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ALORS

Par |2018-11-17T10:45:43+00:00 13 mars 2014|Catégories : Blog|

 

dans le silence seul
je découvre
que Tu résonnes

Armando ROJAS GUARDIA

I

Impossible de bâillon­ner le cœur
qui au bout du compte parle tou­jours.
Ta voix brûle dès qu’arrive le silence.

*

Tout a du sens
tout est calme
quand je bois l’eau de mon fleuve.

*

Mon dos contre le dos du mur
le dos de la ques­tion contre le dos de dieu.
Alors
regar­der vers le dedans
naître.

*

Les chiens aboient dans la nuit noire
ils flairent ta pré­sence silen­cieuse
ils courent affo­lés de part et d’autre
et sou­dain se taisent et tout devient muet
et les chiens de l’âme ruminent le silence
ils mordent le mutisme noc­turne avec rage
parce que mon flair sent ta pré­sence
ta pré­sence qui passe et ne reste pas.

*

Les nuages passent comme des navires
les nuages passent libres et agi­tés.
Bonheur d’être pous­sés par bon­heur.
Vent obs­cur
très lente lumière
soli­di­té de l’eau.

*
 

La ficelle jaune de la clé était sus­pen­due à la porte
lorsque j’ai fer­mé les yeux, les oiseaux chan­taient dans un bois
où l’unique gra­vi­té était tour­née vers le haut.

*

Midi de la satié­té que la nuit
car la soif est comme le soleil
qui s’éteint et s’allume
et jamais ne s’apaise.
Pourquoi ne pas brû­ler sans plus et pour tou­jours ?
Braise mouillée de l’âme à demi allu­mée.
 

*

Lorsqu’il embrase, il embrasse.

*

Tristesse d’un après-midi de dimanche
dou­ceur de la brise et des oiseaux
dou­ceur de la juteuse herbe fraîche
len­teur et silence des nuages.
Tout l’après-midi est absence
car ta voix n’a pas encore par­lé
et l’attente est aus­si triste
qu’un train qui s’éloigne.

*

Quand tu n’es pas là
je veux boire sur n’importe quelle lèvre
mais il n’est pour moi de lèvres que les miennes.
Quand tu n’es pas là
ma soif sort te cher­cher
elle renifle dans le désert

*

Remplie de plantes cette mai­son
dans la joie sereine de la ver­dure
qui rend grâce à la pluie tro­pi­cale
avec des éclats de cou­leurs
par tous les coins de pièce.
Et moi tou­jours assoif­fé de ton corps
avec l’hymen intact de mes yeux
sans pou­voir encore péné­trer
sans pou­voir célé­brer
l’insaisissable orgasme du monde.

*

Tu es pas­sé dans l’après-midi
le mur­mure des feuilles le dit
les moi­neaux dans leurs nids le disent
et le doux ada­gio de l’herbe et du vent.
Tu es pas­sé dans l’après-midi sans res­ter.
Tu es pas­sé dans l’après-midi et cela suf­fit.

*

Éteintes, assé­chées, mortes
les étoiles brillent encore.
Elles sont les os de dieu.

*

L’âme est un oiseau sans ailes
lorsqu’elle chante
toutes les choses peuvent s’élever.

II

L’exil n’existe pas
l’exil c’est moi
quit­tant tou­jours le lieu d’où je ne suis pas par­ti.
 

*

Les eaux du névé des­cendent
et viennent jusqu’à moi dans leur silence.
Elles viennent la nuit
pour brû­ler la soif
pour conti­nuer à cou­rir au plus pro­fond.

*

Comme le soleil
l’eau nomme les choses sans les nom­mer
sa silen­cieuse voix
est un bap­tême du monde.

*

La rigole mouille la verte lèvre de la forêt
et les fleurs syl­vestres se mul­ti­plient par mil­liers.
Labyrinthe sans aucun centre que l’épaisseur.
La beau­té guette de toutes parts.

*

Les pau­pières s’en sont allées avec le soir
et un cré­pi­te­ment d’oiseaux fleu­rit dans les pupilles.
Le calme pleut goutte à goutte.

*

Je sens ta brû­lure d’oiseau dans le soir.
Tu fuis vers moi
comme la soif qui décide
de reve­nir.

*

C’est une drôle de pierre que le cœur
même ta voix par moments ne le sup­porte pas.

*

Offertoire cra­quant au milieu de la nuit
ce pauvre sca­ra­bée pattes en l’air
en un mou­ve­ment conti­nuel, inutile.
Ainsi mon cœur fai­sait des tours
sans avan­cer d’un seul pas.
Soudain ta main me retour­na
et tel Adam je suis allé me cacher par­mi les plantes.
 

*

Vient la nuit vir­gi­nale, intacte
tou­chant presque le bord de l’âme
vou­lant presque dire son silence
dans le loin­tain gémis­se­ment d’un grillon.

*

Par l’égout
toute l’eau s’en est allée.
La bai­gnoire
est res­tée vide.
Ainsi mon âme
dès que tu es par­ti.

*

La pluie douce
comme la venue d’agneaux si blancs.
À nou­veau ta manière, ta façon de faire
et l’animal qui habite au fond de moi
(le buffle, le tau­reau, le mino­taure)
s’agenouille à nou­veau devant cette pluie.

*

Comme l’écureuil dans la forêt
appa­raît et dis­pa­raît
ain­si ta cha­leur.

*

Le buis­son brûle, brûle depuis tou­jours
mais il brûle sans lumière, sans cha­leur
sans feu.
Tu étais déjà dedans
tu ne t’étais jamais en allé.

*

À pré­sent la grâce de l’écureuil
se retrouve par­tout :
pluie, pétales
plantes, nuages
insectes et semences.
À pré­sent le monde entier
est un accord clair.
À pré­sent je suis joué dans cette musique.

 

 

The silence when I hold you to my chest
Billy Collins

 

J’ai cher­ché la soif dans les seules flaques
sans connaître la saveur ce que je buvais
des eaux sans soleil pour les os secs
où la langue goûte l’abandon.
Ta nudi­té sur­vint comme la rose
ce fut la lumière sur mes doigts et sur ton dos.
À tant appe­ler l’amour, l’amour est venu.
Un rai de soleil sur tant d’ombre.

(à Jaqui)
 

 

Traduction, Yves Roullière

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