Claudine Bohi, Toute la mer

Par |2026-11-06T10:50:43+01:00 6 novembre 2026|Catégories : Claudine Bohi, Critiques|

Qui dit mer dit flux et reflux, qui dit Clau­dine Bohi dit ques­tion­nement plus un regard par­ti­c­uli­er sur le monde, un ton, une musique bien à elle, une cohérence de recueil en recueil qui prou­ve son authen­tique quête et sa façon salu­taire de se remet­tre au monde en « dége­lant » les mots, car le gel des mots selon elle, c’est la mar­que du désespoir. 

De livres en livres elle mul­ti­plie les for­mules qui son­nent juste, qui atteignent le mille, qui font mouche. Elle s’adresse sou­vent à ses lecteurs, avec ses injonc­tions elle les fait par­ticiper. À par­tir de son « je », elle les intè­gre et pro­pose un « nous ». Ce livre paru en 2025 com­mence par la célèbre cita­tion de Rimbaud :

Elle est retrou­vée.
Quoi ?
L’éternité.
C’est la mer allée
avec le soleil.

Clau­dine Bohi, Toute la mer, édi­tions l’herbe qui trem­ble, 131 pages, avec les accom­pa­g­ne­ments plas­tiques de Annie Bul­liot, 17 euros.

Et c’est donc vers la mer que Clau­dine Bohi nous pro­pose d’aller, sans doute pour aller vers là où ça devient vrai comme elle l’écrivait déjà dans Entre les mots. Le « nous » du livre con­cerne un duo amoureux, mais aus­si un nous qui englobe tous ceux et toutes celles qui ont déjà fait cette expéri­ence, ou la fer­ont en lisant le livre. Et l’on peut imag­in­er que le « elle » se com­prend à la fois comme éter­nité, mer ou femme, ou encore tout cela à la fois.  La quête, comme dans tous les livres de Clau­dine Bohi, c’est la com­préhen­sion de l’humain, à la fois soi-même et autrui. Et cette recherche passe par le lan­gage, pour aller au-devant des mots, pour aller en amont dans le temps, quand la parole n’est pas encore for­mulée mais qu’elle irrigue déjà la chair. C’est ce rap­port entre chair et mot qui fascine, qui obsède, qui demande où serait le pas­sage ou le lieu de con­tact entre l’un et l’autre… Est-ce la peau ? Ou bien est-ce l’eau des origines ?

La mer, lieu de la nais­sance, élé­ment ter­restre mais aque­ux essen­tiel d’où vient la vie : où mieux que dans ce paysage con­vi­er l’amant, où mieux que dans cette ambiance explor­er la pro­fondeur et faire l’expérience de l’unité ? Où mieux qu’au con­tact de la mer se sen­tir accéder à une dimen­sion mythologique et mystique ?

Le ton don­né suit lui aus­si le rythme marin, avec des marées hautes, des marées bass­es, des paus­es, des repris­es, des élans, des colères, des plongées et des remon­tées. Dans ce livre on retrou­ve le vocab­u­laire emblé­ma­tique et cher à Clau­dine Bohi : neige, enfance, espoir, désir, blanc, mots, musique…

En début de livre, dans ce tableau éro­tique, il est beau­coup ques­tion de jeu : pour savoir, pour franchir, pour vivre plus loin, mais quelques pages après le con­stat est que les bras ne suf­firont pas et que pour se pren­dre en entier, il faut les mots aus­si : ça les aug­mentera beau­coup. L’enjeu, out­re con­jur­er des enfances plus ou moins heureuses, out­re la pos­si­bil­ité de vrai­ment pénétr­er l’autre, c’est de désha­biller le temps… Mon­tre-moi sa racine exhorte Clau­dine Bohi. Ce qui est beau, c’est que la ren­con­tre des corps est un appren­tis­sage mutuel, fait ensem­ble en même temps.

Une fois que nous sommes allés vers la mer, une autre tâche nous attend : s’ouvrir à la mer et embrass­er toute la mer, c’est une deux­ième par­tie dédiée aux poètes car toute la mer est dans leur voix. Une part de con­so­la­tion dans ce rap­port à la mer, elle estinépuis­able, elle nous recon­naît. Rem­part ou garde-fou con­tre nos rages de détru­ire […] tou­jours se dressera la mer. Remède con­tre la soli­tude, con­tre l’abandon, con­tre la mort car de retour à la mer, celle-ci nous recommence :

Il y a dans la vague il y a dans le sel
quelque chose du temps
quelque chose de nous avant d’être nous-même

Et si l’on y réflé­chit, et si l’on observe, et si on la sent vivre et remuer en nous, dans nos corps, alors oui on le sait : la mer est l’autre nom du temps.

La dimen­sion d’oubli que représente la mer, évo­quée par Clau­dine Bohi, est à soulign­er. Puisque psy­ch­an­a­lyste, elle sait mieux que quiconque com­bi­en l’oubli est une artic­u­la­tion vitale, une con­di­tion néces­saire à l’ex­is­tence psy­chique. Force trag­ique nous dit la poète, mais en ses plis la mer nous berce, nous recon­stru­it.

La troisième par­tie sug­gère que la mer est la réelle musique du monde. Cette par­tie s’ouvre sur une cita­tion que l’on doit à Aris­tote : « Il y a trois sortes d’hommes : les vivants, les morts et ceux qui vont sur la mer. » C’est donc une invi­ta­tion pour le lecteur à pren­dre la mer, et c’est en alexan­drins que Clau­dine Bohi nous fait nav­iguer. Mais pren­dre la mer, c’est aus­si l’incorporer, la faire s’épanouir en nous ; c’est en faire une leçon d’immensité, d’invincibilité, une leçon de vie. Au bout du voy­age il y a à inven­ter l’amour, et pour finir :

et nous glis­sons alors dans nos bouch­es
la ter­ri­ble et mer­veilleuse inven­tion de la parole 

« Homme libre, tou­jours tu chéri­ras la mer !
La mer est ton miroir ; tu con­tem­ples ton âme
Dans le déroule­ment infi­ni de sa lame,
Et ton esprit n’est pas un gouf­fre moins amer. »       dis­ait Baudelaire… 

« La marée je l’ai dans le cœur
Qui me remonte comme un signe »        chan­tait Léo Férré

Au bout du livre, on con­clue que ce par­cours, ce roulé-boulé, ces caress­es et ces paroles, c’est pour être un humain vrai, ouvert à tous ses poten­tiels y com­pris sen­suels, car c’est du sen­suel, de ce vécu dans la chair que jail­lit la poésie : cette sorte de parole qui ouvre la lumière. Et Clau­dine Bohi nous rap­pelle fort juste­ment, à ne pas oublier :

                      …la mer n’est pas au monde
elle en est la venue, elle en est l’espérance.

Présentation de l’auteur

Claudine Bohi

 Clau­dine BOHI vit entre Paris, Stras­bourg et St Pierre des champs. Elle est agrégée de let­tres et poète. Elle a pub­lié une trentaine de recueils, elle par­ticipe à de nom­breuses revues français­es et étrangères, fig­ure dans plusieurs antholo­gies. Elle col­la­bore à de nom­breux livres d’artistes, est traduite en plusieurs langues. Cer­tains de ses textes ont don­né lieu à des com­po­si­tions musi­cales.  Elle dirige actuelle­ment la col­lec­tion 2Rives aux édi­tions Les lieux dits. Elle est mem­bre du jury des prix Mal­lar­mé et Louis Guil­laume. Elle est mem­bre du con­seil d’administration de la mai­son de poésie de Paris.

Elle a reçu les prix Ver­laine, Aliénor, Georges Per­ros et le prix Mal­lar­mé en 2019.

Bibliographie 

Dernières pub­li­ca­tions : Un père (Les lieux dits 2021), Regarde, avec Anne Slacik (coédi­tions l’herbe qui trem­ble et Papiers d’Art) 2022, Un couteau dans la tête,  édi­tions l’herbe qui trem­ble 2022, Par­fois l’un d’entre nous,  L’herbe qui trem­ble, 2023, pein­tures d’Anne Slacik, Je cherche un enfant, Les Lieux Dits, 2024, Ma neige, Les Lieux Dits, 2025, Toute la mer, L’Herbe qui trem­ble, 2025, A tâtons dans le siè­cle, avec les pho­togra­phies d’Adri­enne Arth, coll. Duo, Les Lieux Dits, Pas­sage secret, La Rumeur Libre, 2025.

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Béatrice Machet

Vit entre le sud de la France et les Etats Unis. Auteure de dix recueils de poésie en français et deux en Anglais, tra­duc­trice des auteurs Indi­ens d’Amérique du nord. Per­forme, donne des réc­i­tals poé­tiques en col­lab­o­ra­tion avec des danseurs, com­pos­i­teurs et musi­ciens. Pub­liée entre autres chez l’Amourier (Muer), VOIX (DER de DRE), pour les ouvrages bilingues ASM Press (For Uni­ty, 2015) Pour les tra­duc­tions : L’Attente(cartographie Chero­kee), ASM Press (Trick­ster Clan, antholo­gie, 24 poètes Indi­ens)… Elle est mem­bre du col­lec­tif de poètes sonores et per­for­mat­ifs Ecrits — Stu­dio. Par ailleurs elle réalise et ani­me chaque deux­ième mer­cre­di du mois à par­tir de 19h une émis­sion de 55 min­utes con­sacrée à la poésie con­tem­po­raine sur les ondes de radio Ago­ra à Grasse. En 2019, elle pub­lie Tirage(s) de Tête(s) aux édi­tions Les lieux dits, Plough­ing a Self of One’s Own, paru en 2021 aux édi­tions Danc­ing Girl Press, (Chica­go), et TOURNER, petit pré­cis de rota­tion paru chez Tar­mac en octo­bre 2022, RAFALES chez Lan­sk­ine en 2024, SIGNÉ NO-ONE, celle du non, 2025.  
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