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Anatomie primaire

Par | 2018-05-25T03:32:45+00:00 28 décembre 2012|Catégories : Blog|

tra­duit de l'anglais par Nathanaël 

 

Le télé­phone. C’est Mesaponia. Karl Mesaponia, mon édi­teur. Il veut savoir si on peut déjeu­ner ensemble. J’ai per­du l’appétit, je lui dis. Il rit et me dit qu’il pas­se­ra me cher­cher à qua­torze heures. Je lui dis que je ne serai pas là. Il entame un dis­cours sur la res­pon­sa­bi­li­té. Je rac­croche.

1.21 pm

Dans mon som­meil j’entends un bruit étrange. Un train à l’intérieur de ma tête. Dimanche. Sang. Yeux ouverts. Visage face au mur. Dans le miroir, le sang se répar­tit entre deux ter­ri­toires dis­tincts. Le côté gauche est inca­pable de recon­naître ce qui reste du côté droit. Mon esprit vague de l’image à Prague. Trottoir. M’asseoir ten­ter de ter­mi­ner une ciga­rette ter­mi­née il y a plu­sieurs heures déjà. Chloé est par­tie. De l’autre côté de la rue, un mec se déplace sur les mains, il rampe, une main ensuite l’autre. S’arrête, pas de mots. Il salue son copain en frot­tant sa joue droite sur le jean de son cama­rade. De sa bouche émane un son c’est tout. Il ne regarde pas l’œil humain. Son point focal est les géni­taux. Son autre.

 

Il y a cinq ans j’ai démé­na­gé à PeanutPolis, cou­ru à vrai dire, m’ennuyais tel­le­ment que je pro­vo­quais des crises de panique afin de res­sen­tir quelque chose. Je vou­lais me débar­ras­ser de la fami­lia­ri­té. J’avais quelques dol­lars dans mon compte en banque et aucune idée de quoi faire de mon corps. Puisque je ne pou­vais pas l’enterrer j’ai déci­dé de le démé­na­ger dans un autre pays.

 

 1.45 p.m.

Le sang engour­dit mon sein, se dirige vers mes géni­taux. J’enlève ma che­mise, mon pan­ta­lon. Organe géni­tal pal­pite. Je baisse les yeux sur un pay­sage étran­ger, une forme plus struc­tu­rée, qui res­semble beau­coup à un cer­veau humain, cou­ché là, fixé. La peau est un peu plus épaisse que celle de mon pouce. Hautement ridée. Certaines par­ties je désire connaître. Je touche. Je ne sens rien. Je cours cher­cher un livre sur le cer­veau humain que m’ont offert mes parents il y a quelques années. Il doit être dans une des boîtes que je garde sous mon lit. À poil je me dirige vers la chambre, le sang fuit mon corps coule par terre. Si inten­sé­ment rouge qu’il a l’air noir au moment où il atteint le gra­nit. Je ne sais même pas d’où il pro­vient. Peu importe. Maintenant ça presse.

 

Je trouve le livre sous une ancienne raquette de ten­nis : “Structure of the Human Brain : A Photographic Atlas.” Reliure en spi­rale. Je l’emmène dans la salle de bains et tente d’assimiler images. Le sang se dirige, main­te­nant à tra­vers les pages. Je mets le livre sur le siège WC, m’assieds sur l’évier et rap­proche mes géni­taux du miroir. Déplace hanches. Ouvre jambes. Les images que j’avais croi­sées sur papier paraissent main­te­nant sous mes yeux. En gros-plan. Je tente de déchif­frer ce que je vois. L’hémisphère gauche, habi­tuel­le­ment asso­cié à l’aptitude logique a été décon­nec­tée de mon sys­tème lim­bique. À pré­sent il rem­plit les cavi­tés de mes géni­taux.

 

Je ne suis pas un bon écri­vain. Je m’en tire. J’utilise les mots, je les mani­pule. Je n’accorde pas aux mots, aux pen­sées suf­fi­sam­ment de liber­té pour qu’ils puissent se débrouiller tout seul. J’ai trop peur de ce qui se pas­se­rait. Il y a sans doute un rap­port à la façon dont j’ai gran­di ou dont j’ai accep­té de gran­dir. Je sais que j’ai été enfant unique pen­dant six ans. Je sais que lorsque j’avais six ans j’ai com­pris que si mes parents mou­raient je serai seul au monde. Je sais que j’ai pleu­ré toutes les nuits une sorte de deuil a prio­ri. Je sais que mes parents se sont aimés. Je sais qu’un jour ils ne s’aimaient plus. Je sais qu’ils se sont par­lé. Mais un jour à l’éveil je suf­fo­quais en silence. Je sais que lorsque j’avais sept ans j’enfilais des chaus­settes sur les pieds de ma mère qui venait de faire une fausse couche. Elle trem­blait et ses pieds étaient froids, incon­for­ta­ble­ment froids. Très dif­fé­rent de cette chute de tem­pé­ra­ture pro­vo­quée par une crème gla­cée. Les chaus­settes étaient blanches. J’avais tel­le­ment la trouille que la seule paire que j’ai pu trou­ver avait un petit trou. J’étais en colère. Ma mère s’en fou­tait des trous dans ces chaus­settes blanches.

 

2.15 p.m.

Je ferme mes jambes. Me déplace de l’évier, marre d’aspirer à la clar­té. Je plonge mes doigts dans du sang, les ramène aux narines. Odeur d’éther. M’é. Vanouit. Retrouve mes sens. Musique forte. Opéra. Le Siegfried de Wagner

 

émerge de mon corps. Je n’arrive pas à situer où pré­ci­sé­ment. Je me lève et lave visage pour me voir plus clai­re­ment. Miroir. Sur mon sein engour­di : Traductions. Suum cuique [cha­cun ses goûts]. Flêches qui pointent dans tous les sens. Je mets mon corps sous l’eau. Je n’ose pas le tou­cher. Sang coule l’écouloir. L’écouloir se bouche. Peu importe, peu importe, peu importe. Je décide de me taire à ce sujet.

 

8.03p.m.

Ma main gauche sèche, mince et recou­verte de petites cou­pures, n’a aucun sou­ve­nir de dou­leur. Alors que le reste de mon corps perd sa cou­leur je me rends compte que mes mains acquièrent un aspect vio­let. J’ai peur que mes mains meurent avant le reste de moi. J’attends. Le train dans le sens oppo­sé arrive. Je me déplace pour ten­ter de faire de la place dans mon corps pour autre chose que l’anxiété. Je conti­nue d’attendre. Rien, je veux dire, rien que je n’aie pas déjà vu ou éprou­vé. Des gens debout. Des gens assis. Mains. Café. Mains. Poches. Mains. Téléphones. Têtes bais­sées. Yeux bais­sés. Le train arrive. Têtes tou­jours bais­sées. Les yeux se déplacent au ralen­ti pour ren­con­trer des portes. Elles se ferment. Encore. Comme elles l’ont fait hier. Comme elles le feront demain. Automatiques, comme le souffle. Comme ma machine à laver. Répondeur. Ascenseur. Porte d’appartement. Chasse tirée. Je monte dans la voi­ture du train. Décide de me tenir debout. La ville passe à tra­vers la porte de verre épais. Debout je me confronte à une image : Soi. Devant : mes yeux. Maintenant : ma tête. Visage se fond aux bâti­ments : hau­teur, béton. Mes géni­taux pal­pitent. Je regarde autour. Urgence. Appuyer sur le bou­ton pour par­ler au conduc­teur du train. Appuyer. Pas de réponse. Le train s’arrête. Je sors. L’air froid tran­quillise la pal­pi­ta­tion géni­tale. Je marche vers North Wells. Après ce qui m’est arri­vé aujourd’hui j’ai pen­sé que ce serait une bonne idée de prendre ren­dez-vous avec Mesaponia. Je ne vou­lais pas être seul.

 

J’arrive chez Cyrano’s. Le seul res­tau­rant dans toute la région de River North qui puisse encore me pro­cu­rer du confort. Nadja, la ser­veuse russe, m’informe que Karl est arri­vé. Il m’attend au bar. Je fais un signe de la tête. Je retire mon étui de ciga­rettes de ma poche et lui tends ma veste. J’aime Nadja. Elle n’est pas belle. Mais j’aime la façon dont l’anglais passe à tra­vers sa bouche. La pre­mière nuit que je l’ai ren­con­trée elle m’a dit qu’elle était pho­to­graphe. “Des nus sur­tout,” elle a dit. Je lui ai dit que j’étais écri­vain et que moi aus­si je fai­sait sur­tout des nus. Elle a sou­ri. M’a offert un vers de vin. “Aux frais de la mai­son,” elle a dit. Au frais de la mai­son, j’ai conti­nué à boire. Plus tard, elle m’a dit qu’elle vou­lait mon­ter chez moi me pho­to­gra­phier. J’ai dit non. Ce serait trop fati­guant et elle ne me fai­sait aucun effet. Karl me voit. Se lève. Je lui dis qu’on peut se pas­ser de ce genre de for­ma­li­té. Je connais le mec depuis quatre ans. Il touche mon épaule, heu­reux que j’aie accep­té de le voir. Je demande une bou­teille de rouge à Nadja. Il me dit que j’ai l’air en forme. Je sais qu’il ment. J’ai une sale tronche. Il sait qu’il ment et pour une seconde il vou­drait pou­voir reti­rer ce qu’il vient de dire. Il a peur que je fasse tout un plat de son faux com­pli­ment. Je me décide de me taire. Il me demande com­ment je vais.

 

                                                                        Dialogues de morts

Obsédément cre­vé”, je dis

Ils sont de retour ? Je veux dire les démons”

Si tu veux ; moi­tié moi­tié”

Tu réflé­chis trop. Il faut que tu apprennes à sim­pli­fier les choses. Ça t’aiderait peut-être à écrire aus­si. Au fait, ça avance?”

Quoi?”

Ton livre, ‘Instinct de trou­peau’?”

Risible”

Comment ça?”

Ça ne passe pas, c’est tout”

Les gens chez Phelps me mettent la pres­sion. Robert est venu me voir la semaine der­nière”

C’est une bête misé­rable”

Oui, mais c’est lui qui décide”

Quelle amé­lio­ra­tion d’ordre his­to­rique”

Arrête. Prive-toi de la honte et ter­mine le putain de livre. Il faut que tu apprennes à mettre fin à tes pen­sées.”

Je veux bien mais c’est impos­sible de niquer la rai­son.”

Comment?”

Tu niques ta rai­son, toi?”

Non, je nique, tout court”

Voilà la dif­fé­rence entre toi et moi. Moi pas”

J’aimerais beau­coup pou­voir faire quelque chose pour taire ton esprit”

Donne-moi ta col­lec­tion Coltrane”

Je ne blague pas”

Moi non plus”

 

Je vou­drais pou­voir détes­ter Karl. Mais je ne peux pas. Je vou­drais pou­voir lui expli­quer que tout à l’intérieur de moi est main­te­nant une réa­li­té phy­sique. Basta ! Je ne peux pas. Karl me dit qu’il a faim. Il demande la carte à Nadja. Elle nous informe qu’il y a une nou­velle sélec­tion de crêpes. La nou­veau­té a l’air de plaire à Karl.

 

                                                                        Crêpes

 

Au fémi­nin, magni­fi­que­ment enve­lop­pées. Recettes : clas­siques, flam­bées, exo­tiques

 

Crêpe Ratatouille $8.25

Rencontre sor­dide d’un enfant capri­cieux et d’un homme fri­gide macé­rée dans une réduc­tion de vin san­glant aux herbes fraîches

Crêpe pomme can­nelle $99.99

Pute pro­saïque avec fon­du d’aspirations et noix. Révélation d’une véri­té pos­sible

Crêpe Nutella $299.19

Impossibilité ser­vie avec mys­ti­fi­ca­tions cré­meuses du dis­cours fer­lées par la ras­su­rance et l’oubli. Chocolat et noi­sette rajou­tée afin d’étouffer le désir de mort. Faux mais fai­sable.

Crêpe Foster aux bananes $1.99

Corps baroques tor­tu­rés cara­mé­li­sés à la langue étran­gère enve­lop­pant des feuilles de consom­ma­tion. AVERTISSEMENT : mau­vais après-goût. Sert 2.

Crêpe aux cham­pi­gnons New York Strip $101.99

Salle de jeu enca­drée par un soup­çon de confu­sion amère appa­rente. Cognac et crème fouet­tée asphyxiée sur demande.

! Particulièrement conçu pour ceux qui viennent de subir une réduc­tion de l’estomac.

*On deman­de­ra aux groupes de six ou plus de quit­ter les lieux.

**Bon Appétit !

 

La crêpe pomme can­nelle a l’air bonne,” il sou­rit.

Je ne veux pas de sucre­ries”

Moi, je vais prendre ça. J’adore les noix”

Je le sais”

Qu’est-ce que tu veux dire par là?”

Arrête de faire du bruit”

Tu ferais bien de man­ger une sucre­rie aus­si. Il se trouve que ça éveille­ra ton sens du plai­sir”

C’est ça le seau de ta libé­ra­tion ? Le plai­sir?”

Oui, tant qu’à faire”

Je vois. Je vais prendre le cham­pi­gnons New York Strip”.

  

10:54 p.m.

Je tourne le dos à Cyrano’s. Marche à quelques coins de rue de North Wells. Un homme essaie de mar­cher en même temps que son corps est en train de tirer une char­rette. Habits déla­brés. Contusionné. Je lui offre une ciga­rette. “Je suis Trey,” me dit-il. Je lui serre la main et pour­suis ma marche. Je m’arrête devant White Hen à State Street. Je me demande qui joue chez Andy’s ce soir. Je ne veux pas ren­trer chez moi. Pas encore. Je ne suis pas encore saoul. Mon fri­go est vide.

 

J’achète encore deux paquets de ciga­rettes et me fraye un pas­sage dehors. Si je me sou­viens bien Andy’s est à un coin de rue d’ici, à l’angle de East Hubbard. J’ai froid aux mains. Demain il me fau­dra pas­ser chez CVS m’acheter une paire de ces faux-gants. En espé­rant qu’ils aient tou­jours du noir. La der­nière fois que Chloe et moi en avons ache­té, il a fal­lu se conten­ter de bleu vio­let. On n’avait pas le choix. Je me demande où elle est main­te­nant. La der­nière fois qu’on s’est par­lé j’étais trop saoul et tout ce que j’ai pu faire c’était crier : VA TE FAIRE FOUTRE ! VA TE FAIRE FOUTRE ! Elle a rac­cro­ché après le qua­trième “foutre”.

 

11:10 p.m.

Je rentre chez Andy’s. Charlene est à la porte. C’est par Karl que je l’ai ren­con­trée. Ils ont été amants pen­dant huit ans. Il y a deux ans, Karl a déci­dé qu’il vou­lait la prendre par der­rière. Elle était d’accord. Ils ont bai­sé inten­sé­ment pen­dant trois heures. Le len­de­main matin elle est par­tie. Un mot lais­sé dans son slip : “Planté dans le cou­rant domi­nant.”

 

Charlene tra­vaille comme hôtesse dans trois dif­fé­rentes boîtes. Andy’s le wee­kend, Kingston Blues le mer­cre­di soir et le Red Hair Piano Bar le mar­di et jeu­di. Elle est née à Round Top, Texas, un vil­lage qui comp­tait 81 per­sonnes (80 après son départ), à 77 miles à l’est d’Austin. Son père était pro­prié­taire d’une pompe à essence sur l’autoroute 237 et sa mère ensei­gnait l’économie domes­tique à l’école pri­maire Carmine. Le jour où sa mère s’est mise à lui faire des dis­cours sur les usages mul­tiples de la farine, elle a fait du stop jusqu’à Brenham, s’est ache­té un magné­to­phone d’occasion, a ter­mi­né sa demande sur cas­sette, l’a pos­tée à Berkley et s’est endor­mie en se mas­tur­bant sous la Création de Haydn. Charlene a eu son diplôme en 1980. En 1981 elle a déci­dé de suivre un bat­teur de jazz jusqu’à PeanutPolis. Il est par­ti pour New York en 1982. Elle est res­tée.

 

11:13 p.m.

Je m’arrête près d’elle. Elle pose ses mains gan­tées sur mes épaules, m’embrasse la joue et me pré­sente au bas­siste suant à côté d’elle. Dannie Byard. Un mec lourd et pâteux, les che­veux cou­pés trop courts avec de grosses ton­sures blanches intro­duit à son visage une forme sûre. Il me tend la main. Je prends sans ser­rer. Ils pour­suivent.

 

11:16:06 p.m.

Comme je le disais, j’ai appris à boire à l’armée, comme Gainsbourg”.

Charlene impro­vise un rire eupho­rique. Bang géni­tal. B-ang­st. Je le regarde et aurait vou­lu qu’il se la ferme. Je suis sûr que Charlene a déjà enten­du cette phrase mille fois. Moi si. Mais au moins, c’était une phrase vomie par des vaga­bonds ivres, pro­non­cée par des corps musi­caux, peu remar­quables, et souf­frant de stig­mates men­taux. Dannie ne valait aucune nota­tion, son corps non-mena­çant aus­si silen­cieux qu’une “baise mis­sion­naire”; encore un poseur néo-Warholien avec une for­ma­tion musi­cale espé­rant sa mytho­lo­gi­sa­tion. Problème c’est qu’il était tout sim­ple­ment trop pale pour s’en tirer. Dégoûté, j’essaie, muet­te­ment, de dis­tan­cier mon corps des siens. Charlene entend le remue­ment sub­til de mes pieds et déplace sa main de mon épaule au cou. J’arrête de bou­ger, la fuite n’étant plus une option et j’essaie sciem­ment de ne pas regar­der. Mais cela ne m’empêche pas de par­ti­ci­per à leur réver­bé­ra­tion bla­farde. Je sais qu’elle croit à peine un mot de ce qu’il dit, mais elle est tout de même capable de se mettre à l’ancre et de lan­cer des bruits de jubi­la­tion. J’aimerais bien croire que c’est sa façon d’aérer la médio­cri­té. Mais alors son rire est de plus en plus ton­nant et sui­vi d’un coup de la main sur son épaule. Je devrais ne pas m’en faire. Mais c’est le contraire. Alors qu’ils conti­nuent l’un dans la bouche de l’autre, je me mets à me lais­ser dis­traire par son corps. Vernis à ongles noir se déplace de gauche à droite. Rouge à lèvres mar­ron s’ouvre et se ferme à tra­vers fumée en écho.

 

Rimmel sur­veille l’impact de son swing big-band. Dannie s’assujettit à tous ses élé­ments. Charlene est riche, pré­cise. Construit, orga­nise et ter­mine sa cam­pagne grâce à une appli­ca­tion païenne consi­dé­rée de cou­leurs fortes et d’un jeu dis­sout de contours.

 

11:34

Mes yeux se garent dans l’arrière-fond de sa jupe. Là où le corps se trouve à court d’espace, je n’entends plus leurs voix. Heureux, je hip-hop jusqu’à son cul. Et puis rapi­de­ment à son anus. Là le flux d’abstraction se rend enfin à une idée concrète. Un ter­rier. Je rampe dans la conduite fixe. Abrité, je réus­sis à déga­ger de la rigi­di­té dans son tis­su. C’est si défi­ni, si peu sacré que je suis sûr qu’un prêtre serait par­fai­te­ment à l’aise à y enter­rer son foutre. Pour une seconde, j’excave mon exis­tence entière dans cette fini­tude char­nelle. Tout en trou, mes lèvres pèchent à gauche émer­veillées, imi­tant un sou­rire abrup­te­ment arrê­té par une éjec­tion sou­daine de salive. Je balance ma main droite à ma bouche. Charlene et Dannie me regardent avec hor­reur, s’avancent vers moi. Incapable de pro­non­cer des mots, je dis­tan­cie mon corps en m’amenant au trot­toir.  

 

Près d’une four­gon­nette rouge je posi­tionne tête en-des­sous de hanches. Après une, deux contrac­tions brusques je réus­sis à expul­ser la mucus blanc d’œuf qui obs­true les muscle striés de mon pha­rynx, de mon palais et de ma langue. Étourdi, je me repose sur mon cul ren­ver­sé afin de retrou­ver ma conscience.

 

Putain, qu’est-ce qui s’est pas­sé ? Je n’ai rien man­gé ce soir qui por­tait cette tex­ture. Bizarrement, si ce n’était pas la proxi­mi­té de Charlene et de Dannie j’aurais même cru m’être rap­pro­ché de l’extase, chose que je n’avais pas fait depuis des mois. Par la bouche ? Le ques­tions sont sui­vies de près par une bru­lure vive dans la cavi­té pel­vienne. Je mets mes mains là, appuie, en espé­rant qu’un sens de sta­bi­li­té exté­rieure amoin­dri­ra le deuil. Charlene arrive avec une bou­teille d’eau. Je déplace mes mains jusqu’à mon ventre. Elle demande si je veux qu’elle me rac­com­pagne. Je dis non et lui dit que si elle veut vrai­ment m’aider elle n’a qu’à m’apporter un verre de téqui­la pour me dés­in­fec­ter la bouche. Elle sou­rit, dit “ok” et rentre de nou­veau. Je repo­si­tionne ma main gauche et conti­nue à appuyer en atten­dant que la dou­leur s’atténue. En me ser­vant de ma bouche et de ma main droite, j’ouvre la bou­teille d’eau, ensuite mon pan­ta­lon, je regarde autour de moi pour m’assurer que per­sonne ne regarde et la décharge, petit à petit. Très conscient du fait d’être sous l’emprise d’un sort dont je n’ai aucun contrôle, je regarde de plus près mon géni­tal. Maintenant une pupille dila­tée. À ma sur­prise, elle absorbe l’eau presqu’instantanément.

 

La bru­lure relâche petit à petit d’intensité. Charlene revient avec un verre en plas­tique et une ciga­rette. Sur le trot­toir, elle s’assied à côté de moi.

 

Voici ton téqui­la, Chéri. Justine vient de m’offrir une de ses ciga­rettes, prends-là.”

 

Merci. Justine?”

Oui. Tu ne te sou­viens pas de la sœur de Chloe ? 

Oui”

Mais bien sûr, je te demande par­don. Elle est là en train de tour­ner un film indé­pen­dant”

Je vois”

Alors, que s’est-il pas­sé ? Ça va?”

Oui, ça va. C’était sans doute quelque chose que j’ai man­gé”

Tu es sûr que tu ne veux pas que je te ramène chez toi ou à l’hôpital ? Northwestern Memorial est à seule­ment deux pas d’ici”

Non. Pas d’hôpital, pas de chez moi. Sérieux, Charlene, ne t’en fais pas. Tout ce qu’il me faut en ce moment c’est du jazz et du vin rouge”

D’accord, on rentre ensemble ? Dannie va enta­mer la deuxième par­tie de la soi­rée et Justine m’a fait pro­mettre qu’on s’arrêterait à sa table”

 

Je fais oui de la tête. Elle se lève. Je me lève. Il n’y a plus rien à dire. Dannie joue : c’est un fait, Justine est à l’intérieur : c’est un fait, et je suis sou­dain la cendre de son anus.

 

0:01

 

Je com­mence à sur-sti­mu­ler ancienne crasse. La pièce prend feu avec un par­fum de sous-vête­ment. Chloe, une vie trans­for­mée en une note sonore, ponc­tue des pores qui ne peuvent être écrits. J’aspire ma bouche moite en forme de cor­tex dans une de ses ais­selles. Silence émerge, ni comme « stop » ni comme point final, juste une tache où des trous prennent des lam­pées d’air.

 

Il s’agit de léchage et d’impatience. La bouche, là, doit être employé. Au lit, je des­sine des lignes ima­gi­naires à mon corps. La lati­tude est 0 par défi­ni­tion. Souvent, lorsque la chair est caté­chi­sée, com­pres­sée à la mémoire, à une métho­do­lo­gie du pas­sé, même l’époque la plus humide de l’année sera la plus fraîche. Elle répé­tait sans cesse : « Je ne sais pas com­ment te tou­cher, je ne sais pas com­ment te tou­cher. » Jouissance, pus débor­dant, ont eu lieu, aride. C’était un fait, pas une fic­tion.

 

0:00

Pour quelques secondes immuables je vou­lais tom­ber hors la langue manu­fac­tu­rée et deve­nir amphi­bien ou rep­tile. En tant qu’enfant non-né, sus­pen­du entre gra­vi­té et corps je pou­vais à peine man­ger et bai­ser en fai­sant sem­blant de dor­mir. Je sup­pose, à pré­sent, avec ori­fices enfer­més dans un ter­ri­toire enca­dré, qu’il serait plus simple de m’acheter une pipe, en faire un mélange d’opium et de Captain Black plu­tôt que d’admirer la pos­si­bi­li­té d’un anus solaire qui ne fait que man­ger et bai­ser.  

 

0:02

De petits furoncles simples suintent là où Chloe a tou­ché. Points d’excès com­pac­tés, se refu­sant une mani­fes­ta­tion immé­diate. Après son départ, afin de main­te­nir une hygiène, j’ai déci­dé de man­ger moins de nour­ri­tures solides. J’ai lu quelque part qu’on peut pré­ve­nir la majo­ri­té des pro­blèmes épi­der­miques en main­te­nant la peau propre. Je me conserve donc sté­rile, de la tête aux pieds. En dépit de cette cau­tion, son absence me donne ter­ri­ble­ment soif, et fait en sorte qu’il m’est impos­sible d’exorciser la matière une fois pour toutes. Ainsi, j’ai com­men­cé à me ser­vir d’une com­bi­nai­son de vin, de baises nulles et de lan­gage afin de recons­ti­tuer la fai­blesse, de rete­nir l’odeur et toutes les autres impres­sions de cou­leur et de forme qu’elle pro­duit. De temps en temps je l’appelle afin d’augmenter la sen­sa­tion cuta­née. Le moindre sti­mu­lus de sa voix fabrique des accès, une sorte d’anesthésie phy­sio­lo­gique expul­sant – supé­rieu­re­ment, infé­rieu­re­ment et laté­ra­le­ment – des années de civi­li­sa­tion ; conver­tis­sant la source humaine en une tona­li­té intes­ti­nale lim­pide de sens-de-mots. Je suis convain­cu que cette pul­sion nutri­tive a une ori­gine plus ancienne que celle du jazz.

 

0:00

Familiarité exerce effet de dénu­dage, sti­mule une pro­duc­tion d’urine nua­geuse, non trans­pa­rente. Sang jau­nâtre dégage artères, étend les por­tions cir­cu­laires de pen­sées à tra­vers une struc­ture sem­blable à l’urètre. On peut pré­su­mer sans crainte que le corps est deve­nu un pro­lon­ge­ment de tor­ture chro­no­lo­gique et que le pre­mier bou­ton en direc­tion de la dis­pa­ri­tion c’est Chloe. Une coquille vide d’insecte, avec tête, sans queue, ni exten­sions, elle savait com­bien d’émotion mettre au monde afin de ne rien géné­rer de désa­gréable. Appuyé contre son dos, je ferme yeux, admet­tant le retrait des sens.

07:11 a.m.

Je me réveille dans un vent de pisse qui souffle.

Des textes de Nathanaël sont à lire ici :

https://www.recoursaupoeme.fr/po%C3%A8tes/nathana%C3%ABl

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