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3 poèmes bilingues

Par |2018-11-19T10:59:52+00:00 3 novembre 2015|Catégories : Blog|

 

 

Fin octobre

 

Minuit. Les chats sous la fenêtre ouverte,
leurs miau­le­ments rauques, ter­ri­to­riaux.

Accroupie dans l’allée des voi­sins, munie d’un balai,
je donne des coups de son extré­mi­té che­ve­lue,

pour­sui­vant leurs queues dres­sées alors qu’ils se pré­ci­pitent

de buis­son en buis­son, réso­lus à se tuer.

Je crie et gigote jusqu’à ce que, fina­le­ment,

ils aban­donnent ; l’un se fau­file sous la clô­ture,

l’autre sous une voi­ture. Debout dans mes sous-vête­ments,
fré­mis­sante et calme, je me rap­pelle mon rêve.

Quelque chose m’avait été déro­bé, sans grande valeur
et irrem­pla­çable. Du lubri­fiant et des brins d’herbes

s’étaient col­lés sous mes pieds.

Je trem­blais et trans­pi­rais. J’avais vou­lu

les tuer. La lune était une grande assiette blanche
fen­due exac­te­ment en deux. Je me vis telle que j’étais :

à qua­rante et un ans, debout sur un bloc
de béton, un manche à balai me glis­sant

des mains, les seins nus, che­veux
 dres­sés,
téta­ni­sée à l’idée de ce que je serais capable de faire.

 

Dorianne Laux, extrait de Ce que nous por­tons (Éditions du Cygne, 2014),
tra­duit de l’anglais par Hélène Cardona

 

 

Late October

 

Midnight.  The cats under the open win­dow,
their gut­tu­ral, ter­ri­to­rial yowls.

Crouched in the neighbor's dri­ve­way with a broom,
I jab at them with the bristle end,

cha­sing their rai­sed tails as they scramble
from bush to bush, intent on killing each other.

I shout and kick until they final­ly
give it up ; one shim­mies beneath the fence,

the other under a car.  I stand in my under­wear
in the trem­bling quiet, remem­be­ring my dream.

Something had been sto­len from me, value­less
and irre­pla­ceable.  Grease and grass blades

were stuck to the bot­toms of my feet.
I was sha­king and swea­ting.  I had wan­ted

to kill them.  The moon was a white din­ner plate
bro­ken exact­ly in half.  I saw myself as I was :

for­ty-one years old, stan­ding on a slab
of cold concrete, a broom handle slip­ping

from my hands, my breasts bare, my hair
on end, afraid of what I might do next.

 

Dorianne Laux, from What We Carry (BOA Editions, 1994)

 

 

***

 

 

Le Chickering d’ébène

 

Ma mère cui­si­nait avec du lard qu’elle conser­vait
dans des boîtes de café sous l’évier de la cui­sine.
Le lino­léum cou­leur de hari­cot tic­ta­quait sous ses chaus­sures
plates qui cou­raient du four­neau au plan de tra­vail.
Les œufs se bri­saient sur les lèvres du bol
en céra­mique lisse dans lequel elle les bat­tait pour les muf­fins,
la pré­pa­ra­tion des gâteaux et la pâte à bis­cuits.
En fait, tout son être aspi­rait à l'entraînement de l'après-midi !
Les mains bros­sées et vierges de toute odeur d’oignon,
le moment où elle repliait son tablier fleu­ri
et le glis­sait dans la poi­gnée cras­seuse
du réfri­gé­ra­teur, s’ajustait les bigou­dis spon­gieux sur la tête
et les cou­vrait d’un fou­lard hawaïen criard
pares­seu­se­ment noué, tan­dis qu’elle s’approchait du pia­no,
la seule chose que mon père lui avait don­née qu’elle aimait.
Je revois encore chaque lettre d’or gra­vée
sur le cou­vercle ver­ni qu’elle sou­le­vait et glis­sai
à l’intérieur du corps sombre du pia­no, les mar­teaux cachés
trem­blant comme un mot rete­nu,
les feuilles grif­fon­nées, ses mains rugueuses sus­pen­dues
au-des­sus des touches quand elle com­men­çait ses exer­cices jour­na­liers.
Mon enfance fut illu­mi­née de mots tels qu’arpeg­gio,
ses doigts glis­sant de la touche noire d’un dièse
à celle, blanche, d’une note ordi­naire. Ceci est Bach,
nous ensei­gnait-elle, la sono­ri­té de fin de Bach s’entendant
tel le chuin­te­ment du chat. Et Chopin, disait-elle, était fran­çais,
comme nous, en mon­trant la feuille de musique. Écoutez.
Ne lais­sez pas les notes vous trom­per. C’est mieux
de tou­jours vous confier à votre oreille.

Elle jouait des mor­ceaux de fugues et de concerts,
jouait fort alors que nous nous bat­tions sur le divan,
tan­dis que la viande brû­lait et que le linge mouillé se frois­sait
dans le panier, elle jouait Beethoven comme si elle com­pre­nait
le monde cap­tif du sourd, sa ter­rible musique
tra­çant son che­min à tra­vers les lattes de la bar­rière
et les portes grilla­gées du cul-de-sac, les jar­dins
où les autres mères éten­daient leurs vête­ments, se pen­chaient
pour désher­ber, net­toyaient les allées à grands coups de balai.
Ces années-là elle nous apprit à faire
des repas simples et rapides, à accep­ter la gêne
d’une mai­son en désordre, les épingles de nour­rice
et la ganse en zig­zag accro­chés à l’ourlet de sa robe.
Mais je savais que les autres enfants n’avaient pas accès
à des mots comme for­tis­si­mo et mor­dant, clé de sol
et trille, et n’avaient pas une mère tout aus­si élé­gante
que la mienne quand elle s’asseyait au pia­no,
jouant comme si elle était célèbre,
si bien que lorsque l’homme de Sparklets arri­vait chaque
semaine pour rem­plir notre dis­tri­bu­teur d’eau réfri­gé­rée,
il se pen­chait dans l’embrasure de la porte et écou­tait,
les yeux brillants, atten­dait qu’elle finisse,
effleu­rant subrep­ti­ce­ment ses doigts
du bout des siens, la tête bais­sée,
au moment où elle lui glis­sait le chèque.

 

Dorianne Laux, extrait de Ce que nous por­tons (Éditions du Cygne, 2014),
tra­duit de l’anglais par Hélène Cardona

 

 

 

 

The Ebony Chickering

 

My mother cooked with lard she kept 

in cof­fee cans beneath the kit­chen sink. 

Bean-colo­red lino­leum ticked under her flats 

as she wore a path from stove to coun­ter­top. 

Eggs cra­cked against the lips of smooth 

cera­mic bowls she beat muf­fins in, 

boxed cakes and cookie dough. 

It was the after­noons she wor­ked toward, 

the smell of onions scrub­bed from her hands, 

when she would fold her flo­we­red apron 

and feed it through the sti­cky refri­ge­ra­tor 

handle, adjust the spon­gy cur­lers on her head 

and wrap a loud Hawaiian scarf into a tired knot 

around them as she wal­ked toward her pia­no, 

the one thing my father had given her that she loved. 

I can still see each gold let­ter engra­ved 

on the poli­shed lid she lif­ted and slid 

into the piano's dark body, the hid­den ham­mers 

trem­bling like a muf­fled word, 

the scrib­bled sheets, her rough hands poi­sed 

above the keys as she began her dai­ly prac­tice. 

Words like arpeg­gio spark­led through my child­hood, 

her fin­gers sli­ding from the black bar of a sharp 

to the white of a com­mon note. "This is Bach," 

she would ins­truct us, the tale of his name his­sing 

like a cat. "And Chopin," she said, "was French, 

like us," poin­ting to the sheet music. "Listen. 

Don't let the let­ters fool you. It's best 

to always trust your ear." 


She played parts of fugues and lost concer­tos, 

played hard as we kicked each other on the couch, 

while the meat bur­ned and the wet wash wrink­led 

in the bas­ket, played Beethoven as if she unders­tood 

the caged world of the deaf, his ter­rible music 

poun­ding its way through the fence slats 

and the scree­ned doors of the cul-de-sac, the yards 

where other mothers hung clothes on a wire, bent 

to weeds, swept the dri­ve­ways clean. 

Those were the years she taught us how to make 

quick easy meals, accept the embar­rass­ment 

of a mes­sy house, safe­ty pins and rick-rack 

han­ging from the hem of her dress. 

But I knew the other kids didn't own words 

like for­tis­si­mo and mor­dant, treble clef
and trill, or have a mother quite as ele­gant 

as mine when she sat at her pia­no, 

playing like she was famous, 

so that when the Sparklets man arri­ved 

to fill our water cooler eve­ry week 

he would lean against the door­jamb and wait 

for her to finish, glos­sy-eyed 

as he lis­te­ned, secret­ly tou­ching the tips 

of his fin­gers to the tips of her fin­gers 

as he bowed, and she slip­ped him the check.

 

Dorianne Laux, from What We Carry (BOA Editions, 1994)

 

 

 

 

 

 

Chaque son

 

Les com­men­ce­ments sont bru­taux, comme cet acci­dent
de col­li­sions d’étoiles, d’explosions silen­cieuses
de gaz aux cou­leurs vives, de brume et pous­sières
qui devien­draient nos corps
lan­cés à tra­vers les trous noirs, sur­gis­sant,
cou­verts de boue, des cra­tères de gou­dron et d’argile.
À l’époque, c’était facile d’avoir des dents,
de nous his­ser en haut des arbres – c’était
accep­té, les singes nous aimaient, s’asseyaient
sur leurs der­rières rouges en applau­dis­sant et en riant.
Nous avons oublié le luxe du mutisme,
com­ment autre­fois nous nous accrou­pis­sions nus
sur un affleu­re­ment de rocher, l’énorme lune intacte
au-des­sus de nous, sans voix. Maintenant nous par­lons
de tout, sans cesse,
nos plaintes et gro­gne­ments trans­for­més en voyelles
chaudes et consonnes élé­gantes, autour d’une broche.
Nous disons plé­thore, café noir, ozone et amour.
Nous pen­sons savoir ce que chaque son veut dire.
Parfois quelque chose de si joyeux
ou hor­rible arrive et nous laisse
le souf­flé cou­pé, nous sommes alors
ren­voyés à cette véri­té,
cette boule de vie en expan­sion
explo­sant au moment de l’impact, nos têtes,
nos poi­trines, rem­plies de cette pre­mière
lumière indi­cible.

 

Dorianne Laux, extrait de Ce que nous por­tons (Éditions du Cygne, 2014),
tra­duit de l’anglais par Hélène Cardona

 

 

 

 

 

Each Sound

 

Beginnings are bru­tal, like this acci­dent

of stars col­li­ding, mute explo­sions
of color­ful gases, the mist and dust

that would become our bodies

hur­ling through black holes, rising,

muck rid­den, from pits of tar and clay.

Back then it was easy to have teeth,
claw our ways into the trees — it was

accep­ted, the mon­keys loved us, sat

on their red asses clap­ping and lau­ghing.

We’ve for­got­ten the luxu­ry of dumb­ness,
how once we crou­ched naked on an out­crop

of rock, the moon huge and untou­ched

above us, spee­chless. Now we talk

about eve­ry­thing, inces­sant­ly,

our moans and grunts tur­ned on a spit

into warm vowels and ele­gant conso­nants.

We say pletho­ra, demi­tasse, ozone and love.

We think we know what each sound means.

There are times when some­thing so joyous

or so hor­rible hap­pens our only res­ponse

is an intake of breath, and then

we’re back at the truth of it,

that ball of life expan­ding

and explo­ding on impact, our heads,

our chest, filled with that first

uns­pea­kable light.

 

Dorianne Laux, from What We Carry (BOA Editions, 1994)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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