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Aller simple

Par |2018-08-21T00:57:15+00:00 10 juin 2012|Catégories : Critiques|

On pense à Saint François d’Assise en lisant ce livre d’Erri de Luca. Parce que l’on connaît cette part poé­tique de sa vie, celle de la lec­ture et de la tra­duc­tion des Écritures, au petit matin, avant de par­tir sur les chan­tiers. De Luca, roman­cier, poète, ouvrier, lec­teur du texte biblique en Hébreu. Avant de tri­mer, se res­sour­cer. Pour sur­vivre. Puis écrire de la poé­sie ou des romans, le soir venu. Pour se « détendre », s’éloigner de la dure­té du monde concret du tra­vail exploi­té. On lit tout cela dans l’œuvre du poète ita­lien, on le lit aus­si sur son visage. Pour tout cela, Aller simple, est un recueil de poèmes très impor­tant, dans son œuvre mais aus­si dans l’état actuel des lit­té­ra­tures euro­péennes. De Luca écrit de la poé­sie depuis son être atta­ché à la Bible et (mais cela n’est incom­pa­tible que pour ceux qui dédaignent la force des livres sacrés) à la vie simple, concrète, réelle des hommes souf­frants. Hommes d’Afrique aspi­rés vers l’Europe ici. Poésie enga­gée ? Sans aucun doute. Mais pas au sens des poètes des années 60, confon­dant poé­sie et tracts poli­tiques. Plutôt la poé­sie enga­gée de l’être poème écri­vant ce que per­çoit sa chair, de par sa propre vie autant que par le regard por­té sur la vie d’autrui ; et cette chair qu’est le poète per­çoit en elle la souf­france de ces hommes obli­gés de fuir leur vie, leur conti­nent, leur amour pour se perdre ici. Une quête de la sur­vie. La quête des exploi­tés. La quête des simples. Il n’est pas de doute que ces hommes qui partent pour un aller simple, sou­vent vers la mort, sont aux yeux du poète ces mêmes hommes que ceux vers les­quels Saint François se tour­na. Simples en esprit, vrais hommes, ceux-là que regarde le sacré tan­dis que les imbé­ciles bruyants croient en leurs dési­rs au lieu de croire en la vie. Il y a de la tris­tesse et de la colère dans ces poèmes qui racontent une his­toire, ces poèmes qui sont une épo­pée ; de la tris­tesse, de la colère. De la séré­ni­té aus­si. Celle de l’homme poème qui sait com­bien tout ce mal est vain, toute cette fausse vie est une illu­sion. Mais une illu­sion bien concrète pour­tant, en sa souf­france réelle. La souf­france des exploi­tés, celle qu’Erri de Luca connaît fort bien.
Il y a le voyage :

Le bateau est une selle plus confor­table qu’une mon­ture,
la mer est un mou­ve­ment de cha­meau.

Par abon­dance on vomit les pois­sons,
du corps une vague de res­ti­tu­tion.

Le marin est armé, il a peur de nous, sor­tis du désert,
il a des gestes de menace, les femmes couvrent leurs oreilles.

Ils sont deux, bien à l’écart, ils nous tiennent à dis­tance,
trois mètres vides et nous ser­rés devant.

Ils ont déjà tué, on le sent au relent de leur peur,
la nuit ren­force l’odeur des assas­sins.

L’emploi du « nous », l’identification du poète aux migrants exploi­tés dit beau­coup de l’intimité du poète ita­lien avec la souf­france des oppri­més. Un recueil et des poèmes qui disent la sidé­ra­tion de ce monde deve­nu fou dans lequel nous vivons.

La vio­lence des convoyeurs dont on se libère par une autre vio­lence, puis l’errance sur une embar­ca­tion sans maîtres. Ce qui se passe alors, de Luca l’expose en voix mul­tiples, le poète devient la voix de toutes les voix, une voix ryth­mée par un chœur. Ce qui se relate ici est bien une tra­gé­die.
Jusqu’à l’arrivée.

« Ils séparent les morts des vivants, voi­ci la récolte de la mer », com­ment ne pas extraire un tel vers ?
De cette tra­gé­die biblique.
De Luca nous parle de l’éternel ins­tant de la condi­tion humaine :

Des mains m’ont sai­si, doua­niers du Nord,
gants en plas­tique et masque sur la bouche.

Ils séparent les morts des vivants, voi­ci la récolte de la mer,
mille de nous enfer­més dans un endroit pour cent.

Italia Italia est-ce ça l’Italia ?
Ils ont un joli mot pour leur pays, des voyelles pleines d’air.

« On dit Itàlia et ici c’est une de ses îles
De câpres, de pêche et de nous autres enfer­més. »

J’ignore ce qu’est une île, je demande et il répond :
« Une terre plan­tée au milieu de la mer. »

Et elle ne bouge pas ? « Non, c’est une terre pri­son­nière des
Vagues,
comme nous de l’enclos. » Une île n’est pas une arri­vée.

À la suite de cet aller simple, le livre se pro­longe en quatre quar­tiers. De Luca explique que ces feuilles sont le pays où il a essayé d’habiter. Il y a beau­coup de belles choses, ain­si :

Liberté

Le pri­son­nier enferme une graine dans son poing
Il attend qu’elle germe en bri­sant son étreinte.

Il faut essayer d’habiter cette terre qui accueille sans les accueillir les hommes venus d’ailleurs, venus s’échouer ici.

 

Erri de Luca est né à Naples en 1950 et vit à la cam­pagne près de Rome. Il est actuel­le­ment un des écri­vains ita­liens les plus lus dans le monde. En France, son œuvre est publiée aux édi­tions Verdier, Rivages, Gallimard et Seghers.

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