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1004 RUE MINA

Par | 2018-05-20T16:03:46+00:00 20 septembre 2014|Catégories : Blog|

 

Brûlée, j'ai vu ma grand-mère brû­lée.
Août. Chihuahua, 1963. Elle brû­la,
au dehors et au dedans, elle brû­la 1004 rue Mina.
Je vis mon père l'envelopper dans un drap, le mate­las brû­lait ;
les rideaux, le tapis, sa robe
noir­cis. Il ramas­sa tout.
« Ne faites pas de bruit, votre mère est fati­guée ».
En août, cet après-midi là, je le vis vêtu de deuil avec sa cra­vate noire.
Il la ramas­sa. Ramassa cendre et pleurs.

La fumée de la grand-mère dans le patio, les tantes
buvo­tant, âpres, les gru­meaux du café.
Il fal­lait effa­cer l'ombre dou­lou­reuse,
dis­soudre le sel, les pleurs, se ser­rer fort,
étouf­fer les convul­sions du voyage, écou­ter
Paul Anka, par exemple et, trem­blante,
rayer le disque à 45 tours par minute.

En quelques ins­tants, elle ces­sa de vivre,
tout devint pourpre : la femme, la
fatigue, les fron­dai­sons des peu­pliers. Et puis
la vitre, la vitre sur le cèdre,
le visage embra­sé sous la fumée.

Ma mère aus­si brû­la. En larmes, le sou­rire éteint :
« Peigne-moi, me dit-elle, laisse-moi sor­tir
voir si le linge est sec ».

J'ai pris peur. Que ses pas lents ne la ramènent pas, de la dou­ceur
de la feuille, de la déli­cate décom­po­si­tion,
du poids sec du lierre, arra­ché du mur, du
vase de la cui­sine, sans fleurs. Peur de cette chambre aveu­glée par sa mort.
De moi-même et du cou­rant d’air
empor­tant la pous­sière des syco­mores.

 

 

Traduction Olivier Tafoiry

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