­sées, c’est le bagage et la cul­ture amérin­di­enne qui pren­nent le dessus et les font revendi­quer une iden­tité, une cul­ture, pour lesquelles ils mili­tent, se bat­tent, parce qu’elles ont un sens et dépassent les principes matéri­al­istes où les occi­den­taux trop nombeux s’enlisent au point de met­tre en dan­ger la pérénité de la vie sur la planète. Planète con­sid­érée comme notre mère—c’est ‑à-dire un organ­isme, une entité vivante— par les peu­ples indigènes, et non comme une chose à exploiter, afin de faire for­tune. Le but de la vie étant de devenir digne du qual­i­fi­catif d’humain, ce qui implique éthique et créa­tion de con­di­tions grâce aux­quelles puisse régn­er l’harmonie en rela­tion avec le cos­mos, tous les autres « suc­cès » sont vains aux yeux des Native Amer­i­can.  Mer­ci à Claire Mar­a­cle de nous faire com­pren­dre cela.

Présentation de l’auteur

Claire Maracle

Claire Mar­a­cle est une Kanien’kehá:ka (Mohawk) mem­bre des Six Nations de la Grand Riv­er, née à Manka­to, dans le Min­neso­ta, et ayant gran­di en tant qu’invitée sur les ter­res des Musco­gee, des Osage et des Chero­kee (à Tul­sa, dans l’Oklahoma). Cette expéri­ence nour­rit directe­ment son tra­vail en faveur de la rema­tri­a­tion et sa con­vic­tion que la langue est la clé pour sur­mon­ter le déracin­e­ment. En tant que direc­trice générale de Words of the Peo­ple, son engage­ment artis­tique depuis une décen­nie est ani­mé par la con­vic­tion que des avenirs flu­ides se con­stru­isent grâce à une vis­i­bil­ité inébran­lable et à la célébra­tion active et créa­tive des langues vivantes.

Artiste et organ­isa­teurice inter­dis­ci­plinaire, son lead­er­ship s’étend sur plus d’une décen­nie d’activisme artis­tique. Il·elle a cofondé Poet­ic Jus­tice, pro­posant des ate­liers d’alphabétisation et de poésie dans des étab­lisse­ments péni­ten­ti­aires, qui ont offert un cadre où l’éducation était syn­onyme de libéra­tion. Il·elle a occupé les fonc­tions de directeur·trice artis­tique et d’éducateur·trice principal·e pour Loud­er Than a Bomb Okla­homa, jouant un rôle déter­mi­nant dans le lance­ment à Tul­sa de la pre­mière antenne régionale du pro­gramme orig­i­naire de Chica­go. Claire a con­sacré son temps à accom­pa­g­n­er des jeunes dans la pra­tique du « spo­ken word » (poésie orale), con­sid­éré comme un out­il d’autodétermination et de guéri­son col­lec­tive. Elle est écrivaine autochtone en rési­dence 2026 au pro­gramme SUNY ESF à la Cran­ber­ry Lake Bio­log­i­cal Sta­tion et anci­enne par­tic­i­pante à l’atelier d’écriture 2026 de la Keny­on Review. Ses poèmes ont été pub­liés dans This Land Press, Emerge Mag­a­zine, New Words Press, Fron­tier Poet­ry, Way­far­er Mag­a­zine et ailleurs.

© Crédits pho­tos Eri­ca Pret­ty Eagle.

Bibliographie

  • Den­drochronol­o­gy of a Gun – Way­far­er Magazine
  • Look Before You Swal­low (after Wengechi Mutu)
  • https://emerge-magazine.com/make-believe/
  • Issue Three – A Trans* & Gen­der-Expan­­sive Poet­ry Jour­nal | new words 
  • Feb­ru­ary 15, 2014 – This Land Press
  • scis­sor­tail cre­ative writ­ing fes­ti­val: 2024: Scis­sor­tail Biographies
  • Female inmates at the Tul­sa jail take part in a Poet­ic Jus­tice program
  • Amiel Courtin-Wil­­son probes birth, death and every­thing in between in ‘The Empyre­an’ – IF Mag­a­zine (Act­ing)
  • Car­na­tion – IMDb (Act­ing)
  • Claire Cam­po | JHFNationalSymposium
  • Life, Val­ues & Lega­cy: Our Chat with Claire Cam­po of Tul­sa, OK – Bold Jour­ney Magazine
  • The Porch: Pub­lished Poets Teach Writ­ing, Per­for­mance Class For Com­mu­ni­ty Open Mic In Tul­sa – Newson6.com
  • Words of the Peo­ple to host Inau­gur­al Lit­er­ary Gala in Tul­sa – Newson6.com
  • Words of the Peo­ple — BLIS Collective
  • Tul­sa Lit­Fest Open­ing Night Mix­er at Fassler Hall, Tul­sa on 24th April, 2025
  • Words of the Peo­ple cel­e­brates Native sto­ry­tellers in Tul­sa | The Jour­nal Record
  • Immerse your­self in arts, lit­er­a­cy and com­mu­ni­ty at Tul­sa City-Coun­­ty Library’s VERSES | Tul­sa Library
  • Shel­ter From The Storm
  • eMerge Unchained Podcast
  • For the peo­ple: Recur­ring poet­ry event brings spo­ken word art to the Tul­sa mass­es | City Desk | tulsapeople.com
  • Don’t miss… – Cen­ter for Poets and Writ­ers at OSU-Tul­sa | Facebook
  • Peo­ple’s Poet­ry | Woody Guthrie Cen­ter | Tul­sa, OK
  • Meet Claire Collins – Bold Jour­ney Magazine
  • Meet Claire Collins of Poet­ic Jus­tice in East Atlanta – Voy­age ATL Mag­a­zine | ATL City Guide
  • Indige­nous Lan­guage Poet­ry Night with Words of the People
  • A Vis­it With Claire Collins About Lyrics And Laugh­ter At Liv­ing Arts Of Tul­sa On March 19th – Liv­ing Arts of Tul­sa Pod­cast – Pod­cast on iVoox
  • Neil Hilborn LIVE in Tul­sa with spe­cial guests Claire Collins, Jason Fer­gu­son and Dustin Storm! | Facebook

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

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Béatrice Machet

Vit entre le sud de la France et les Etats Unis. Auteure de dix recueils de poésie en français et deux en Anglais, tra­duc­trice des auteurs Indi­ens d’Amérique du nord. Per­forme, donne des réc­i­tals poé­tiques en col­lab­o­ra­tion avec des danseurs, com­pos­i­teurs et musi­ciens. Pub­liée entre autres chez l’Amourier (Muer), VOIX (DER de DRE), pour les ouvrages bilingues ASM Press (For Uni­ty, 2015) Pour les tra­duc­tions : L’Attente(cartographie Chero­kee), ASM Press (Trick­ster Clan, antholo­gie, 24 poètes Indi­ens)… Elle est mem­bre du col­lec­tif de poètes sonores et per­for­mat­ifs Ecrits — Stu­dio. Par ailleurs elle réalise et ani­me chaque deux­ième mer­cre­di du mois à par­tir de 19h une émis­sion de 55 min­utes con­sacrée à la poésie con­tem­po­raine sur les ondes de radio Ago­ra à Grasse. En 2019, elle pub­lie Tirage(s) de Tête(s) aux édi­tions Les lieux dits, Plough­ing a Self of One’s Own, paru en 2021 aux édi­tions Danc­ing Girl Press, (Chica­go), et TOURNER, petit pré­cis de rota­tion paru chez Tar­mac en octo­bre 2022, RAFALES chez Lan­sk­ine en 2024, SIGNÉ NO-ONE, celle du non, 2025.  
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