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À l’envers, et autres poèmes

Par | 2018-05-23T13:04:04+00:00 20 décembre 2016|Catégories : Blog|

 

 

 

A L’ENVERS

 

 

 

droite dres­sée face à moi – occu­pant tout l’espace tu vou­drais faire bas­cu­ler l’horizon de la chambre – défaire l’agencement qui endigue le cours de notre tête à tête – limite la cir­cu­la­tion ten­due de notre sang 

nous avons hési­té à l’orée – juste avant de s’autoriser – nous avons par­lé à demi mots de fan­tasmes confus – nous n’avons rien dit de ce que nous ima­gi­nions au delà – en dedans – rien dit de nos dési­rs

tour­ner autour avant de prendre les devants – s’empêcher de pen­ser avant de par­tir au hasard de cet autre che­min – de chan­ger d’hémisphère – der­rière les hauts murs de nos réti­cences la nuit a la den­si­té de l’or 

droite dres­sée face à moi – plan­tée là au des­sus de moi – tu incarnes la révolte contre le bon sens – tes doigts blan­chis par l’effort – plan­tés dans mes épaules – tu t’élèves et retombes – le plai­sir puis la dou­leur – à contre temps de moi – les mâchoires ser­rées autour d’un gémis­se­ment

nous avons joué à cette fron­tière – pré­cé­dant le lan­gage – évi­tant la parole – avant de pas­ser en deçà et de construire un tête à tête autour de ver­tèbres mal­léables – ten­dues en toi comme pour te tenir toute entière 

tu t’es retour­née – pour nouer avec moi cette entente de chair et de sang – nous avons tour­né le dos au visible – tour­né nos yeux vers un dedans – nous sommes retour­nés en nous mêmes au fon­de­ment recon­nu de toute pres­sion du sang – sur nos membres et nos gestes pré­sents 

droite dres­sée face à moi – ten­due autour de tes ver­tèbres dou­lou­reu­se­ment – toute entière cris­pée sur cet inté­rieur du corps ouvert – tra­ver­sée par ta pré­sence adve­nue – tu as rom­pu nos liens avec l’espace pour nous pro­je­ter jusqu’à l’envers du décor 

tout s’organise main­te­nant autour de l’intérieur – où tout se dit sans la voix – où droite dres­sée face à moi tu es l’axe nou­veau du monde – qui incline au sens des­sus des­sous 

 

 

 

***

 

 

 

MÊME SI

 

 

 

Et si même c’était la fin de ces détours sans répit. Si s’éteignait l’esprit d’où naissent les méandres – mordre la pous­sière – peut être trou­ve­rais tu dans la méta­phore le baume pour le corps endo­lo­ri ? – peut être le trou­ve­rais tu en mor­dant la pous­sière ? – à la fin d’une course folle – tor­tueu­se­ment s’éloignant dans la pla­ti­tude de l’attente. 

Si même c’était la fin de mon cou­rage – res­te­ra une écharde – je perds la force de m’acharner sur une plaie – peut être une boucle sans fin bute­ra t elle – un jour – dire tourne en boucles – un mar­tyr vou­dra bien s’abandonner à ma spi­rale – à ma place – sur la voie toute droite tra­cée par une bonne idée ? – dire se refuse trop sou­vent mal­gré lui – tout cela débou­che­rait il – entrai­né dou­ble­ment par l’ignorance et l’errance – dire se voue à l’erreur – sur une voix qui clai­re­ment se don­ne­rait ? – dire et déro­ber les mots aux mains où s’inscrivait le temps – où débu­tait l’histoire.

Si même mon temps venait à finir – le pas s’entend à dis­tance déjà – fau­drait il déplo­rer de se taire ? – sub­siste, et son écho revient – si venait à tour­ner court à l’heure des mau­vaises rai­sons d’abandonner, le désir ? – scande le cours de la pen­sée  – si le temps épui­sé l’avait quit­té – le pas ne renonce à rien de ses rêves de conquêtes – fau­drait il pleu­rer l’esprit déchu ? – être défait sur­tout de ce glo­rieux épui­se­ment – oublier de lire entre les lignes – qui vit à ma place – contour­ner les détours de l’esprit emprun­té – à la place du désir.

 

 

 

***

 

 

 

PAUSE

 

 

 

Mon amour réside seule dans une vision
Seule dans l’espace où s’est figé le monde
Déjà absente à cette heure où le vent a souf­flé
Où le vent à lais­sé sur son front
Une pen­sée
Alerte dans ce monde figé

Mon amour pense les yeux ouverts
Ses lèvres et ses mains miment des mots
Tout un lan­gage fait de failles
Et d’errance 

Ce qu’elle dit ce qu’elle montre :
Les sables du désert, aveu­glants et brû­lants
La neige et la blan­cheur du vent
– L’index en mesure pré­cède l’œil et l’idée
Mon amour ôte la vue aux savants
La main voit avant eux ce monde de voyants –

– Tout est né d’une bouche abys­sale
Tout se dis­sout dans une mémoire sans fond –
Mon amour est pas­sée der­rière un voile
D’un geste d’un seul geste
Sans retour pos­sible
On a fait ces­ser son temps de vivante
Pour qu’elle se fonde dans l’espace figé de cet autre monde 

Mon amour légè­re­ment
A incli­né la tête –
Une mèche est tom­bée
Et ses che­veux se sont répan­dus
Pour faire avec la pierre éten­due
Une fresque faite pour son image
Mon amour légè­re­ment
A aider la pierre à mûrir 

Et le ciel est un suaire
Au des­sus de mon amour
Il pose mains ouvertes
Paumes offertes pour le corps qui s’incline
Pour le front qui se donne 

Et le ciel où se dépose
Le front de mon amour
Est un suaire pour son visage de vivante
Tout à son tra­vail d’ombre et de lumière 

 

 

 

***

 

 

 

TOURNER LES MOTS

 

 

 

Je dois tour­ner les mots dans ma bouche
Polis comme galets de la plage
Le res­sac et la ron­deur des heures pas­sées
À s’enrouler dans un temps sans fin 

Enfant j’ignorais qu’il fal­lait mou­rir cent fois
Qu’il fal­lait revivre cent et une fois avant de pou­voir dire 

Rouler les mots
Comme le sucre de l’enfance
Jusqu’à ce que la langue claque
Du plai­sir d’entendre et de res­sen­tir s’enrouler le temps sans fin
(Sur une dis­pa­ri­tion – une fuite vers l’oubli )
Dans le res­sac et la ron­deur des heures
Et le sucre et l’alcool à venir sans fin
A rou­ler dans la gorge
Jusqu’à l’espace creu­sé dans le sou­ve­nir
-les mots vien­dront une autre fois –

Tu sais bien quand tu te lèves le matin
Cette forme creu­sée par ton corps dans le mate­las
Au cours des rêves de ta nuit
Tu sais bien cette forme s’estompera
S’effacera
Tu sais bien le lit  repren­dra la plé­ni­tude de la matière
Pour accueillir à nou­veau ton som­meil
Et tu t’enrouleras
Ivre comme galet de la plage
Dans le res­sac et la ron­deur des heures
A rou­ler les mots comme le sucre et l’alcool de l’enfance
Jusqu’à ce que l’espace se creuse 

Parfois l’amertume 

Je peux tour­ner les mots
Longuement
J’ai appris à rem­plir ma bouche
D’un plein de sucre et d’alcool et de phrases
Faits à la mesure de cette forme là qui creuse mes nuits
À pro­por­tion exacte de la frac­ture
Du vide
Et roulent galets polis par ma langue de brute
Dans les heures sans fin de la mémoire creu­sée
Dans le sucre et l’alcool de l’enfance
Ressac insai­sis­sable 

À la fin l’amertume 

Songe qu’il suf­fi­rait de croire
D’inventer un récit
Un visage
Songe qu’un hori­zon
Une idée
Suffiraient à faire de ce vide que tu creuses
Un refuge 

Toujours l’amertume

Tourner les mots dans ma bouche
Jusqu’au coeur de la mémoire polie par la langue
Comme le sucre de l’enfance
L’ivresse enrou­lée sur son centre brû­lant 

Le galet savam­ment usé par le temps sans fin du res­sac
Jusqu’à cette forme tran­si­toire et innom­mable
– le noyau creux d’un fruit inac­ces­sible  inter­dit –
La langue cla­que­ra sur l’espace qu’elle a creu­sé
– L’étonnement dou­lou­reux du savant
Devant l’absence – son refus entre­te­nu du vide –

Et tou­jours l’amertume
Les mots vien­dront une autre fois 

 

 

 

***

 

 

 

DIALOGUE

 

 

 

Sur le bat­te­ment même de l’aile éprou­vée
Tu tournes une page noir­cie
Et tu ne revien­dras pas
La pierre est immo­bile
Maintenant que tu es pas­sé

Ma poi­trine est cette plaine
Ou s’échouent les sou­pirs
Et ou le gra­nit luit sous les lames de la lune”

Tu parles la langue venue d’une nuit noire et d’un som­meil pro­fond
Ça n’est pas la rosée qui résonne dans la frac­ture du matin
Ni le vol loin­tain de la lumière
Ce sont les san­glots pris par un gel esti­val
Qui se brisent sous le pas de mar­cheurs ima­gi­naires 

Chacun de mes membres est un voyage
Porté par une matière véloce
Et par la volon­té d’un nuage enfoui
Je ver­rai le soleil à chaque heure du jour et de la nuit”

Ça n’est pas le jour qui encense les êtres éphé­mères
Sous la voûte de la lumière et jusqu’à l’horizon ren­ver­sé
Ce sont des voix qui font trem­bler l’onde de la mémoire
Et s’abandonnent savam­ment à l’oubli 

Je suis une crypte toute entière dédiée
Au pré­sent des tor­rents que j’entends sif­fler
Sur le flanc de la mon­tagne et dans l’herbe allon­gée sous le vent
Des tor­rents lents et auda­cieux
Sur mon ventre et au dedans de mes cuisses
Jusqu’au plus pro­fond de la terre qui rem­plit ma bouche”

Tu parles une langue que je n’entends pas
Que je ne com­pren­drais pas
Tu parles à ma tempe qui bat
A par­tir de ton silence irré­mé­diable 

Je suis pierre tom­bée
Modelée par la terre
Traversée par une vie sans dimen­sion
Écrite main­te­nant par d’infimes tâton­ne­ments affa­més  
Je suis terre sans com­men­ce­ment ni fin “

Tu reten­tis dans le loin­tain quand je m’interroge à haute voix
Ou bien quand dans le silence de l’attente de toi
Je cherche à te tou­cher en lan­çant un mot à l’aveugle

En explo­rant l’obscurité d’un geste de la main autour de moi
Tu es cet écho enfoui qui répond à mes gestes
Mais quand je dis les mots que nous savions ensemble
Tout reste sus­pen­du entre ma main et ta demeure 

Mon corps s’inscrit sur les marées d’un lac lunaire
Peau chair et sang tra­versent des orages infimes
Portés par une nuée com­pacte
Mon corps ins­crit sur la terre imite la dis­per­sion des étoiles”
 

D’abord rai­dit tout entier autour d’une sève noire
Comme une sta­tue aux yeux levés vers le ciel
Je res­tai pros­tré, pen­sif comme le marbre
Puis je lais­sai le rêve d’un tout autre
Renouveler les formes de mes membres
Modeler la glaise qui avait fait de moi un mar­cheur”

– oh que tu restes en moi –

Là où se dresse ton nom
Viennent chaque jour une aurore
Un cré­pus­cule
Mais jamais ne par­ti­cipent à l’alchimie qui recom­pose ta pré­sence
Tu restes indif­fé­rent à l’épopée des jours et des nuits
Aux récits confiés par le vent à la pierre éri­gée là où tu te tins
Et j’accueille une ombre encore quand le feu du soir s’éteint
Un pas­sant dans le monde juste avant la nuit noire
Une ombre éva­nouie déjà quand mon étreinte veut l’approcher 

-oh que tu te dresses encore en moi
Quand la nuit creuse le temps que je vis –

 

 

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