« Un homme qui crie n’est pas un ours qui danse » : cette phrase extraite de Cahi­er d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire se révèle au cœur du spec­ta­cle Debout dans les cordages, lec­ture inter­prétée par le rappeur, poète et con­teur Marc Nam­mour, qui a for­mé le groupe hip hop La Canaille en 2003, mise en musique impro­visée par le gui­tariste Serge Teyssot-Gay et le bat­teur Cyril Bil­beaud, tous deux cofon­da­teurs du groupe free rock Zone Libre en 2005. 

Comme sem­ble nous le rap­pel­er Marc Nam­mour, en héri­ti­er de la poésie emblé­ma­tique du con­cept de « négri­tude » de l’illustre Antil­lais, ce retourne­ment du mot « nègre » n’est pas sans analo­gie avec le retourne­ment opéré à sa suite par ce digne suc­cesseur grâce au choix du mot pop­u­laire revendiqué « canaille » dans son morceau emblé­ma­tique Redéf­i­ni­tion : « C’est La Canaille, eh bien j’en suis ». Ce terme n’a rien à voir avec l’exclusion de l’autre, mais se con­firme à la fois en affir­ma­tion de la dif­férence à cul­tiv­er et en élan vers une fra­ter­nité au sens large à vis­er… Le texte fon­da­teur dont les trois con­tem­po­rains des con­tra­dic­tions de notre présent décu­plent la puis­sance ini­tiale dans ses échos actuels désor­mais résumant par­faite­ment la place que devraient arracher les artistes engagés, selon l’analyse partagée par Marc Nam­mour qui en fera égale­ment le cœur d’un pro­jet pour la Fon­da­tion Roy­au­mont, en 2017, tou­jours sous le signe de la plume insurgée du poète Mar­tini­quais : « Le rôle que joue sa poésie. Elle n’est pas là pour met­tre de l’huile dans le moteur de l’industrie du spec­ta­cle. Elle n’est pas là pour faire joli ou amuser la galerie. Elle ne par­le pas la langue du pub­lic­i­taire. Elle est chargée de sens, de douleurs internes et externes. Elle témoigne de la con­di­tion de l’oppressé. Un cri ça se recon­naît dans toutes les langues. »

Debout dans les Cordages (Pro­jet CESAIRE) — LECTURE CONCERT du “Cahi­er d’un retour au Pays Natal” (Aimé Césaire) avec Serge Teyssot Gay (Inter­zone, Zone Libre, Noir Désir), Marc Nam­mour (La Canaille), et Cyril Bil­beaud (Ver­sari, Tue-Loup). Rose Macadam.

Tel un flam­beau repris par Kateb Yacine, ce chant trou­ve son écho, sa pro­lon­ga­tion, son explo­ration dans le choix des poèmes réal­isé tou­jours par le même trio entre théâtre du verbe et impro­vi­sa­tion musi­cale dans la lec­ture incan­des­cente Dans le crépite­ment du brasi­er souter­rain. Pier­res angu­laires ou éclats ardents de ce mag­ma écumant d’un vol­can jamais éteint où de la colère créa­trice d’Aimé Césaire à la parole fer­vente de Kateb Yacine, sur des rythmes free jazz du bat­teur Cyril Bil­beaud, des riffs impro­visés du gui­tariste Serge Teyssot-Gay, des mots qui claque­nt et autres incan­ta­tions au porte-voix de Marc Nam­mour, se déploie la mon­tée de lave brûlante de ce feu pre­mier. Trans­mis­es de poètes en poètes, Antil­lais, Algérien, Fran­co-Libanais, les paroles fusent pour mieux débor­der de toutes parts con­tre l’oppression des esclaves, la réduc­tion des êtres, l’uniformisation des vies, pour mieux faire jail­lir ses ful­gu­rances d’images en révolte et ses par­cours de for­mules en comètes, pour mieux dire alors un autre monde pos­si­ble. Fait de ren­con­tres, de mélanges, de sol­i­dar­ité, de soror­ité même sous les traits féminins du vis­age désiré de la « fille des pro­lé­taires » qui « n’a pris garde à sa beauté », cette mag­nifique anonyme à laque­lle, par-delà les âges, l’écrivain qui tient farouche­ment à taire le nom, tel le cen­tre du mys­tère, pour ne pas trahir « le secret de sa demeure », dédie « de sécu­laires chants d’amour » d’ « une nou­velle terre déchi­rant la sur­face d’éternité » d’une « classe pro­scrite », mais aus­si digne et « debout » que le titre choisi pour le pre­mier con­cert, sous le signe d’Aimé Césaire, trans­pos­able à ce sec­ond réc­i­tal, sous le signe de Kateb Yacine, pro­longeant « le ténébreux chemin jusque vers les comètes où ray­on­nera plus vif qu’un brasi­er son regard populaire ».

 

Zone Libre — Ici le bout de la chaîne — sur l’al­bum Polyur­baine (2015). fida le rebbec.

Regards croisés de ce trio fon­da­teur avec les textes de Mike Ladd, Zone Libre devient PolyUr­baine et décrit alors, aujourd’hui, Ici le bout de la chaîne, comme si des chaînes de l’esclavage à la chaîne de la pro­duc­tion, c’étaient tou­jours les mêmes entrav­es, les mêmes mis­es au rebut d’un monde d’où Marc Nam­mour déclare venir, moins dans ses lim­i­ta­tions géo­graphiques à ne jamais franchir que dans ses fron­tières sociales à tra­vers­er alors, à franchir peut-être, pour en bris­er les car­cans et trac­er ain­si d’autres vies ? « Je viens d’un monde piét­iné / Un monde tapis de bon marché / Je viens d’un monde pail­las­son / Encrassés / Enfouis sous les déchets / Nous aime­ri­ons nous laver / Nous lever / Crier d’une voix pleine le désar­roi / Mais rien ne sort je viens d’un monde car­pette / Ecrasé / Méprisé / Un monde car­pette et je m’abîme / Un monde à la dérive en fuite / Ryth­mé par les trois huit / Un monde en quête d’une accalmie… » À la fois cri de reven­di­ca­tion digne d’Aimé Césaire et chemin d’émancipation dans la lignée de Kateb Yacine, la voix de ce porte-parole issu d’un monde que beau­coup voudraient ignor­er dénonce l’imposture de la morgue de ces derniers dans À titre posthume et s’élève en puis­sance con­tes­tataire des mépris de tels pou­voirs usurpa­teurs : « Et ça fonc­tionne / Ça embrume / Quand l’imposture a revê­tu son plus beau cos­tume / Ça fonc­tionne / Ça embrume / Mon quarti­er vote pour un salut à titre posthume… » Authen­tique volon­té de faire dérailler le train-train quo­ti­di­en en vœu tenace de ren­dre grâce aus­si à la mag­nif­i­cence de celles et de ceux qui lut­tent, se bat­tent, espèrent encore, tout à la fois hau­teur de vue et leçon d’humilité, à la mesure de cette vision splen­dide, impres­sion­nante, inspi­rante des mères qui ont la grandeur de ce port tan­tôt hum­ble et tan­tôt alti­er, rival­isant alors avec l’altitude tour à tour mod­este et fière des mon­tagnes d’humanité qu’elles recè­lent : « Et nos meilleures recrues sont féminines / Héroïnes en pre­mière ligne de front de toutes les pres­sions / Où l’âme humaine prend la plus belle des dimen­sions / Et se des­sine à l’encre de chine sur papi­er Can­son / Hom­mage aux mères de nos cités pop­u­laires / Hom­mage aux lumineuses à l’ombre du père / À ce phare qui m’éclaire quand dehors c’est l’enfer / Celles qui me tem­pèrent quand je surenchère / Aux Ama­zones du bout de la chaîne ali­men­taire / Celles qui restent droites le cœur à l’envers / Gar­di­ennes des fon­da­tions de l’amour élé­men­taire / À la cou­ve de la lou­ve et aux crocs de la pan­thère / Celle qui n’est pas au bar à cramer son salaire / Celle qui assume et tient la barre de la galère /Celle qui trime en silence quand la pitance est amère / La force de car­ac­tère qui n’a pas l’air / Ma mère / Ma mère cette montagne. »

 

Ren­con­tre avec Marc Nam­mour, rappeur et digne représen­tant en France de la tra­di­tion du spo­ken word, autour de “99”, un pro­jet qu’il mène aux côtés de Loren­zo Bianchi-Hoer­sch, (com­po­si­tion musi­cale, musique élec­tron­ique spa­tial­isée), à l’occasion des con­certs les 16 et 18 mai 2018 au TNS ‑Théâtre Nation­al de Stras­bourg dans le cadre de “L’autre sai­son” et ven­dre­di 18 mai 2018 à la La BAM / Cité musi­cale-Metz. Szenic.

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Rémy Soual

Rémy Soual, enseignant de let­tres clas­siques et écrivain, ayant con­tribué dans des revues lit­téraires comme Souf­fles, Le Cap­i­tal des Mots, Kahel, Mange Monde, La Main Mil­lé­naire, ayant col­laboré avec des artistes plas­ti­ciens et rédigé des chroniques d’art pour Olé Mag­a­zine, à suiv­re sur son blog d’écri­t­ure : La rive des mots, www.larivedesmots.com Paru­tions : L’esquisse du geste suivi de Linéa­ments, 2013. La nuit sou­veraine, 2014. Par­cours, ouvrage col­lec­tif à la croisée d’artistes plas­ti­ciens, co-édité par l’as­so­ci­a­tion « Les oiseaux de pas­sage », 2017.
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