Qui dit mer dit flux et reflux, qui dit Claudine Bohi dit questionnement plus un regard particulier sur le monde, un ton, une musique bien à elle, une cohérence de recueil en recueil qui prouve son authentique quête et sa façon salutaire de se remettre au monde en « dégelant » les mots, car le gel des mots selon elle, c’est la marque du désespoir.
De livres en livres elle multiplie les formules qui sonnent juste, qui atteignent le mille, qui font mouche. Elle s’adresse souvent à ses lecteurs, avec ses injonctions elle les fait participer. À partir de son « je », elle les intègre et propose un « nous ». Ce livre paru en 2025 commence par la célèbre citation de Rimbaud :
Elle est retrouvée.
Quoi ?
L’éternité.
C’est la mer allée
avec le soleil.

Claudine Bohi, Toute la mer, éditions l’herbe qui tremble, 131 pages, avec les accompagnements plastiques de Annie Bulliot, 17 euros.
Et c’est donc vers la mer que Claudine Bohi nous propose d’aller, sans doute pour aller vers là où ça devient vrai comme elle l’écrivait déjà dans Entre les mots. Le « nous » du livre concerne un duo amoureux, mais aussi un nous qui englobe tous ceux et toutes celles qui ont déjà fait cette expérience, ou la feront en lisant le livre. Et l’on peut imaginer que le « elle » se comprend à la fois comme éternité, mer ou femme, ou encore tout cela à la fois. La quête, comme dans tous les livres de Claudine Bohi, c’est la compréhension de l’humain, à la fois soi-même et autrui. Et cette recherche passe par le langage, pour aller au-devant des mots, pour aller en amont dans le temps, quand la parole n’est pas encore formulée mais qu’elle irrigue déjà la chair. C’est ce rapport entre chair et mot qui fascine, qui obsède, qui demande où serait le passage ou le lieu de contact entre l’un et l’autre… Est-ce la peau ? Ou bien est-ce l’eau des origines ?
La mer, lieu de la naissance, élément terrestre mais aqueux essentiel d’où vient la vie : où mieux que dans ce paysage convier l’amant, où mieux que dans cette ambiance explorer la profondeur et faire l’expérience de l’unité ? Où mieux qu’au contact de la mer se sentir accéder à une dimension mythologique et mystique ?
Le ton donné suit lui aussi le rythme marin, avec des marées hautes, des marées basses, des pauses, des reprises, des élans, des colères, des plongées et des remontées. Dans ce livre on retrouve le vocabulaire emblématique et cher à Claudine Bohi : neige, enfance, espoir, désir, blanc, mots, musique…
En début de livre, dans ce tableau érotique, il est beaucoup question de jeu : pour savoir, pour franchir, pour vivre plus loin, mais quelques pages après le constat est que les bras ne suffiront pas et que pour se prendre en entier, il faut les mots aussi : ça les augmentera beaucoup. L’enjeu, outre conjurer des enfances plus ou moins heureuses, outre la possibilité de vraiment pénétrer l’autre, c’est de déshabiller le temps… Montre-moi sa racine exhorte Claudine Bohi. Ce qui est beau, c’est que la rencontre des corps est un apprentissage mutuel, fait ensemble en même temps.
Une fois que nous sommes allés vers la mer, une autre tâche nous attend : s’ouvrir à la mer et embrasser toute la mer, c’est une deuxième partie dédiée aux poètes car toute la mer est dans leur voix. Une part de consolation dans ce rapport à la mer, elle estinépuisable, elle nous reconnaît. Rempart ou garde-fou contre nos rages de détruire […] toujours se dressera la mer. Remède contre la solitude, contre l’abandon, contre la mort car de retour à la mer, celle-ci nous recommence :
Il y a dans la vague il y a dans le sel
quelque chose du temps
quelque chose de nous avant d’être nous-même
Et si l’on y réfléchit, et si l’on observe, et si on la sent vivre et remuer en nous, dans nos corps, alors oui on le sait : la mer est l’autre nom du temps.
La dimension d’oubli que représente la mer, évoquée par Claudine Bohi, est à souligner. Puisque psychanalyste, elle sait mieux que quiconque combien l’oubli est une articulation vitale, une condition nécessaire à l’existence psychique. Force tragique nous dit la poète, mais en ses plis la mer nous berce, nous reconstruit.
La troisième partie suggère que la mer est la réelle musique du monde. Cette partie s’ouvre sur une citation que l’on doit à Aristote : « Il y a trois sortes d’hommes : les vivants, les morts et ceux qui vont sur la mer. » C’est donc une invitation pour le lecteur à prendre la mer, et c’est en alexandrins que Claudine Bohi nous fait naviguer. Mais prendre la mer, c’est aussi l’incorporer, la faire s’épanouir en nous ; c’est en faire une leçon d’immensité, d’invincibilité, une leçon de vie. Au bout du voyage il y a à inventer l’amour, et pour finir :
et nous glissons alors dans nos bouches
la terrible et merveilleuse invention de la parole
« Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer. » disait Baudelaire…
« La marée je l’ai dans le cœur
Qui me remonte comme un signe » chantait Léo Férré
Au bout du livre, on conclue que ce parcours, ce roulé-boulé, ces caresses et ces paroles, c’est pour être un humain vrai, ouvert à tous ses potentiels y compris sensuels, car c’est du sensuel, de ce vécu dans la chair que jaillit la poésie : cette sorte de parole qui ouvre la lumière. Et Claudine Bohi nous rappelle fort justement, à ne pas oublier :
…la mer n’est pas au monde
elle en est la venue, elle en est l’espérance.
Présentation de l’auteur
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- Claudine Bohi, Toute la mer - 6 novembre 2026
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- Un regard sur la poésie Native American (16). La poésie de Jennifer Elise Foerster - 15 décembre 2015
- Un regard sur la poésie Native American (15). La poésie d’Elizabeth Cook Lynn - 21 septembre 2015
- Regard sur la poésie Native American (14). La poésie de Simon Ortiz - 27 décembre 2014
- Un regard sur la poésie Native Américan (13). - 30 septembre 2014
- Un regard sur la poésie Native Américan (12) - 8 septembre 2014
- Un regard sur la poésie Native American (11) — Marianne A Broyles - 6 juillet 2014
- Un regard sur la poésie Native Américan (10) - 10 mai 2014
- Un regard sur la poésie native américan (9) - 8 février 2014
- Un regard sur la poésie native américan (8) - 17 janvier 2014
- Un regard sur la poésie native american (7) — Deborah Miranda (Esselen), Diane Glancy (Cherokee) - 13 décembre 2013
- Un regard sur la poésie Native American (5) - 25 octobre 2013
- Un regard sur la poésie Native American (5) - 8 juillet 2013
- Un regard sur la poésie Native American (4) - 9 juin 2013















