Quand un recueil est nourri d’un silence qui vient de l’enfance, quand le silence est un non-dit, quand le non-dit est un traumatisme, on a beau n’être plus une enfant depuis longtemps, la douleur ancienne du manque et de l’incompréhension ne se dilue pas dans le temps, elle semble emprisonnée comme si le passé ne passait pas et jamais ne passerait. Que dit d’autre Père, ne vois-tu pas, que cette détresse encore à vif de l’enfant en la femme, de ce cri qui surgit comme une prière, comme si le père absent, s’assimilait de façon inconsciente à Dieu, tout puissant, mais tout absent ?
Bien qu’essentiellement tourné vers le père qui s’est quant à lui détourné d’elle sans que la plaie d’ingratitude et éloignement jamais ne se referme, la poète de façon laconique esquisse un portrait maternel, lui aussi négatif, comme si la petite fille n’avait pas pu recevoir, en compensation, l’appui de tendresse que sa mère aurait pu lui apporter. Ainsi mère et grand-mère sont davantage des figures de « sorcières » aux paroles vénéneuses qui enfoncent en quelque sorte le clou de l’abandon que des adjuvants bienveillants :
-Votre père a sa vie ailleurs.
Ses enfants n’existent plus.
Il l’a écrit, dit la mère.La fille ne croit pas la mère.
— Tu racontes n’importe quoi.
Sorcière ! (p. 39)

Jacqueline Persini, Père, ne vois-tu pas, éd. La tête à l’envers, 2026, 73 p. 17 €.
La poète, dès les premières pages du recueil, cite Jeanne Benameur. Elle insère opportunément dans son propre texte ce tercet ci-dessous recopié sous forme de collage en si bel écho avec son propre ressenti :
L’enfance n’est pas une terre que l’on quitte.
L’enfance est au fond de la poitrine.
Elle colle son front aux barreaux de la chambre. (p.11)
Dans la confusion enfantine, le père absent peut commencer à devenir un fantôme ou le fantôme se matérialiser (après le passage du temps, dans l’écart entre l’enfance et l’âge adulte) en amant de la mère. Ce que l’enfant perçoit, la mère le détricote en lui faisant croire que les voix en dehors de sa chambre, sont celles du poste :
La fille entend le fantôme la nuit.
Elle en est sûre.
Mais la mère dit – C’est le poste (p.16)
Cette disposition mensongère parentale (aussi bien maternelle que paternelle) est voie royale pour que l’enfant entre en folie. La folie hante le texte autant que le mensonge qui se trouve dans le cœur des mots eux-mêmes :
-Père, aurais-je dû te parler de fantôme ? Quand ?
N’étais-tu pas toujours en déplacement ?
Ce ment, en suis-je coupable ? (p. 20)
La poète et psychanalyste qu’est Jacqueline Persini fait résonner le signifiant « ment » dans « amant », « maman », « comment », même « dimanche » (sa mascarade d’élégance et de faux-semblant) contiennent le mensonge qui égare et affole.
Les griefs des parents, leurs scènes de ménage sont un ravage pour l’enfant : au cours du temps, les disputes sont métaphorisées en tempêtes qui détruisent la maison, le paysage :
Mais toi, père,
pourquoi parles-tu fort
si fort à la mère ?
Voix colère, voix amères
font revenir Alice
dans une mer de larmes. (p. 23)
Et en écho, dans la douleur de ce qui a été détruit par la séparation et l’indifférence du père qui a refait son nid ailleurs, avec une autre femme, une autre enfant, surgit la force de l’image de la maison d’origine saccagée :
‑Mais envolé le toit
plus de fenêtre
les lampes n’ont chanté
que pour celleau joli prénom
du midi
qui rend au vent
sa poésie (p.59)
La petite fille abandonnée par le père n’a plus faim, veut mourir. Le père est loin, une autre enfant le comble qu’il va choyer au détriment de ceux d’avant qui seront privés d’amour, d’attentions, de soin et d’héritage :
Pas d’argent pour le sport
Ni même pour le dentiste
Ni même pour (p. 41)
Le mot manquant du vers suggère l’abîme de détresse vécu par l’enfant, ressaisi par l’adulte, en quelque sorte non métabolisé malgré l’œuvre du temps.
À ce drame de la petite fille qui se sent délaissée, se double celui du frère, le fils qui s’est mis à boire :
On n’a pas sauvé
ton fils
qui ne pouvait
prononcer
le mot (p. 61)
Comment la petite fille ferait-elle pour oublier le père dont elle porte un signe majeur : la couleur des yeux ? Comment oublier qu’à mille kilomètres de distance le père et la fille aient eu la même maladie, au même moment, comment ne pas voir une coïncidence d’appartenance et de radical déchirement dans ces mots ?
Père, tu dis à la fille :
Ce jour est le même que celui
de mon mariage avec ta mère.
(…)
‑Ton petit-fils né le même jour
que ton mariage premier » (p.36)
La désertion du père accentuée par le discours de la mère et de la grand-mère est un ravage avec lequel la fille se construira tant bien que mal. Le nid reste fragile, marqué par un vide abyssal qu’un rien risque de détruire. Cependant, la fragilité contient aussi ses forces, souterraines mais agissantes. Si un rien peut détruire, un rien peut consolider ou aider à rebâtir et à tenir. C’est ce que délivre la fin du recueil avec ferveur, avec espoir.
Sait-on
ce que l’on reçoit
ce que l’on donne ?
On sait juste
qu’un rayon de soleil
suffit à ranimer
une herbe desséchée (p.69)
La poésie, dans sa lumière et dans ses ombres, dans ses désespoirs et ses ouragans, n’est-elle pas ce « rayon de soleil » grâce auquel on reste debout dans l’élégie et le courage ?
Présentation de l’auteur
- Jacqueline Persini, Père, ne vois-tu pas - 6 novembre 2026
- Estelle Fenzy, Une saison fragile - 21 décembre 2023
- France Burghelle Rey, La maison loin de la mer - 21 septembre 2021















