> Albertine BENEDETTO, Le Présent des bêtes.

Albertine BENEDETTO, Le Présent des bêtes.

Par |2018-08-15T03:52:07+00:00 21 mars 2017|Catégories : Critiques|

 

 

Albertine Benedetto signe son 9ème recueil, Le Présent des bêtes aux Editions Al Manar accom­pa­gné des des­sins d’Henri Baviera.

Si cet opus com­porte trois par­ties (la der­nière ayant don­né son nom à l’ensemble) nous fai­sant pas­ser de l’humain, aux pay­sages et aux bêtes, Albertine nous conduit de bout en bout de la vie, à la vie, à la vie.

Dans cette suite, le titre pla­cé à la fin de chaque poème est comme une clé accro­chée en cas de besoin, par­fois comme le nom d’une amie sur l’enveloppe du cadeau offert, et ce peut être aus­si la date ou le lieu épin­glé sur le calen­drier du sou­ve­nir.

La langue belle, cise­lée, tisse une prose dense et poé­tique, mesu­rée au sens où rien n’est à enle­ver, rien à ajou­ter, notes pré­cieuses de car­net, bijoux ser­tis pour durer.

Et cette belle langue que parle Albertine Benedetto nous parle. Elle nous plonge d’emblée dans un uni­vers qui conjugue le pas­sé au pré­sent.

Les blouses ména­gères font la queue sur leurs cintres à fleurs et à car­reaux criards. […]

Quand ça traîne trop les années…

Ainsi com­mence le recueil dans sa par­tie inti­tu­lée « Images » où se mêlent les temps, les âges ; usure des corps mais aus­si frin­gance des sens puisque Leurs mots glissent se chu­chotent à même la peau.

L’œil d’Albertine se pose avec affec­tion sur ces femmes simples qui tra­versent les époques entre labeur mais aus­si légè­re­té quand elles entrent sou­dain dans une eau vive et qu’assises elles s’en vont.

Se pose et se sou­vient des cor­tèges au cime­tière où l’émotion en foule se masse et s’engage par la colonne d’air venant du ventre encore une fois jusqu’au puits de la bouche.

Mais cela n’est pas triste à cause des oiseaux et des fleurs nous dit-elle.

Dans le compte à rebours de son écri­ture, elle peint sous nos yeux un drame, un conte, un mythe, une vie de la Vierge, un tableau à la Breughel où l’on voit comme si on y était au centre la tache du pré qui grouille d’enfants semés en par­terre. Car Albertine est res­tée proche de l’enfance et c’est la mère sans nul doute qui parle de l’Ogre Bachar, ogre(s) moderne(s) qui dépèce(nt) les enfants à la pre­mière page du jour­nal. La mère qui appelle au secours des inno­cents, le génie des contes per­sans du temps où ils nous fai­saient encore rêver.

Et puis il y a « ce qui reste », le der­nier souffle bien­tôt cou­pé, la pho­to qui raconte une his­toire ancienne, les pou­pées Barbie jetées en vrac sur le sol, les vieux murs reliés encore aux bruis­se­ments de la forêt, une odeur de tilleul qui court le long des pages, une vieille mai­son, même si on ne sait rien de ceux qui ont vécu là, juste qu’ils ont vécu, mais vivre est une énigme nous rap­pelle la poète qui se sou­vient, témoigne de ceux qu’elle a côtoyés, s’aventure à ima­gi­ner aus­si en avouant que peut-être aurions-nous moins peur, de vivre là.

Il y a ce qui reste et dont nous fai­sons pro­vi­sion comme tout ce vert bu par les yeux, mis en mémoire pour les jours de car­ton.

Les ves­tiges jusqu’au ver­tige et c’est la vie à petits tas qu’on pousse devant soi. 

Enfin, « le pré­sent des bêtes » nous dit que nous ne fai­sons qu’un avec cette nature si belle que la poète ne se lasse pas de contem­pler : pay­sages d’Auvergne, dou­ceur des vieux vol­cans, humi­li­té des bêtes au jar­din, pla­ci­di­té des rumi­nants.

À les regar­der, on prend racine, on sent le pouls régu­lier des sai­sons, le temps se fait rond, nous dit Albertine Benedetto qui nous invite à sa suite à aigui­ser notre regard, retrou­ver la capa­ci­té d’émerveillement de l’enfance. Nous n’avons qu’une envie, avoir nous aus­si, le cœur décro­ché devant la mer­veille, pris de court comme devant le pre­mier amour. Il a suf­fi que ces bêtes passent, nous dit-elle en évo­quant ces bêtes légères. Chevreuil, peut-être biche, […] pour que s’ouvrent des clai­rières dans leur sillage, des puits de lumière où boivent nos yeux, fati­gués de cou­per les ténèbres.

Il ne faut pas oublier les oiseaux, c’est la plus belle phrase du matin, comme une parole tendre, une caresse de mots pour les êtres menus, ces dému­nis qui vaguent ébou­rif­fés, dépe­naillés, entre ciel et terre, aiman­tés par la lumière. Qu’ils touchent notre front et les fenêtres s’ouvrent.

À l’instar des oiseaux, la poé­sie d’Albertine Benedetto ouvre pour nous des fenêtres. Il y a une sorte de grâce dans son écri­ture, légère et pro­fonde à la fois. À petits pas, sim­ple­ment, elle nous prend par la main, nous invite à nous réap­pro­prier le pas­sé pour un pré­sent plus vrai, à nous nour­rir de l’esprit des lieux pour y ajou­ter notre empreinte, à ouvrir grands les yeux sur la beau­té du monde pour en sup­por­ter la noir­ceur.

 

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