> 5 poèmes inédits

5 poèmes inédits

Par |2018-12-13T14:41:13+00:00 16 novembre 2015|Catégories : Blog|

 

Au vil­lage

 

Il parle à ses pieds
qui dansent dans la rue vide
par­fois il lève la tête
pour sou­rire au ciel
par­cou­ru de lignes invi­sibles
et de mes­sages allu­sifs
c’est qu’il est heu­reux
à force d’éviter nos regards
l’idiot du vil­lage.

 

 


Dans le port de Rotterdam

 

Dans le port de Rotterdam
Dans le port de Rotterdam
Il y a des ave­nues des routes des rues
Des impasses entre contai­ners et grues
Arcs d’aciers à l’infini des usines
Dont les che­mi­nées poin­çonnent le ciel
De nuées ver­ti­cales appâts pour nuages han­tés
Qui regrettent la mer solide et pois­seuse
Dans le port de Rotterdam
Dans le port de Rotterdam
Aux armes de nos croyances com­mer­ciales
Des super­tan­kers agrippent les quais
Ponts de légo tétriques au jeu méca­niste
Amas sur­pas­sant la hau­teur buil­ding
De la pas­se­relle satel­li­sée
Pendant que des sang­sues
Commandées à dis­tance
Se ven­tousent à la coque
De navires appon­tés aus­si­tôt débar­qués
Dans le port de Rotterdam
Dans le port de Rotterdam
Quelque fois la sil­houette lisse
D’un marin phi­lip­pin ou d’un docker
Franchit le décor qui dimi­nue l’humain
Survivant errant comme une amibe
Dans un uni­vers au micro­scope
Sous les ténèbres bles­sées d’assemblages éso­té­riques
Myriades de lumières nour­ries par les éoliennes
Qui len­te­ment hachent le vent
Dans le port de Rotterdam
Dans le port de Rotterdam
Des car­gos caressent les ter­mi­naux
Régurgitant en vrac les gise­ments à pur­ger
Sur les îles de la for­te­resse Europe
Avant-garde des terres arra­chées
Où s’architecture la nuit géo­mé­trique
Quand les ori­flammes solubles des tor­chères
Surplombent le grouille­ment intes­ti­nal
Enchevêtrement très cal­cu­lé
Plomberie d’une œuvre concep­tuelle
Etalée sur trente kilo­mètres et davan­tage
Dans le port de Rotterdam
Dans le port de Rotterdam
Entassement du siècle affai­ré des abîmes
Petits et grands tra­fics de fric sou­ter­rain
Là les fleuves dont on dis­pute par­fois l’issue
Se dis­solvent dans la mer et ses séances
Balafrées par des rails de navires qui l’ignorent
Découpant en frac­tions la sur­face sté­rile
Captive par acci­dent de soleils rares
Pendant que des pilotes aux envies de hublot
Montent à bord gagner leur croûte
Et que les radars cli­gnotent
Leur ser­ment d’accostage
Dans le port de Rotterdam
Dans le port de Rotterdam
Nulle lèvre de putain
Parce qu’il faut un badge per­son­nel
Pour exis­ter peut-être comme indi­vi­du
Membre inter­chan­geable de la secte
Soumise au rythme lan­ci­nant-régu­lier
Des flots de métha­niers de pétro­liers
Dont on évide la panse par des tuyaux
Qui sucent l’argent liquide incon­ti­nent
Vers des raf­fi­ne­ries où l’on stocke
Dans les réser­voirs sphé­riques
Et l’on trans­forme les pré­cieux cokes
Alimentation de nos ten­ta­cules vei­neux
Il n’y aurait donc plus que des métiers
Et fina­le­ment aucun homme
Dans le port de Rotterdam
Dans le port de Rotterdam
Prétexte aux entraves des marées
Aucune chan­son super­tra­gique
N’effleure le cou­rant conti­nu
Utile aux arai­gnées métal­liques
Qui enve­niment le ciel tel­le­ment court
Et le sou­ve­nir éva­noui dans les cou­lisses
D’un vieux mar­chand han­séa­tique
Perdu sous le cra­chin dans la mul­ti­tude
De la nou­velle ville aux allures de cube
Il titube à la recherche d’un fan­tôme
Longeant les dents régu­lières des darses
Morsures dans les terres gagnées
Contre la Mer du Nord
Et ses appels bal­tiques
Dans le port de Rotterdam
Dans le port de Rotterdam
Dans le port de Rotterdam.

 

 


# qua­rante-six

 

Et la sta­tue me poin­tait du doigt
le regard accu­sa­teur plan­té sur moi
qui goû­tais l’herbe assis sous un arbre
jeune à nou­veau dans les sai­sons

La sil­houette se déta­chait d’un ciel
presque froid et bleu comme les enfers
quelques copeaux de nuages noirs glis­saient
sur l’horizon lisière des toits
mais quel est le nom de cet homme
qui me toi­sait hau­tain
vêtu de son dra­pé flo­ren­tin ou véni­tien
peut-être génois je ne sais pas
cet homme qui me jugeait cou­pable
de n’avoir rien com­mis sinon souf­frir
alors qu’une chauve-sou­ris
tour­noyait démente depuis le pont
jusqu’à l’inconnu pétri­fié.

Si par quelque cir­cons­tance inex­pli­cable
tu sou­haites te don­ner la peine
un jour d’enquêter sur cette scène sache ceci
le socle était gra­vé du nombre qua­rante-six
énu­mé­ra­tion de quan­ti­tés autre­fois humaines
sta­tu­fiées sur cette place immense
par­mi les plus vastes d’Europe mer­dique
j’avais télé­pho­né elle me quit­tait encore
un carillon reten­tis­sait à l’instant pré­cis
où les lam­pa­daires à quatre têtes
et mauves avaient vio­lé la nuit
je ne dis­tin­guais plus l’expression épaisse 
de l’homme affer­mi dans la durée
ni son doigt accu­sa­teur à hau­teur de hanche
qui désor­mais me sui­vrait par­tout
y com­pris jusqu’aux murs blancs
des chambres blanches.

 

 

Déjà vu

 

Nos putains de semaines astrales
ava­lées en une seule bou­chée
fameuses tout autour du globe
comme en témoignent les traces invi­sibles
dont seuls de longs pay­sages gardent mémoire
chaque jour était un pari à gagner ou à perdre
tout dépen­dait de la déci­sion sage des dés
me revient aux narines l’odeur presque
presque seule­ment mais je sais
d’un sou­ve­nir allu­vial qui che­vau­chait les nuits
quand nous jeunes libres et sau­vages
ava­lions la terre et par­fois des étoiles
nous n’avions rien à gagner rien à perdre
sinon la seconde sui­vante
de nos impro­vi­sa­tions dis­so­nantes
que le hasard accor­dait sur un autre som­met
avant de les dis­soudre dans le vent géant
accom­mo­dés au goût âpre de nos sangs mêlés
et que la route figu­rait le véhi­cule
d’autant plus que de toute évi­dence
ces semaines sont à jamais englou­ties
sans le moindre espoir de retour
pas même par effrac­tion au cœur d’un rêve
sur­ve­nu para­doxal en éponge des angoisses
un rêve clan­des­tin éga­ré par­mi les secondes vul­gaires
quand nous hur­lons contre les briques de nos pri­sons
et frap­pons le tam­bour jusqu’à la saillie des veines
ces putains de semaines astrales se sont envo­lées
sur le dos de navrantes comètes
constat for­gé jour après jour à l’heure du débrie­fing
au moment de mon­ter au lit pour assom­mer la nuit
qui nous traî­ne­ra jusqu’à demain
presque demain presque parce que
ce jour-là et symé­trique nous l’avons déjà vu.

 

 


Kaliningrad

 

La nuit délave peu à peu le bleu
sans atteindre le noir ni les étoiles
pas même la nuit à Kaliningrad
en ce mois de juin dans l’oblast
exté­rieur à l’empire
aujourd’hui peu­plé de Russes
de pou­pées slaves modèle unique
jambes sans fin poi­trine haute
visages mélan­co­liques et far­dés
regards d’amande toutes les variantes
du bleu nuit au vert des forêts
palette de la Baltique vers l’âme
opaque de ces corps minces et slaves
aux pas pres­sés les hauts talons claquent
aiguilles enfon­cées dans les trot­toirs cam­brés
alors que deux tou­ristes traî­naillent
Denis et moi che­veux courts des hommes
lui les yeux verts moi les bleus
et l’apparence iden­tique qui nous amal­game
aux car­re­fours des grandes ave­nues
– Prospect Sovetskiy Leninskiy pers­pec­tives
euphé­miques pour des trouées sur l’horizon
une muraille ébré­chée une mâchoire éden­tée
ache­vant sur des immeubles en décom­po­si­tion –
aux car­re­fours des grandes ave­nues
où l’on poi­reaute au feu dans l’attente du pas­sage 
des pié­tons au vert pas de bleu et les grin­ce­ments
d’un tram­way Tatra en tout deux wagons
brin­que­ba­lant par les rues par­fois défon­cées
tou­jours la foule pares­seuse obéit et tra­verse
sous l’œil digi­tal qui rem­bourse les secondes
comme un usu­rier chiche et pro­to­com­mu­niste
en fin de compte peu de temps dans cet endroit
paral­lèle au temps de l’histoire
dont chaque habi­tant sait au fond de lui
– évi­tant d’y pen­ser puisque les dra­peaux flottent –
qu’il ne dure­ra pas en l’état
excrois­sance née des conflits
cette terre de Hanse et d’ordre teu­to­nique
rap­por­te­ra un jour sa nuit verte
et ses forêts bleues à un autre pays encore
de nou­velles dépor­ta­tions des sangs recou­sus
sur le sol ou dans les veines à voir
tout ce dont se fiche la steppe
cou­verte de vesces mauves
sur­veillée par le vol sus­pen­du de hérons de cigognes
et le fan­tôme du sieur Kant balayé depuis long­temps
tan­dis que le port hérisse des engins cohé­rents
et que des marins maigres traînent dans les cour­sives
de cha­lu­tiers en relâche devant les pyra­mides
de char­bon de pier­raille de mine­rais gras
que devancent nos idées bleues mélan­gées
quand après quatre verres d’autant de vod­kas
s’achève mon qua­rante-neu­vième anni­ver­saire
dans un état sous-marin légi­time
et néces­saire pour gra­vir cette pente trop raide
de l’âge qui en moi s’accumule à contre­cœur
ou à contre-cou­rant dès lors nous par­cou­rons
la langue de terre coin­cée entre le lagon
et la Baltique qua­rante-neuf kilo­mètres étroits
avant de buter sur la fron­tière litua­nienne
trait humain déri­soire que marquent des bar­be­lés
quand sol et sable luttent sans illu­sion
sous le grand ciel vert mari­time
et les arbres bleus de la forêt aux pins ivres
depuis le haut de la dune d’une autre pla­nète
domi­nant cet ultime cra­chat de terre
la Kourschkaïa Koussa isthme de Courlande
soluble dans les mers aux cris­taux de sel 
tant il est évident que nous mar­chons sur l’eau
sans le concours de l’homme
mais bien celui des racines
et cha­cun ici mesure au fond de lui
cette fra­gi­li­té pro­vi­soire
car aucun homme ne mar­cha sur la mer
bien qu’à Rybachiy se niche un havre
à l’apogée de notre séjour
modèle rock and roll luxe
où l’on dîne sous un défi­lé
de cumu­lus aveu­glants par-des­sus
l’eau bleue et verte de la lagune
opa­les­cences tur­quoises iri­sa­tions variables
le temps a lâché ses qua­rante-neuf prises
sur le maté­riel sovié­tique
selon les témoi­gnages muets
de l’hovercraft ou du camion Kamaz
sta­tion­nés dans les herbes folles
parés à fonc­tion­ner pour l’éternité
des hommes soit quelques années
au cœur de ces ténèbres bleus
éclats d’enfers verts quelques jours à peine
c’est le temps du retour un Sergueï au volant
Denis le front contre la fenêtre assou­pie
moi les yeux cli­gnés sur le matin
que la nuit a enchâs­sé sans paraître
une orange san­guine dans le jour qui se lave
jusque Gdansk un orage la for­te­resse fron­tière
avec tous ces simu­lacres oubliés
d’un réel oni­rique vers une bana­li­té éprou­vée
à tra­vers le sas de la contre­bande
et le jeu des appa­rences
attente
avion
(impar­fait incor­rect conju­gué
dans la phrase de deux par­faits amis
en goguette deux plages sans doute
vei­nées bleues et vertes
à la lisière des mers et des forêts
déjà loin der­rière dans le rétro­vi­seur
de la vie acci­den­telle qui nous balade
en sou­bre­sauts puis nous ense­ve­lit)
à Kaliningrad c’est bien connu
les années muent puis se fixent en ambre
et je ne tou­che­rai aucun hiver là-bas
sai­son miné­rale et brute
je pré­fère gar­der en moi un prin­temps
cet étrange écart d’un degré
paral­lèle à l’évidence uni­voque
sur une île conti­nen­tale en sur­sis
que le temps des ins­tants
et ses qua­rante-neuf illu­sions
de spi­rales avor­tées
écartent des sché­mas clas­siques
me ren­voyant à mes bles­sures
sang vert coa­gu­lé
bleu âpre­ment mari­time
sans cesse rame­né par le ciel
vers de beaux cils rim­mel­lés
et d’anciennes fau­cilles.

X