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ALI PARTI

Par | 2018-02-23T07:36:22+00:00 3 mars 2013|Catégories : Blog|

 

REQUIEM

A Ali Podrimja
poète du Kosovo retrou­vé mort allon­gé sur la terre du Larzac
un jour (une nuit ?) de juillet 2012

Au bout de sa langue
il cache des pay­sages –
l’étranger

Horimoto Gin

« la mort a ses dif­fé­rents modes
tel meurt
et tel crève

ce qui fait que par­fois la cha­rogne
vit plus long­temps dans les mémoires

aus­si gar­dez-vous de ses approches
mieux vaut encore à la fin des fins
choi­sir vous-même votre mort

l'audace se paie de l'éternité »

ma tête s’en va
ou c’est  moi
dans ma tête
qui part
qu’importe
puisqu’elle emporte
mon corps 
mon corps avec sa tête d’os
ses yeux de lave
blanche

mon corps porte ma tête
ma tête décide de par­tir
ou non
de vivre
ou non
de fer­mer
ou non
les yeux

ma tête emporte mon corps

tout le jour j’ai cher­ché
mon bagage
par­tir
par­tir
sans but
sinon la terre

(je sais
depuis long­temps
elle m’attend)

je cherche mon bagage
lourd
très lourd de vies
entas­sées les unes
sur les autres
linges jetés
en vrac
dans la fosse
com­mune
des départs

(je me sou­viens d’un lourd
lourd bal­lot de morts que je traine
besace de bal­bu­tie­ments
per­due
depuis
depuis…)

« les hommes sans patrie
peuvent mou­rir de n’importe quelle main
car à nul ne sont néces­saires

les hommes sans patrie
ne veulent pour ciel qu’un mor­ceau de terre
rien de plus

his­toire de cre­ver quelque part

et de repo­ser oubliés de dieu sur le bord d’un che­min
sous un tumu­lus dont même les cor­beaux
ont peur » 

il fait si sombre dans ma tête
si noir
c’est mau­vais temps
là-dedans
l’orage tonne entre les tempes
la pluie frappe aux yeux
peur d’ouvrir la fenêtre de mon âme
tant elle tremble tant elle risque
au moindre mou­ve­ment
de se dis­lo­quer
ou bien s’envoler
sait-on  jamais

tous ces sou­rires qui me cernent
ce sont autant d’yeux
armés
de l’acier tran­chant
des injonc­tions

voi­là donc qu’en allé
on me voit
voi­ci qu’en me tai­sant
on m’entend

le silence de ma voix
ouvre à ma voix
l’espace d’un écho
inat­ten­du

com­ment la plus extrême soli­tude
–   choi­sir   –   seul   –   d’aller   –   mou­rir
me fait rejoindre
à mon corps défen­dant
la plus extrême mul­ti­tude ?

déjà la foule en deuil se congra­tule
heu­reuse d’avoir échap­pé
à ce qui lui paraît le pire
mais jalouse de n’être pas celui qui
n’étant plus
devient infi­ni­ment plus
que cha­cun

« lavez votre esprit
comme vos mots les plus inno­cents

lavez vos yeux
et décou­vrez le trou de l’univers

cloî­trez-vous en vous-même
dès lors que les pan­tins jouent les maîtres

et sachez à la fin
que la vie ma foi se vit encore au bout d’une corde »

je tourne
en rond
sur la terre
étran­gère
léger
(le risque de m’envoler
avec mon âme)

je suis l’aiguille
qui oscille
ivre
sur la cadran aveugle
d’une bous­sole

une autre aiguille
(venue de l’Est)
aiman­tée par le sang
tra­verse mon corps
mais pas de sang
non rien
que la brû­lure
du soleil
qui me guide

du soleil qui me guide

du soleil qui me guide
sur la route
que je ne connais pas

les col­lines  m’appellent
je les entends

les buis­sons déchirent le silence
je les entends

les oiseaux me regardent
et leur joyeux éton­ne­ment
escorte mon corps qui va

j’ai ôté mes chaus­sures
la route brûle la plante de mes pieds
comme elle fit tou­jours tout le long de ma vie d’incandescence trans­hu­mance

j’ai ôté ma che­mise
l’archet du vent sur la peau fati­guée de mon cou
accom­pagne le chant de mon che­min vers nulle part

mon ombre rétré­cit

quand c’est la nuit
elle est
(mon ombre)
toute la terre
alors je me repose
en elle

« mon ombre m’abuse
tan­tôt  je la pour­suis
tan­tôt elle se fait oublier

que m’arrive-t-il là ô Seigneur

le soleil a paru à l'horizon
je tré­buche et tombe
quelque part au-delà de l'espace blanc

et je  tourne tourne sur moi-même
incer­tain de cette ombre
à prendre ou à lais­ser »

puis c’est le jour
puis la nuit dans le jour
puis dans la nuit le jour

mon ombre rétré­cit
rétré­cit
prend la mesure
de mon corps

dans mes oreilles le silence
prend la mesure
du poème

ma vue dimi­nue
dimi­nue
prend la mesure
de mon ombre

mon ouïe s’amenuise
comme le bat­te­ment
d’une langue en sur­sis
(la cruau­té du vent)

mon odo­rat s’est dis­per­sé
vers des lavandes invi­sibles

ma fatigue se fatigue
jusqu’à n’être plus
qu’une pointe aigüe
de ten­sion située
au centre insai­sis­sable
de mon corps

mon corps
mon corps s’échappe de mon corps
comme le verre de mes mains
qu’un étran­ger me ten­dit
il y a long­temps
long­temps

fra­cas­sé

mon corps cou­ché
sur la terre
presque nu
débar­ras­sé des vête­ments du monde

dans mes yeux le soleil vio­let
violent

dans mes oreilles la mitraille meur­trières
des cigales
(sou­ve­nir d’un pays d’avant)

dans mes narines le sang d’un insecte écra­sé

sous mes doigts le fin filet de ses che­veux si loin

dans ma bouche l’éternelle cha­rogne du poème

 

« l’oiseau bleu replia ses ailes
cala lui-même la pierre sous sa tête
et plus jamais ne s’éveilla ni ne repa­rut à nos yeux
abî­mé qu’il était dans le som­meil de la terre
tan­dis que l’univers se rédui­sait à un point noir. »

 

Treigny, 25-29 juillet 2012

 

Le haï­kaï de Horimoto Gin (né en 1942) est tiré du recueil Le poème court japo­nais d’aujourd’hui (Poésie/​Gallimard)  tra­duit par Corinne Atlan et Zéno Bianu.
Les poèmes d’Ali Podrijma (entre guille­mets, en ita­liques)  sont tra­duits de l’albanais par Alexandre Zotos.