C’est en 2024, au festival les Voix Vives de Méditerranée (ayant lieu à Sète chaque fin de mois de juillet), que j’ai rencontré Damien Paisant, celui qui précisément écrit :
le Je de dé
trahit le hasard
ou encore : j/dépense c/qui
pense mon être
Début 2025, par un recoupement d’infos et suggestions diverses, j’écris à la revue et me trouve en contact avec Iren Mihaylova qui m’explique où envoyer des livres pour nourrir la rubrique des recensions du site (suivre le lien :https://peaueleclabo.wixsite.com/revue/about‑1)
Curieuse je lis et consulte le site, me fais une idée de l’ambition (saine !) des deux artistes co-fondateurs de cette revue, de cet espace d’échange et de créations qu’est Peau Électrique. Quant au titre donné, la façon la plus facile, et je l’espère la plus juste de l’expliquer, c’est de s’en référer à l’introduction page 2 du livre co-écrit par Damien et Iren : Lumineux désastres, un livre qui fait partie de la collection RevuLivre en poche, édité par Peau Électrique. Dans cette note introductive des auteurs, qui sont aussi je le rappelle les fondateurs de la revue, on lit : « c’est de cette intériorité-là que nous voulons parler, dont parlent tous les auteurs et les artistes réunis chez Peau Électrique. Celle qui brûle la peau, l’âme, la peau-âme, qui permet le passage de l’extérieur vers l’intérieur et vice-versa. » On l’aura compris, Peau Électrique devient lieu d’échanges, espace de création qui fait rencontrer désormais la littérature au sens large, mais aussi les arts visuels et la musique, les créations sonores. Et de rencontres en projets, cet espace devient un univers en expansion.

L’attention aux images, qui ajoutent un potentiel interprétatif, l’attention à la musique, aux enregistrements, au sonore, soulignent le fait que la poésie a une dimension orale, performative, et qu’elle implique le corps, l’organique, qu’elle fait appel à nos cinq sens.
Mais revenons au tout début, au désir de créer cette revue puis de l’augmenter avec d’autres rubriques et réalisations. L’inspiration affichée, réclamée par Damien Paisant, vient de Mathieu Bénezet et de son travail d’amour, un titre qui fait penser aux fous d’amour du moyen âge et résonne avec la phrase attribuée à Bernard de Clairvaux : « La mesure de l’amour, c’est d’aimer sans mesure ». Il en va ainsi de la poésie, de ce travail de et sur la langue. Mathieu Bénezet, un auteur protéiforme dont la poésie pouvait aborder des thèmes esthétiques et philosophiques, est donc une sorte de référence quant à l’esprit de la revue, et au-delà, de cet espace de recherche et de partage voulu, baptisé Peau électrique, et qui n’a rien d’une peau de chagrin, tout au contraire.
Pour résumer et faire une synthèse, on dira donc que l’exploration de l’intériorité crée un courant qui affleure à la surface des épidermes pour transmettre un frisson, une décharge, un déclic, une énergie qui mettent en mouvement et transforme l’expérience en partage, afin d’approfondir l’expérience de vivre en tant qu’humain dans sa plus authentique vérité, qui est aussi une forme de nudité.
Présentons à présent les deux responsables et fondateurs.
Iren Mihaylova est née en Bulgarie. Pluridisciplinaire elle est peintre, pianiste, poète, psychologue et psychanalyste pour n’employer que des mots qui commencent par p ! Elle écrit dans les deux langues, bulgare et français. Elle explore le champ de la perte, le deuil, la mémoire, avec toujours l’élan vers la lumière et une forme de renaissance. À son actif 16 livres au total dont un roman, un récit autobiographique, deux livres d’art en collaboration avec Nathalie Straseele, et des parutions dans diverses revues. On peut en savoir plus en visitant le site : https://peaueleclabo.wixsite.com/irenmihaylovapeintre. Son tout dernier livre de poésie porte le titre de L’autre main, en sous titre : dialectique du vide, édité chez les Bonnes Feuilles, et qui évoque son père, sa relation à l’absence et au deuil de celui-ci.
Damien Paisant lui aussi se plaît dans plusieurs discipline. Il est comédien, performeur, poète, musicien (compositeur et interprète). Sur le site des éditions Doucey on lit ceci : Pour Damien Paisant, l’écriture poétique est née d’une impossibilité : celle de dire le deuil du père. À partir de 2016, il entame un travail d’écriture autour de cette question qui le taraude, publie certains de ses poèmes dans des revues comme Recours au poème, Traction Brabant, À l’index, Arpa ou Comme en Poésie, et livre un premier recueil, Absent Présent, qui paraît en 2017 aux éditions Abordo. Cri est son deuxième livre. D’autres livres suivront dont Cogne paru aux éditions sans crispation, dans la collection Utopiques.
À la lecture de ces deux notes bio-bibliographiques, on remarque immédiatement une similarité : le deuil du père, et c’est peut-être cette expérience commune qui rapproche ces deux artistes jusqu’à mettre leurs projets en commun, et ainsi animer une revue de façon de maître. Le samedi 19 septembre dernier a eu lieu à la librairie La terrasse de Gutenberg (9 Rue Emilio Castelar, 75012 Paris) une lecture organisée autour de la sortie du numéro 2, dont le thème se déclinait ainsi : un silence de plus. Une soirée accompagnée au piano par Gaël Tissot, un poète musicien qui a participé à ce numéro, avec les lectures de Delphine Burnot, de Nathalie Swan, de Valérie Poussard, de Patricia Favreau, de Jacques Cauda et des deux fondateurs Iren et Damien, avec dans l’assistance la présence de la poétesse Claudine Bohi ; l’occasion d’entendre des styles et des tons différents, l’opportunité de réfléchir et d’approfondir cette relation au silence tellement importante si l’on écrit ou si l’on écoute, que ce soit musique ou poésie. Quelle expérience en faisons-nous, qu’appelons-nous silence, que saisissons-nous au-delà des diverses définitions, comment l’habitons-nous, quel vécu y est attaché… etc. Le numéro zéro de la revue rendait hommage au travail de Mathieu Bénezet, explorait le rapport à l’autre à partir de l’intériorité. Le numéro un avait pour thème le travail de deuil. On voit donc bien le fil rouge et la continuité de cette recherche qui sans nul doute se prolongera au gré des publications. Le numéro trois interrogera l’emprise du regard, ce qui promet des détours variés par la psychologie, la psychanalyse, la philosophie mais aussi plus concrètement sur l’expérience, l’importance, l’exploration d’un sens parmi les cinq qui nous permettent d’être au monde à la fois par la chair et par l’esprit.
Mais, outre son exigence esthétique, Peau Electrique ne se borne pas à publier des textes, à diffuser sons et images. Peau Electrique c’est aussi la remise de trois prix : prix de la découverte, prix Robert Desnos et prix Mathieu Bénezet. Encore un acte d’ouverture et d’attention aux voix poétiques contemporaines émergentes.
Création, mémoires, rencontres, ces trois mots pourraient être quelques clés qui ouvrent cet univers en j’en ajouterai un autre, qui qualifie aussi bien la démarche que les fondateurs : générosité. L’accueil de voix singulières, déjà reconnues, très connues (Christophe Manon dans le numéro 2 par exemple) ou pas, très différentes, comme l’accueil des divers modes d’expression, l’ouverture et l’engagement, oui décidément, Peau électrique est un univers en expansion. Savoir que cet univers existe fait du bien au moral en ces temps de culture sacrifiée sur l’autel de l’économie, qu’Iren et Damien en soient remerciés.

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