> Alain Suied : Le visage secret

Alain Suied : Le visage secret

Par |2018-08-18T14:19:33+00:00 3 avril 2016|Catégories : Critiques|

 

Alain Suied est né en 1951 à Tunis. L’éditeur pré­cise que « ses parents appar­tiennent à l’ancienne com­mu­nau­té juive de cette ville. Il n’a que huit ans lorsque sa famille part s’installer à Paris » où il meurt en 2008. Le visage secret est son 24ème recueil, le der­nier com­po­sé de sa main. Il est ici pré­cé­dé de trois lettres, brèves, d’André du Bouchet. La struc­ture enfin de ce recueil repose sur deux par­ties inégales. La pre­mière fait un tout, en sept sous-par­ties. La seconde est ter­naire et infime.

Si la poé­sie dit le monde, ou mieux : le rap­port au monde d’un indi­vi­du à une époque don­née, celle d’Alain Suied ne manque pas d’étonner. Le monde est réduit, ici, à sa quin­tes­sence ; l’homme même est tota­le­ment immer­gé dans des inter­ro­ga­tions sécu­laires. La parole qui est don­née à lire relève d’une approche de l’absolu, de l’oracle mur­mu­ré sans bruit aucun, de la spi­ri­tua­li­té sans illu­sion.

Autre éton­ne­ment peut-être : Alain Suied pro­cède à la façon de Péguy, par cercles concen­triques, mais, bien enten­du, en moins char­nel, en plus mesu­ré en terme d’embrassement, à la limite de l’effacement. Il écrit cette évi­dence : « L’absence n’existe que pour les vivants », ce qui laisse à pen­ser les limites de l’espérance. Il écrit aus­si le manque et les leurres.

Ce livre fore, en une suite de varia­tions, comme pour une musique de chambre, « la ter­rible inadé­qua­tion /​ entre notre demande et le monde /​ entre les géné­ra­tions /​ entre l’appel et le secours /​ entre l’origine et son retour. » Cela n’empêche pas le poème d’amour où « ton regard devient mon hori­zon ». Mais le livre est rude en même temps que poli comme l’est un rocher par l’eau d’une rivière.

C’est un livre d’heures comme les aime Gérard Pfister, l’éditeur des magni­fiques ouvrages des édi­tions Arfuyen. Un livre à tenir ouvert, un beau livre à par­tir duquel rou­vrir la médi­ta­tion de l’auteur. « Périr de lumière, tel est le sort /​ humain, dévoi­ler le secret /​/​ du jour ultime /​ et pre­mier à la fois. » Le doute est à chaque page, quand même « les mots sont une trace /​ inutile ». Le pré­sent est d’Alain Suied.

 

Extrait

 

Où est la trace du monde rêvé
dans le ventre mater­nel ? Où est la voix
et quel est le rythme de la rumeur
ori­gi­nelle, nous avons per­du, peut-être
la facul­té de la par­ti­tion, nous ne savons plus
peut-être, faire le départ entre nos idéaux
et nos insuf­fi­sances, tran­cher entre par­tu­ri­tion
et patrie, entre le des­tin per­son­nel et la com­mune
bles­sure de vivre et de par­tir ?
Il faut vivre, il faut vivre avec nos manques
ou admettre que le manque est aus­si
notre des­ti­na­tions, notre part d’inconnu.
Où est la trace du monde espé­ré
dans nos yeux d’enfant ? Où est la voix
et quel est le sens de la parole
pater­nelle, nous avons per­du, peut-être
la Vérité de l’enracinement, nous ne savons plus
peut-être choi­sir entre nos révoltes
et nos renon­ce­ments, tran­cher entre élé­va­tion
et absence, entre le des­tin per­son­nel d’un homme et la com­mune
bles­sure de vivre et de par­tir ?
Il faut vivre, il faut vivre avec nos éga­re­ments
ou admettre que la perte est aus­si
notre des­ti­née, notre part d’utopie.

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