> A claire-voie, Fabienne Roitel (poèmes) et Maryse Bédard (peintures)

A claire-voie, Fabienne Roitel (poèmes) et Maryse Bédard (peintures)

Par |2018-08-18T16:52:03+00:00 7 octobre 2015|Catégories : Critiques|

 

Aïe, un livre sur papier gla­cé, un for­mat peu habi­tuel… Un « beau livre » de plus ? Tout de même, on veut voir : au hasard, comme un enfant curieux d’images. On lira plus tard. Mais non, on lit : petites proses qui s’amenuisent en haï­kus ou dip­tyques, se disent « échos », échos à des pein­tures, elles-mêmes sur­gies d’un texte anté­rieur. On relit, on feuillette, on revient : ni cata­logue d’illustrations com­men­tées, ni textes illus­trés, voi­ci un livre de tumultes et d’hésitations, de regards et de patience entre deux artistes, une peintre et une poé­tesse – et quel sou­la­ge­ment de pou­voir dire poé­tesse sans craindre les sar­casmes, puisque l’ouvrage nous vient du Québec !

Les titres anté­rieurs de Fabienne Roitel disent assez sa quête de l’essentiel, voire de l’invisible : Couvre-feu, Gouttière de ciel, De ce voyage presque rien, De l’amour des restes humains… Et main­te­nant ces « claires-voies », célé­bra­tions à quatre mains avec Maryse Bédard, auto­di­dacte qui expose depuis 2003 au Québec, des expo­si­tions jusqu’ici inti­tu­lées « La grande tra­ver­sée », « Rencontre sin­gu­lière », « Moments fra­giles »… Fêlures par­ta­gées, pro­messes réci­proques, seize réponses à vingt-six poèmes, les­quelles à leur tour ont don­né lieu à neuf « échos » poé­tiques.

Réponses, ou plu­tôt répons, car loin de vou­loir s’illustrer mutuel­le­ment, pein­tures et textes épousent ensemble le souffle d’une quête com­mune, le rythme de la route vers un mys­ti­cisme sans reli­gio­si­té. Claires-voies, oui, car claires voies que ces « fenêtres ajou­rées » où le lec­teur assoif­fé de réso­nances intimes trouve pro­messe d’une « prière com­mune » dans la « mémoire trou­blée et fra­gile de notre fini­tude ». Pages que l’on tourne, où l’on retourne, pour s’arrimer encore à la soli­di­té de cette conni­vence, à ces pré­sences qui nous assurent de la vigueur de l’invisible.

Livre de mémoire et de stèles : à l’humilité des ancêtres, à la dure­té de leurs vies, à la vaillance de leurs mains : sous la « rudesse de la terre sous les ongles noirs » de la vieille ouvrière, la « dou­ceur aïeule de la laine ». Aux riens somp­tueux de leur bon­té cal­leuse, comme l’assiette de pot-au-feu ajou­tée à l’avance pour le « quê­teux » de hasard : « tout ce que nous avons reçu tient dans ce petit rien. Partager son bol de soupe, le rin­cer au vin rouge, trem­per son pain ».

Il ne tient désor­mais qu’à nous, à la fer­veur de nos recom­men­ce­ments, que les mots et les actes soient « envo­lées, météores, rafales » : dans la joie com­plice de créer, l’auteure et l’artiste écartent les bar­reaux des pri­sons inté­rieures, comme on écarte les doigts pour « voir clair » au-delà des pri­sons trop humaines. Clarté éblouis­sante des révé­la­tions, clar­té aveu­glante par­fois, car « il y a des jours où le cha­grin gueule à tue-tête ». Et « que faire quand les mots ne veulent plus dire grand chose et que le plus laid est aus­si léger que le meilleur » ? Lorsque « Des fan­tômes qui lisent dans mon dos/​Effacent ma vie comme on efface un car­reau » ?

Se méfier d’abord de l’intellect, car luci­di­té n’est pas séche­resse : « Ton cœur bat et s’il pense, c’est que l’émotion ne lui suf­fit pas. »

Croire au sang de l’intime, au « vol­can au creux de mon sexe comme/​mille roches sans âges, sor­ties du néant. »

Croire en la mélan­co­lie elle-même, y pui­ser le récon­fort para­doxal de « Cette nudi­té qui recèle autant de force que de renoncement/​Corolle de jours et de sable, ber­ceau d’ambre et de sang. »

Il faut saluer ici le beau tra­vail de l’éditeur, qui incite à croire en la leçon finale du che­min par­cou­ru : « Notre bon­heur est /​Ici/​ Nulle part ailleurs ».

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