Jacqueline Persini, Père, ne vois-tu pas

Par |2026-11-06T10:49:40+01:00 6 novembre 2026|Catégories : Critiques, Jacqueline Persini|

Quand un recueil est nour­ri d’un silence qui vient de l’enfance, quand le silence est un non-dit, quand le non-dit est un trau­ma­tisme, on a beau n’être plus une enfant depuis longtemps, la douleur anci­enne du manque et de l’incompréhension ne se dilue pas dans le temps, elle sem­ble empris­on­née comme si le passé ne pas­sait pas et jamais ne passerait. Que dit d’autre Père, ne vois-tu pas, que cette détresse encore à vif de l’enfant en la femme, de ce cri qui sur­git comme une prière, comme si le père absent, s’assimilait de façon incon­sciente à Dieu, tout puis­sant, mais tout absent ?

Bien qu’essentiellement tourné vers le père qui s’est quant à lui détourné d’elle sans que la plaie d’ingratitude et éloigne­ment jamais ne se referme, la poète de façon laconique esquisse un por­trait mater­nel, lui aus­si négatif, comme si la petite fille n’avait pas pu recevoir, en com­pen­sa­tion, l’appui de ten­dresse que sa mère aurait pu lui apporter. Ain­si mère et grand-mère sont davan­tage des fig­ures de « sor­cières » aux paroles vénéneuses qui enfon­cent en quelque sorte le clou de l’abandon que des adju­vants bienveillants :

-Votre père a sa vie ailleurs.
Ses enfants n’existent plus.
Il l’a écrit, dit la mère.

La fille ne croit pas la mère.
— Tu racon­tes n’importe quoi.
Sor­cière ! (p. 39)

Jacque­line Persi­ni, Père, ne vois-tu pas, éd. La tête à l’envers, 2026, 73 p. 17 €.

La poète, dès les pre­mières pages du recueil, cite Jeanne Benameur. Elle insère oppor­tuné­ment dans son pro­pre texte ce ter­cet ci-dessous recopié sous forme de col­lage en si bel écho avec son pro­pre ressenti :

                           L’enfance n’est pas une terre que l’on quitte.
                           L’enfance est au fond de la poitrine.
                           Elle colle son front aux bar­reaux de la cham­bre. (p.11)

Dans la con­fu­sion enfan­tine, le père absent peut com­mencer à devenir un fan­tôme ou le fan­tôme se matéri­alis­er (après le pas­sage du temps, dans l’écart entre l’enfance et l’âge adulte) en amant de la mère. Ce que l’enfant perçoit, la mère le détri­cote en lui faisant croire que les voix en dehors de sa cham­bre, sont celles du poste :

                           La fille entend le fan­tôme la nuit.
                           Elle en est sûre.
                            Mais la mère dit – C’est le poste (p.16)

Cette dis­po­si­tion men­songère parentale (aus­si bien mater­nelle que pater­nelle) est voie royale pour que l’enfant entre en folie. La folie hante le texte autant que le men­songe qui se trou­ve dans le cœur des mots eux-mêmes :

-Père, aurais-je dû te par­ler de fan­tôme ? Quand ?
N’étais-tu pas tou­jours en déplace­ment ?
Ce ment, en suis-je coupable ? (p. 20)

La poète et psy­ch­an­a­lyste qu’est Jacque­line Persi­ni fait réson­ner le sig­nifi­ant « ment » dans « amant », « maman », « com­ment », même « dimanche » (sa mas­ca­rade d’élégance et de faux-sem­blant) con­ti­en­nent le men­songe qui égare et affole.

Les griefs des par­ents, leurs scènes de ménage sont un rav­age pour l’enfant : au cours du temps, les dis­putes sont métapho­risées en tem­pêtes qui détru­isent la mai­son, le paysage :

                           Mais toi, père,
                           pourquoi par­les-tu fort
                          si fort à la mère ?
                           Voix colère, voix amères
                           font revenir Alice
                           dans une mer de larmes. (p. 23)

Et en écho, dans la douleur de ce qui a été détru­it par la sépa­ra­tion et l’indifférence du père qui a refait son nid ailleurs, avec une autre femme, une autre enfant, sur­git la force de l’image de la mai­son d’origine saccagée :

        ‑Mais envolé le toit
         plus de fenêtre
         les lam­pes n’ont chan­té
         que pour celle

         au joli prénom
         du midi
         qui rend au vent
         sa poésie (p.59)

La petite fille aban­don­née par le père n’a plus faim, veut mourir. Le père est loin, une autre enfant le comble qu’il va choy­er au détri­ment de ceux d’avant qui seront privés d’amour, d’attentions, de soin et d’héritage :

                  Pas d’argent pour le sport
                  Ni même pour le den­tiste
                  Ni même pour (p. 41)

Le mot man­quant du vers sug­gère l’abîme de détresse vécu par l’enfant, res­saisi par l’adulte, en quelque sorte non métabolisé mal­gré l’œuvre du temps.

À ce drame de la petite fille qui se sent délais­sée, se dou­ble celui du frère, le fils qui s’est mis à boire :

                          On n’a pas sauvé

                          ton fils
                          qui ne pou­vait
                          pronon­cer
                          le mot (p. 61)

Com­ment la petite fille ferait-elle pour oubli­er le père dont elle porte un signe majeur : la couleur des yeux ? Com­ment oubli­er qu’à mille kilo­mètres de dis­tance le père et la fille aient eu la même mal­adie, au même moment, com­ment ne pas voir une coïn­ci­dence d’appartenance et de rad­i­cal déchire­ment dans ces mots ?

                          Père, tu dis à la fille :
                          Ce jour est le même que celui
                          de mon mariage avec ta mère.
                               (…)
                          ‑Ton petit-fils né le même jour
                          que ton mariage pre­mier » (p.36)

La déser­tion du père accen­tuée par le dis­cours de la mère et de la grand-mère est un rav­age avec lequel la fille se con­stru­ira tant bien que mal. Le nid reste frag­ile, mar­qué par un vide abyssal qu’un rien risque de détru­ire. Cepen­dant, la fragilité con­tient aus­si ses forces, souter­raines mais agis­santes. Si un rien peut détru­ire, un rien peut con­solid­er ou aider à rebâtir et à tenir. C’est ce que délivre la fin du recueil avec fer­veur, avec espoir.

Sait-on

                                            ce que l’on reçoit
                                            ce que l’on donne ?
                                            On sait juste
                                            qu’un ray­on de soleil
                                            suf­fit à ranimer
                                            une herbe desséchée (p.69)

La poésie, dans sa lumière et dans ses ombres, dans ses dés­espoirs et ses oura­gans, n’est-elle pas ce « ray­on de soleil » grâce auquel on reste debout dans l’élégie et le courage ?

Présentation de l’auteur

Jacqueline Persini

Jacque­line Persi­ni, née à Mar­seille, vit à Paris. Après avoir chem­iné dans les sen­tiers escarpés de la psy­ch­analyse, se con­sacre actuelle­ment à la poésie. Inscrite à la SGL et à la Charte des Auteurs et Illus­tra­teurs jeunesse.

© Crédits pho­tos Babelio.

Bibliographie 

Recueils :

  • His­toire de ma mai­son ou Naître, L’Harmattan
    (coll. Poètes des cinq con­ti­nents), 1994.
  • Au-devant d’elle, Encres vives (coll. Encres Blanch­es), 2006.
  • Danser avec la sitelle, Ficelle, 2010.
  • Tard je t’ai recon­nue, Aspect, 2011.
  • Con­tre l’humain il est des crimes, L’Harmattan, 2011.
  • Cas­cades et séquoias, illus­tré des pein­tures de Pierre Del­court,
    édi­tions Unic­ité, 2016
  • Le fileur de voyelles, avec les encres de Marc Bergère, SOC & FOC, 2017
  • Nos voix comme des lam­pes, en co-écri­t­ure avec Jean-Marc Chanel, illus­tra­tions Chris­tine Val­lot, édi­tions Pip­pa, 2018.
  • Tous les bou­quets devi­en­nent rouges, édi­tions Unic­ité, 2019. Réédi­tion de
  • Ce moineau impudique, édi­tions de L’Atlantique (coll. Eros/Thanatos), 2012.
  • Le pla­tane, édi­tions Hen­ry, 2020
  • Ce qui vient de lumière, Ficelle, 2020

Poésie jeunesse :

  • Si petits les oiseaux, illus­tré par Eve­lyne Debeire, Le Dé Bleu
    (coll. Le far­fadet Bleu), 2003.
  • Maisons à dormir debout illus­tré par Point*Point, SOC & FOC, 2005.
  • Qua­tre fois vite un chu­cho­tis illus­tré par Célia Chauf­frey, SOC & FOC, 2009, réédité en 2010 et en 2014.
  • Poèmes à queues de four­mis, illus­tra­tions de Benoît Déchelle,
    Don­ner à voir, 2013.
  • Il prend l’air petit ver ou Les aven­tures d’un ver de terre, illus­tra­tions de Dominique Debof­fle, Voix tis­sées, 2017.

Con­te, théâtre :  

  • Cafouil­lages dans Peau D’âne en co-écri­t­ure avec Isabelle Lelouch, illus­tra­tions de Chris­tine Val­lot, Unic­ité, 2017

Livres où alter­nent poèmes et pros­es poé­tiques :

  • Le Soleil aveu­gle Existe-t-il des psy­ch­an­a­lystes qui ren­dent fou, L’Harmattan (coll. Psy­ch­analyse et Civil­i­sa­tions), 1992. – Réédi­tion en 2015
  • Herbes vivantes Espace ana­ly­tique et poésie, L’Harmattan
    (coll. Psy­ch­analyse et Civil­i­sa­tions) 1996.

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Dominique Zinenberg

Je m’appelle Dominique Zinen­berg. Je suis née à Paris en 1953. J’ai fait des études de Let­tres mod­ernes. Je suis dev­enue enseignante, d’abord cer­ti­fiée, puis agrégée de Let­tres mod­ernes. J’ai enseigné jusqu’en 2014, essen­tielle­ment en province. J’ai pub­lié dans plusieurs revues : Frich­es, Arpa, L’arbre à Paroles. J’ai été pub­liée en lignes pour des arti­cles (Paysages écrits, Lev­ure lit­téraire) mais essen­tielle­ment depuis 2014 chaque mois dans la revue Fran­copo­lis dont je suis un des mem­bres act­ifs du comité. J’y écris des poèmes, des nou­velles, des études sur des poètes et romanciers con­tem­po­rains, je dirige des inter­views etc. Pub­li­ca­tions : deux poèmes pub­liés dans le col­lec­tif Poètes pour Haïti, l’Harmattan, 2011. Fis­sures d’été, novem­bre 2014 ; Les Feuil­lets d’obsidienne, novem­bre 2015 aux Édi­tions du Cygne. Dexu poèmes pub­liés dans la revue Voix (2017) ain­si que des extraits de « À l’âme en secret » dans la revue Voix en ligne (2016) ain­si que des con­tri­bu­tions régulières au Buf­fet Lit­téraire ini­tié et dirigé par François Min­od et dont les textes sont acces­si­bles chaque mois en ligne. L’Intimité de l’air, mars 2018, chez Encres Vives. 1 poème dans l’anthologie Femmes, poésie et lib­erté, prix de poésie fémi­nine Simone Landry, Année 2018. Une nou­velle : Faux pas au Cahi­er des Sens, Le Nou­v­el Athanor, 2018 (ain­si que 3 poèmes et une note de lec­ture) Une nou­velle : Cacoph­o­nie pas­torale dans l’Anthologie « Des­sine-moi un… » aux Edi­tions Nut­ty Sheep 2018. Pour saluer Apol­li­naire, aux Edi­tions Unicité.
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