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A tous les reconduits

Par | 2018-02-20T02:14:22+00:00 16 juillet 2012|Catégories : Blog|

 

Fils des murailles
Nous avons trans­por­té les bosses du désert
Jusqu’aux portes du refus
La terre sous nos pieds dérou­lait ses fron­tières
Hissait des bar­be­lés
Et refu­sait nos mains de pèle­rins
Les pas­seurs cas­saient nos âmes
Nos corps mar­qués au fer du soleil
Nos langues  sèches  de bar­bares errants
Et froi­de­ment tétaient l’argent de nos exils

C’est l’heure d’une folie douce
Nos genoux ont bali­sé l’enfer
Notre faim a man­gé la pous­sière
Et nos silences ont grim­pé la tour de Babel
C’est l’heure d’une folie douce
Là-bas
La ville amarre la misère
Le visage de l’épouse allume une feuille morte
L’enfant qui naît enjambe l’avenir
Là-bas la mort embarque les jours
Et les nuits dévorent la chair des étoiles

Nous sommes d’un long voyage
Un voyage d’ancêtres au cœur maigre
Un voyage de sau­te­relles affa­mées
Un voyage de pays sous per­fu­sion
Un voyage d’ombres sans corps

Nous sommes de ce voyage
Où les nuits font  contre­bande de chair
Où les jours ont honte de leur soleil
Où les hommes qué­mandent le droit de res­pi­rer

Nous sommes de ce voyage
Nos yeux cha­virent comme des pirogues bles­sées
Nos mains dénouent le nom­bril des vents
Et nul arbre n’accueille l’ombre de nos rêves

Partir n’est pas par­tir
Quand les murs sont vivants
Partir n’est pas par­tir
Quand l’oiseau est sans nid
Partir n’est pas par­tir
Quand la terre se cloi­sonne
Dans la peur des peuples

Nos pas effraient la tour Eiffel
Les capi­tales repues du sel des colo­nies
Les usines à chô­mage
Les bour­reaux d’arc-en-ciel
Les bourses mon­dia­li­sées
Et les mar­chands de peau
Nos pas  dérangent la marche du monde
Nos pas vont en fraude sup­plier l’horizon
Ils ne savent pas ouvrir les mon­naies  de l’accueil
Et ils s’en retournent humi­liés
D’avoir à retour­ner
Au seuil de nous-mêmes

Est-ce la peau qui refoule
Est-ce l’homme qui dit non
Nous sommes les arpen­teurs du refus
Les déser­teurs sans papiers
Les capi­tales ont tis­sé nos dou­leurs
Et leurs lumières sont des flo­cons de sang
Des feux rouges sans pau­pières
Des enseignes inter­dites

Insectes sai­son­niers
Nous jouons
A recoudre l’espace
Derrière l’incendie
Nous jouons des jeux de pri­son­niers
Le monde entier est notre pri­son
Et nous jouons nos vies
Au casi­no des riches

Voici venue la sai­son des fleuves vides
Voici venue la sai­son des bar­be­lés
Voici venue la sai­son des marées humaines
Voici venue la sai­son des esclaves volon­taires
Même le vil­lage a man­gé son midi
Et nos villes dra­pées dans la pous­sière
Sortent des seins maigres comme des aiguilles 

Ô pays !

Nous avions ren­dez-vous avec les pays du rêve
Avec une autre géo­gra­phie
Avec les grandes puis­sances de l’or et de l’euro
Leurs villes sont des val­lées de miel
Des cornes d’abondance
Et leur pain quo­ti­dien récite sa prière
A l’ombre des cathé­drales

Nous n’avons rien à décla­rer sinon la faim
la faim n’a pas de pas­se­port
Nous n’avons rien à décla­rer sinon la vie
la vie n’est pas une mar­chan­dise
Nous n’avons rien à décla­rer sinon l’humanité
L’humanité n’est pas une natio­na­li­té
La misère ne passe pas
Passager clan­des­tin
Elle retourne au pays

Nos san­dales ont usé les nuits
Nos pieds nus ont écor­ché les dunes
La  rosée pleu­rait une terre inhu­maine
Et nos mains men­diaient une autre main
Les dra­peaux ont peur de leurs pro­messes
Ils se sont enrou­lés comme des sco­lo­pendres
Notre soif est retour­née au feu de notre gorge
Et la vie nous a tour­né son dos

Tout homme qui s’en va défie l’entour
Dessouche une nation
Et lézarde une étoile
Et dans ses yeux gré­sillent une autre vie
Son feuillage est d’outre-mer
Quand tout au loin luit son désastre
Il fait trou­peau vers les quatre sai­sons
Il fait tom­beau aux bor­nages

O  nègres mar­rons !

Ce sont forêts de béton et d’arbres chauves
Souviens-toi de l’enfant mort d’atterrir
En un seul bloc de froi­dure
Dessous le ventre de l’avion
Souviens-toi de sa mort  d’oiseau gelé
Souviens-toi

Et toi recon­duit
Econduit
Déviré
Jeté par-des­sus bord
Taureau d’herbe sèche
Regarde toi pas­ser  sur ta terre
Les yeux bais­sés
Et sur la joue le cra­chat des nations
 

Ils ont faim du soleil
Mais le soleil a faim aus­si
(Parole de poète)
Demande-toi où est ton lieu 
Ton seul lieu d’accueil
Tu inven­te­ras ta terre

 

Lamentin le 29 octobre 2006

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