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Anatomies du Néant de Philippe Guénin

Par | 2018-02-23T19:40:56+00:00 29 juin 2014|Catégories : Blog|

« Je tords bien plus volon­tiers une belle sen­tence, pour la coudre sur moi, que je ne détords mon fil, pour l’aller qué­rir. Au rebours, c’est aux paroles à ser­vir et à suivre … » Montaigne

Voix 2 Collés sur Jade nous nous bran­lons, for­te­ment, tan­dis qu’elle lèche, suce, tente d’aspirer nos deux glands, nos jets de sperme presque simul­ta­nés. Guénin

Dans Anatomies du Néant on nous dit : « c’est un livre de poé­sie expé­ri­men­tale accom­pa­gné d’un mani­feste. » La par­tie poé­sie du livre com­prend neuf sec­tions. Elle com­mence par Babil (bavar­dage conti­nuel, enfan­tin ou futile. Vocalisations spon­ta­nées émises par les nour­ris­sons nous dit Larousse) Trois voix se par­tagent le texte. Une voix por­no­gra­phique qui nous dévoile des aspects de l’acte sexuel sans amour. C’est la bête humaine tirant le plus de plai­sir pos­sible des bas mor­ceaux de manière homo ou hété­ro­sexuelle. Une voix phi­lo­so­phique qui clame le céré­bral sous forme d’affirmation ou de ques­tions. Une voix plus poé­tique. Toutes ces voix se mêlent, mais seule, la pre­mière tra­duit un état des lieux avec clar­té. Les deux autres voix se lisent avec plus d’ambigüité,  de doute, d’incompréhension et s’opposent ain­si à la pre­mière plus des­crip­tive dans un voca­bu­laire cru, voire gros­sier. Les sens sont mis à nu au détri­ment de la rai­son, ce sont des pul­sions non maî­tri­sées, la mise en exer­cice de fan­tasmes obs­cènes ou jugés tels. On y atteint un point d’orgue non pas par la pen­sée mais par l’extrême jouis­sance. Les par­ties du corps sont vues comme des objets sans affect, sans sen­ti­ment.

Dans Babel, toute une série d’informations, d’accidents, d’incidents, de bavar­dages  quo­ti­diens futiles et sans fin dont le but n’est pas de dire mais d’occuper un  maxi­mum d’espace sonore comme la pub, les médias qui sem­ble­raient vou­loir rem­pla­cer la pen­sée, voire l’annihiler pour ne faire appa­raître que des pul­sions. Le tout se fait dans le choc de phrases à sens pré­cis ou indé­ter­mi­né. Deux types de carac­tères se par­tagent les pages, les plus grands étant, peut-être, des débuts de poème. Les plus petits sont un mar­tè­le­ment d’évidences, de voix enten­dues, d’idées toutes faites, de mots d’ordre, de véri­tés dans les domaines les plus divers. Cette logor­rhée  s’interrompt sur des bouts de phrases inache­vées comme si nous avions déjà tout com­pris. La conclu­sion du tout : Monde on te rêve. Rêve-t-on le monde ou nous oblige-t-on à le rêver dans un but déter­mi­né ?

Dans Téguments, nous sommes aspi­rés dans et par un flot de paroles sans ponc­tua­tion, un peu style télé­gra­phique d’où les articles ont dis­pa­rus assu­rant une accé­lé­ra­tion d’un dire dont le sens va se perdre au creux de chaque mot. Quelques mots anglais appa­raissent pro­lon­geant le fran­çais sans qu’il y ait en fait rup­ture. Parfois, on croit y déce­ler un sens, puis tout s’efface dans un amas inso­luble de mots qui ne se répondent plus l’un l’autre, se croisent, se che­vauchent, se téles­copent. Serait-ce une forme de coït par­lé ? …Captation des traces décuple Rythme géné­ral aggra­vé par effets de décharges ver­bales dès que se dur­cissent les échanges de souffles jusqu’au fond des langues Volonté dénoyau­tée table rase d’images libres… La forme dépas­sée, nous trou­vons un fond, bien solide, bien ration­nel. Il suf­fit de faire les liens et tout s’éclaire. Il est dit : Téguments de sphères : « poème incan­ta­toire sans ponc­tua­tion à pro­pos de l’emprise tech­no-capi­ta­liste sur les esprits et les sexes. »

On nous éclaire sur les trois par­ties sui­vantes :

Terminaisons : "un poème paro­dique qui mélange des élans lyriques raf­fi­nés avec des pro­pos très crus".                                                                                                                                                                                                                                                                                                            

 Antéverbe : « un chant dans lequel l’Aède se déchaîne contre sa Muse ins­pi­ra­trice-domi­na­trice. » Pour finir en beau­té ver­bale, Muse, déam­bule au colum­ba­rium du Pouvoir ven­tral des tronches de mas­ca­rades humaines auto-éri­gées pour mas­quer les culs de cin­glés de nos vies bien mal cou­sues. Voici un excellent aper­çu de l’idée géné­rale déve­lop­pée dans ce livre de Guénin. La rai­son revient par la voix de l’Aède. L’auteur n’efface rien, il ajoute, scelle les contraires sous le nom de vie.

 Déferlements : « les paroles de fer­veur et de fureur des révo­lu­tion­naires de 1793 ont pour échos des sen­tences énig­ma­tiques et sul­fu­reuses. »

Dans Natura on nous dit : « ce chant  post-lucré­tien est un hymne au chaos contem­po­rain. » Ce pas­sage pour­rait être consi­dé­ré  comme une trame pour scé­na­rio ou pour texte. Le latin sur­git dans les titres, même pour un non lati­niste cela ne pose pas plus de pro­blème que pour le reste, nous sommes bien dans un chaos du sens si l’on prend le texte dans son ensemble. Mais de mots iso­lés ou de petits groupes de mots peut sur­gir un sens qui ne se rat­tache à rien dans l’ensemble. Ou plus exac­te­ment qui éclaire de manière plus sub­tile le sens géné­ral du livre : Clartés injec­tées  Ici + éclairs  livides de civi­li­sa­tion ses calmes démo­li­tions  Demeure+ par­tu­ri­tion aveugle + amas de paroles écha­fau­dées sans réponses bénies  NOX NEX /​/​ NEX NOX  (j’ai res­sor­ti le vieux Félix Gaffiot, le dic­tion­naire, qui atten­dait sur l’étagère depuis long­temps sa petite uti­li­té encore…).

Dans Existenz « un récit saphique éro­tique jalon­né de méta­phores lyriques. » Nous sommes entre Se mul­ti­plient les jeux de lumières sur nos che­mins conne­ment fra­giles et je vais t’éjaculer un peu de ma pisse, tu vas me boire ma belle, tu vas boire, oui. Nous sommes coin­cés entre le céré­bral de la pen­sée et les phan­tasmes sexuels : les deux sources de notre vie, l’une plus avouée que l’autre.

Dans Lyses. « Trois poèmes qui sont pré­sen­tés en trois colonnes paral­lèles : le pre­mier est sen­ti­men­tal, le second est poli­tique, le troi­sième est obs­cène. » Sous une autre forme, nous reve­nons à Babil…. Rien ne sau­rait être pire que de /​ chan­ger de stra­té­gie.

Le post-scrip­tum reprend la parole tra­di­tion­nelle, celle de la com­mu­ni­ca­tion ordi­naire. Guénin donne des expli­ca­tions fort inté­res­santes sur sa concep­tion de la poé­sie et du lan­gage en fai­sant appel à quelques cita­tions de Gleize, Bonnefoy, Heidegger : des garan­ties. Texte qui tra­duit l’écart entre la langue com­mune et cette autre, dite poé­tique. La poé­sie emploie les mots ordi­naires en les dépas­sant. Ecrire le poème est un acte second, le pre­mier étant l’intense écoute de ce qui nous entoure reliée à nos propres pul­sions, sen­ti­ments et pen­sées.

«  Le lan­gage de la poé­sie ne dit pas, ne décrit pas, ne raconte pas, ne porte aucun mes­sage : il rayonne » Ancet
"La poé­sie est tout à la fois vision et dépos­ses­sion". Pfister
"On n'explique par le phé­no­mène poé­tique, on le constate". Perros
"La poé­sie est la pos­si­bi­li­té d'autre chose". Mallarmé.
"La poé­sie n'est pas un jeu mais une expé­rience". Maulpoix.
Dans la poé­sie moderne "sim­pli­ci­té de l'expression, com­plexi­té du conte­nu" Hugo Friedrich

Quelques défi­ni­tions per­son­nelles de la poé­sie qui s’applique bien au conte­nu de ce livre.

Philippe Guénin nous dit : recher­cher des paroles dif­fé­rentes – un mot  pour un autre n’est-ce pas abou­tir à une non-com­mu­ni­ca­tion, n’est-ce pas le rejet de la poé­sie comme parole incom­pré­hen­sible. La poé­sie peut s’atteindre avec le mot le plus usé pour­vu qu’il soit « juste de ton, juste de voix » dit Philippe Jaccottet. L’auteur fait une mise au point : …gar­dons-nous de déni­grer cette langue nor­ma­tive « natu­relle » dont nous sommes-comme êtres de paroles-entiè­re­ment dépen­dant, mais à l’intérieur de laquelle nous pou­vons consciem­ment don­ner lieu à des épan­che­ments ver­baux a-nor­maux, des nuées de méta­phores éla­bo­rées ain­si en rup­ture avec ce qui nous est don­né à voir et à dire. Tout est récon­ci­lié avec le tout. La poé­sie est sim­ple­ment une autre pos­si­bi­li­té. Une expé­rience enri­chis­sante visant à décrot­ter le lan­gage banal, écu­lé, fati­gué, un dire qui s’épanouit par lui-même étant sa seule res­source, son seul miroir, sa rai­son d’être : telles Anatomies du Néant.

Guénin nous a livré son ADN. Il recherche ce « bruit de la terre »  qui se fait entendre dans la sphère du por­no-poli­tique. La poé­sie est résis­tance au défer­le­ment, excel­lente remarque qui remet la poé­sie à sa place. Plus qu’une poé­sie expé­ri­men­tale, je par­le­rai de poé­sie per­son­nelle. Le titre s’il ouvre le livre, le  clôt aus­si. Est-ce pour le cir­cons­crire, l’empêcher de s’effacer ou de se répandre, une paren­thèse dans la pen­sée, un moment dans le quo­ti­dien, un écart de la norme, deux têtes sur un même corps… ? En poé­sie, l’important n’est pas ce que l’on dit, mais com­ment on le dit. Ce sont des expé­riences non pas pour tordre les mots, mais pour tordre les rela­tions entre les mots.

Il doit arri­ver que les inten­tions de l’auteur ne coïn­cident pas avec la lec­ture du livre. Ce sont de nou­veaux éclats, une plu­ra­li­té de sens qui nous enri­chissent, ouvrent l’esprit pour une réflexion inin­ter­rom­pue. Tant de choses res­tent encore à dire, mais je laisse cela à d’autres lec­teurs. 

Ce livre est une forme, il ne se laisse pas lire à la pre­mière lec­ture. Il résiste et le sens len­te­ment sort de la forme après plu­sieurs lec­tures atten­tives et rigou­reuses. Je crains que le nombre de lec­teurs en poé­sie, déjà peu nom­breux, soient rebu­tés par cette expé­rience. Par une longue note, qui peut se lire indé­pen­dam­ment des textes, l’auteur s’explique. J’espère que cela suf­fi­ra à don­ner le goût de la lec­ture à ce tra­vail intel­li­gent et construit se réfé­rant à notre culture. Il mérite réflexion et atten­tion car il parle de notre monde.